Nouvelle

(Attention: langage grossier)


Le jockey perdu (René Magritte, ca. 1964)

Il n’arrivait pas à déterminer s’il était éveillé, toujours endormi ou s’il souffrait d’hallucinations hypnopompiques. Il avait encore en tête une image vive de lui-même qui s’endort dans son lit chaud et douillet. Or, il se rendit compte rapidement que la surface sur laquelle il reposait n’était pas son lit habituel puisque celle-ci était froide et dure et lui causait un mal terrible. La douleur lancinante qu’il éprouvait dans son dos lui fit se rendre compte qu’il n’était plus endormi mais qu’il était au contraire complètement éveillé et conscient, toutefois sans pouvoir reconnaître l’endroit où il se trouvait étant donné l’obscurité qu’il l’entourait. Bien qu’il ait essayé à maintes reprises de plisser et frotter ses yeux, il était complètement aveuglé par l’impénétrable noirceur. Il se mit tranquillement à quatre pattes comme un bébé et commença à tâtonner soigneusement autour de lui dans l’espoir de trouver quelque chose à quoi s’accrocher. La surface rocheuse lui donnait mal aux genoux, mais la peur de se heurter la tête l’empêchait de se relever. Ses doigts atteignirent enfin le mur qui était tout aussi dur et rocheux que le sol. Déconcerté et terrifié, il se demanda: «Où suis-je? Comment suis-je arrivé ici? Pourquoi suis-je ici?», questions auxquelles personne n’était là pour répondre, rien ne pouvant même lui donner un indice. «Il y a quelqu’un?», chuchota-t-il d’une voix tremblante comme celle d’un enfant effrayé ayant peur de réveiller un monstre endormi. Hélas, personne n’était là pour l’entendre, personne sauf lui-même et son écho.

Tel l’évolution de l’homme, il se redressa doucement de quatre pattes jusqu’à ce qu’il soit debout. Frissonnant de froid, il continua à tâter le mur de ses doigts en avançant pas à pas. Il marcha dans la peur et l’inquiétude pour ce qu’il lui sembla durer des heures seulement pour se rendre compte qu’il se promenait en rond dans une sorte de grotte sans issue. Cette prise de conscience lui causa encore plus d’effroi et souleva davantage de questions auxquelles il n’avait aucune réponse logique, tandis que la noirceur le faisait halluciner et le rendait de plus en plus claustrophobe. Épuisé, déprimé et désespéré, il tomba sur ses genoux meurtris. Tout à coup, sa vie entière déroula devant ses yeux, peut-être comme le signe d’une mort imminente? Il se rappela l’amour insuffisant et la négligence de ses parents, les jours innombrables passés dans sa maison, reclus comme un ermite, la perte de son emploi, ses tentatives de suicide dues à une rupture ainsi que plusieurs autres moments sombres et négatifs de sa vie. Il commença à pleurer mais personne n’était là pour le consoler.

Son sentiment de peur changeait en alternance avec celui de la colère et une détermination inébranlable à fuir cet endroit. «Qu’est-ce qu’il y a au centre de cette grotte?», se demanda-t-il. Il était toutefois trop effrayé pour retirer ses doigts du mur, son seul et unique support. «Que faire s’il y a un trou, un abîme? Je ne veux pas mourir en tombant dedans.», continua-t-il en se parlant à lui-même. Or, le désespoir de la situation ne lui laissa aucun autre choix que de prendre le risque. Il lâcha prise du mur, retourna à quatre pattes et commença tranquillement et avec prudence à ramper vers le centre. Chaque mouvement vers l’avant faisait accélérer son rythme cardiaque comme il n’avait aucune idée de ce qu’il l’attendait.

Le battement de son cœur s’arrêta brusquement lorsque son corps ressentit la présence de quelque chose de gros. Il tapota alors des mains la surface de l’objet inconnu qui semblait être une sorte de grosse roche immobile. Il se rendit vite compte qu’il n’y avait pas qu’une seule roche, mais plusieurs d’entre elles. Parmi celles-ci, il découvrit quelque chose d’étrange: une des roches était très différente. Elle était lisse comme le marbre et ronde comme une sphère parfaite. Sa présence dans la grotte était aussi incompréhensible et déroutante que sa propre présence. «D’où vient-elle? Pourquoi se trouve-t-elle ici? Il doit bien y avoir une raison. Peut-être se cache-t-il quelque chose à l’intérieur qui pourrait m’aider à fuir cet enfer?», sa curiosité déconcertante le rendait fou. La sphère était lourde, mais elle pouvait être soulevée. Il la ramassa et la frappa contre le sol rocheux en espérant la casser et l’ouvrir. Il frappa encore et encore, mais sans succès. Il ressentait la fatigue et la douleur dans ses bras à force de frapper sans cesse. Cependant, résolu à casser la sphère quoi qu’il arrive, il continua à frapper encore et encore, mais hélas, cette fois-ci encore, sans succès. Il devint furieux. «Merde!», cria-t-il finalement avec colère et lança la sphère de toutes ses forces contre le mur.

Ce qui se produisit ensuite le fit sursauter et il s’arrêta net, complètement immobile. La sphère fit exploser le mur comme une balle de base-ball à travers une fenêtre. Il se mit à pleurer de joie en plissant des yeux à cause de la lumière vive qui s’échappait du mur brisé. Ayant enfin trouvé comment s’évader de cet endroit infernal, il poussa un soupir de soulagement. Alors qu’il sortait de la grotte, une brise tiède et familière vint embrasser son visage froid. Il regarda autour de lui mais ne vit personne. L’endroit semblait désert et inconnu, sans route, composé uniquement d’horizons infinis couverts de sable qui disparaissaient dans la brume. Pas très loin de la grotte, il remarqua la présence de pistes, pas humaines, mais plutôt celles d’un cheval au galop, même de plusieurs chevaux au galop. Il se sentit soulagé de ne pas être seul dans ce désert et espéra trouver quelqu’un qui puisse lui dire où il se trouve ou bien l’aider à se rendre à la ville la plus proche.

Tout à coup, venu de nulle part et dans un nuage de poussière, il aperçut un cheval noir galopant devant lui monté d’un cavalier ou d’une cavalière, il ne pouvait pas en être certain à cause de la faible visibilité, et portant une bombe et des lunettes, vêtu de blanc et ayant presque l’air d’un véritable jockey. La brusquerie et la vitesse du cheval le fit presque tomber par terre. «Hé, attendez!», cria-t-il, surpris. Le jockey continua à galoper, l’ignorant complètement comme s’il ne l’avait pas vu. Poussant un soupir, il commença à marcher dans la même direction que celle du jockey. «Est-ce une sorte de course de chevaux? Mais pourquoi au milieu de nulle part?», il ne semblait y avoir aucune logique. Il continua toutefois à marcher pour ce qui lui sembla durer des heures, espérant finalement voir quelque chose à l’horizon. Hélas, il ne vit rien, seulement la brume.

Tout à coup, il entendit le son d’un autre cheval au galop qui s’approchait rapidement derrière lui. Il se retourna, leva les bras et commença à les agiter de la même manière que quelqu’un sur un navire en perdition ou sur une île déserte dans l’océan, comme un signe de détresse SOS. «À l’aide! À l’aide!», cria-t-il haut et fort. Il était certain que le jockey le remarquerait cette fois-ci. Cependant, le cavalier qui ressemblait parfaitement au premier et sur le même cheval noir ne ralentit pas du tout. Il attendit alors jusqu’à la dernière minute, jusqu’à ce qu’il n’y ait moins qu’un mètre entre eux et bondit hors de son chemin, puisqu’il ne voulait pas mourir sous les sabots d’un lourd cheval. Le jockey le dépassa au galop, mais tout comme le premier, cette fois-ci encore ses cris de détresse furent complètement ignorés, comme s’il était un fantôme. Résolu à pourchasser le jockey, il se mit à courir après le cheval. «Arrête, connard!», cria-t-il furieusement. Il le pourchassa à toute allure. Plus il s’approchait du cheval, plus vite celui-ci galopait. C’était comme essayer de pourchasser le cheval de bois devant lui dans un carrousel du Jardin du Luxembourg où il avait l’habitude d’aller quand il était petit, ou comme le but inatteignable d’une relation idéale qu’il n’a jamais eue.

Finalement à bout de souffle, il tomba par terre en pleurant. Alors qu’il essuyait ses yeux de la poussière et des larmes, il aperçut à sa gauche la même grotte dont il s’était échappé. Il s’exclama en pleurant, incrédule: «Comment est-ce-t-il possible? Ça fait des heures que je cours en ligne droite après ce sacré cheval! Est-ce que j’ai couru en rond durant tout ce temps? Le jockey, court-il aussi en rond? Est-il aussi perdu comme moi? Mais pourquoi ne s’arrête-t-il pas? Pourquoi m’ignore-t-il?» Des millions de questions se bousculaient dans la tête, mais il n’avait aucune réponse. En colère et déconcerté, il s’était résolu à trouver des réponses. Puisqu’il était maintenant certain que le même jockey passerait de nouveau, tôt ou tard, il commença à préparer son plan d’attaque du désespoir.

Il était résolu à mettre fin au galop incessant du jockey à tout prix. Il ramassa une roche qui traînait par terre et alla se cacher dans sa grotte. Il attendit patiemment pour ce qui sembla durer des heures tout en surveillant l’horizon brumeux. Soudainement, il entendit au loin le son familier d’un cheval au galop. Il reconnût le même cheval noir et son même jockey avec sa bombe et ses lunettes et vêtu de blanc. Lorsque le cheval s’approcha suffisamment de lui, il lança la roche de toutes ses forces sur le jockey et celle-ci atteignit sa bombe et il fut projeté sur la terre. Le cheval s’enfuit au galop. Le jockey reposait inconscient sur le sol. Il n’arrivait pas à déterminer si celui-ci était mort ou vivant, ou s’il était dans un état temporaire de bardo. À la fois inquiet et apeuré, il courut vers le jockey. Celui-ci respirait toujours. Il s’agenouilla près de lui pour enlever sa bombe et ses lunettes. Son cœur cessa de battre lorsqu’il s’aperçut que c’était lui-même qui était étendu sur le sol.

“Ceci n’est pas un jockey”

(Alan Aurmont, 2016)