Description d’un objet courant


“Les mûres”

Alan Aurmont
Apr 6, 2016 · 4 min read

(Le parti pris des choses, Francis Ponge, 1942)

Aux buissons typographiques constitués par le poème sur une route qui ne mène hors des choses ni à l’esprit, certains fruits sont formés d’une agglomération de sphères qu’une goutte d’encre remplit.

Noirs, roses et kakis ensemble sur la grappe, ils offrent plutôt le spectacle d’une famille rogue à ses âges divers, qu’une tentation très vive à la cueillette. Vue la disproportion des pépins à la pulpe les oiseaux les apprécient peu, si peu de chose au fond leur reste quand du bec à l’anus ils en sont traversés.

Mais le poète au cours de sa promenade professionnelle, en prend de la graine à raison: «Ainsi donc, se dit-il, réussissent en grand nombre les efforts patients d’une fleur très fragile quoique par un rébarbatif enchevêtrement de ronces défendue. Sans beaucoup d’autres qualités, — mûres, parfaitement elles sont mûres — comme aussi ce poème est fait.»


“Le pain”

(Le parti pris des choses, Francis Ponge, 1942)

La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne: comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.

Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, — sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.

Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges: feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent: elles se détachent alors le3 unes des autres, et la masse en devient friable…

Mais brisons-la: car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.


“Les lunettes”

(Alan Aurmont, 2016)

Les yeux invalides ou intimidés par les rayons solaires préfèrent observer le monde à travers des fenêtres de verre miniatures comme s’ils observaient discrètement une rue animée à travers les fenêtres d’une maison. Tout comme les vitres, les verres sont assujettis et protégés par une monture sur tout leur pourtour, et deux branches destinées à s’accrocher aux oreilles sont fixées de chaque côté par une charnière et une vis comme les fenêtres sont fixées sur le vantail (ou le mur). Les deux verres sont reliés par un pont enjambant l’arête du nez comme un pont au-dessus d’une colline traîtreusement accidentée. Quand on ne les utilise pas, on replie les branches des lunettes comme pour imiter la position d’une personne anxieuse, timide et mal à l’aise qui se replie sur elle-même et croise ses bras sur sa poitrine en un classique geste d’autodéfense. Quand on les utilise, on ouvre les branches des lunettes comme on ouvrirait une fenêtre, et les verres deviennent instinctivement une nouvelle paire d’yeux. Les lunettes ne permettent pas seulement de voir, mais protègent aussi les yeux de rafales de vent, de la saleté volante ou de la poussière tout comme des fenêtres solidement fermées protègent la maison durant une tempête.


“Le trombone”

(Alan Aurmont, 2016)

Ne sous-estimez pas le pouvoir et la polyvalence d’un humble mais efficace petit trombone qui, pareil à un travailleur surmené et sous-payé, est doté d’une compétence majeure précieuse et de près de 100 autres mineures souvent sous-estimées. Il est fort mais souple comme une trompe d’éléphant est musclée mais extensible, capable de transporter de grosses piles de bois, ou de papier dans le cas d’un trombone. Bien que petit et humble, le trombone est intrépide et ne souffre pas de faible estime de soi; au contraire, il aborde facilement les grandes foules de papier indisciplinées et désobéissantes en les organisant en tas ordonnés et soignés, comme les fanfares disciplinées des défilés avec un trombone joueur menant toujours en tête, tel un leader de liesse. Mais comme tous les leaders mondiaux avec un sombre passé, le trombone en a un aussi. Avec deux doigts et un peu de pression, l’inoffensif trombone se déploie en un “S” allongé, qui signifie “secret” ou “sinistre” ou même “sinistre secret” si vous voulez. Quelques contorsions supplémentaires, et le trombone se transforme en dispositif de crochetage discret qui pourrait ouvrir la porte à de nombreux dangers. Utilisez-le à bon escient ou bien à vos risques et périls.

Creative Writing

Creative writing by Alan Aurmont

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Photographer | http://aurmont.com

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