Autobiographie


“La famille”

Alan Aurmont
Apr 22, 2016 · 6 min read

(Alan Aurmont, 2016)

Certains penseront peut-être que je suis arrogant, distant, réservé, inapprochable et peut-être même un peu intimidant. Cela ne me surprend pas vu les circonstances de mon éducation et de ma petite enfance. En réalité, derrière cette image extérieure trompeuse, se cache un être humain sensible, compatissant, chaleureux, et un peu fragile, dont la fragilité et la vulnérabilité pourraient être en partie dues à son père qui a abandonné et déserté sa famille. Au moment de son acte lâche de trahison conjugale et familiale, je n’étais pas vraiment en mesure de comprendre ni de réfléchir sur les choses. Je n’avais qu’un seul objectif en tête: alterner mes crises de pleurs soudaines et incontrôlables avec téter le sein de ma mère pour satisfaire mon appétit croissant. Ma mère, d’autre part, bien qu’affligée et pleurant à cause de la rupture, était plus préoccupée à nourrir pas seulement moi, qu’elle tenait dans le bras, mais aussi une autre copie de moi, qu’elle gardait dans l’autre. Imaginez devoir allaiter un nourrisson et multiplier cela par deux, c’est comme si deux sangsues étaient fermement attachées au corps. Cela empire lorsqu’ils se mettent soudainement à pleurer sans raison apparente, le jour comme la nuit. Comment les mamans font même pour savoir ce qui ne va pas? Est-il possible de décoder les cris du bébé, de comprendre leurs larmes? Tout ce que je sais c’est que les bébés sont comme les détecteurs de fumée: vous ne pouvez pas dire si vous avez brûlé le pain grillé ou si c’est toute la maison qui brûle. Pour notre mère, c’était toujours deux fois plus dur. Et quant à l’absence de mon père, je n’en pensais pas. En fait, tout comme un étranger ne peut pas me manquer, un père dont je n’ai pas un seul souvenir, dont je ne sais rien, ne peut pas non plus me manquer. Tout ce que je sais à son sujet, c’est qu’il a causé beaucoup de peine et de souffrance à ma mère au cours de leur relation et qu’à la fin de celle-ci, il a tout simplement fuit en Israël laissant ma pauvre mère avec deux bébés en pleurs dans les bras. Je n’ai pas de ressentiment envers mon père ni de sentiments pour lui ni le désir de renouer le contact avec lui. Il n’y a qu’une seule chose pour laquelle je suis reconnaissant envers notre père, et c’est de nous avoir abandonnés de la sorte. Parce que s’il ne l’avait pas fait, nous ne serions probablement pas là où nous sommes maintenant. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un vieux chapitre de ma vie. Je l’ai lu. Je suis passé à un autre.

Je suis né à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, à l’époque de la chute de l’Union soviétique, une nuit d’hiver froide au moment où le Père Noël faisait probablement son chemin dans la cheminée de l’une des maisons à New York pour laisser un cadeau pour le gentil enfant sage, qui est devenu l’un de mes premiers meilleurs amis américains. Cette nuit-là, bien sûr, je ne savais rien de lui. Je ne savais pas non plus que je serais né à côté d’un frère jumeau ou que tous les nous serions élevés par une mère célibataire et une grand-mère. Élever deux garçons dans une famille sans aucune présence masculine ni figure masculine pour les guider, apporte son propre lot de défis, à la fois physiques et émotionnels. En dépit de tout, au final, notre mère, la femme forte qu’elle est, et notre défunte grand-mère, qui était pleine de sagesse, ont surmonté tous les obstacles possibles liés à notre éducation. Je suis particulièrement reconnaissant envers ma mère pour la personne que je suis aujourd’hui. Je suis infiniment reconnaissant envers elle de m’avoir enseigné l’humilité, la compassion, la bonhomie, le respect des personnes âgées, l’honnêteté et la sagesse. Je n’aurais pas souhaité qu’il en soit autrement. Au cours de notre éducation, notre mère remplaçait chaque personne que nous pouvions imaginer: elle était notre père qui était autoritaire et suffisamment sévère pour nous enseigner la discipline et l’obéissance, elle était notre meilleure amie avec qui nous pouvions partager nos secrets et une épaule sur laquelle nous pouvions pleurer, elle était la professeure qui nous a inculqué la soif de connaissance, elle était notre super-héros qui nous rendait si fiers et nous émerveillait toujours, elle était notre ange gardien qui ne nous quittait jamais des yeux, et surtout, elle était la mère qui nous a donné la tendresse maternelle, l’amour et l’affection dont chaque enfant a besoin. Même si je suis aujourd’hui un adulte, ma mère représente encore à ce jour toutes ces personnes pour moi. Elle mérite qu’un monument soit érigé en son nom pour son courage, sa force de caractère, sa détermination, et sa volonté. Je l’aime et ne peux pas imaginer une vie sans elle, et j’espère, mes chers lecteurs, que vous aimez votre mère tout autant que moi.

À l’époque, les problèmes financiers n’étaient pas rares dans la famille soviétique. Pour une mère célibataire travaillant pour deux, les choses étaient deux fois plus dures jusqu’à ce qu’un jour, notre mère par un hasard heureux rencontra un touriste de New York voyageant à travers l’Asie et dont la destination finale était Tachkent. Était-ce le coup de foudre? Je l’ignore. Mais il était déterminé à épouser ma mère, et rien ne semblait l’en dissuader, pas même ses deux garçons de huit ans. Le visiteur qui allait devenir notre père adoptif était comme la manne du ciel, une bénédiction pour notre famille en difficulté en ce moment-là. Étant fataliste de nature, je croyais que cet événement prédéterminé était déjà écrit dans les étoiles, inévitable et censé se produire. Je suis reconnaissant envers Dieu de m’avoir donné la chance de vivre le véritable amour paternel. Je suis reconnaissant envers mon père de nous avoir offert la chance de vivre une vie meilleure. Je n’oublierai jamais le jour où il m’a acheté mon premier ordinateur Mac, qui est devenu ma passion et joue un rôle important dans ma vie aujourd’hui. Je n’oublierai pas non plus notre premier voyage en famille à l’étranger, ma première véritable aventure dans toute l’Inde et le Népal.

Avant d’immigrer aux États-Unis à l’âge de 19 ans, ma mère, mon frère et moi vivions encore à Tachkent tandis que notre père nous rendait visite deux fois par an. Pendant son absence, il me manquait beaucoup. Ce nouveau sentiment inconnu était au début étrange pour moi. Cependant, même si je me sentais souvent triste, j’aimais de plus en plus le fait que mon père me manque et désirais ardemment qu’il revienne. Grâce à ma mère qui m’avait inculqué l’assiduité et la persévérance, j’excellais dans mes études et j’étais déterminé à suivre les traces de ma grand-mère, qui était chirurgienne et gynécologue, pour devenir médecin. Mais je suppose que je n’étais pas censé devenir un homme de science. L’art est ce qui me tient à cœur. Inspiré par ma mère, qui était professeur de piano à l’école et photographe à un studio de cinéma, j’ai lentement développé une passion pour la musique et la photographie. Mais ce n’est que beaucoup plus tard dans ma vie que j’ai acheté mon premier appareil photo. Je n’oublierai jamais les jours où je rentrais à la maison en revenant de l’école et entendais de loin ma mère jouer son morceau de piano préféré de Scott Joplin appelé “The Entertainer”. Paradoxalement, mon frère, qui n’était pas aussi assidu que moi au lycée et était connu pour sa nature espiègle et son attitude désinvolte envers l’éducation dans son enfance, a fait une volte-face aux Etats-Unis en obtenant un diplôme de maîtrise en mathématiques appliquées à Cornell. Quant à moi, je suppose que j’ai aussi fait volte-face, mais, hélas, dans l’autre direction. Néanmoins, je suis vraiment très fier de mon frère. Le jour où nous sommes finalement arrivés à New York est inoubliable. Je me rappelle encore la course en taxi depuis l’aéroport, en passant sous les arches majestueuses du Pont de Brooklyn. Ce souvenir vivant est comme un court métrage sur une bobine de film d’un vieux film sentimental qui tourne en boucle encore et encore juste sous mes yeux.

Creative Writing

Creative writing by Alan Aurmont

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Photographer | http://aurmont.com

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