Photo de famille


“Le premier repas”

Alan Aurmont
Apr 6, 2016 · 4 min read

(Alan Aurmont, 2016)

The First Supper (Alan Aurmont, 2015)

J’aime beaucoup cette photo. A première vue, vous pourriez penser que c’est moi. Mais vous n’auriez pas tout à fait tort, parce que c’est mon frère jumeau que beaucoup de gens confondent avec moi. De même, les gens me confondent souvent avec mon frère. Et si je vous disais que la personne qui a écrit cette composition était en fait mon frère, et le vrai Alan n’était qu’une personne inventée, ce serait un peu comme un thriller psychologique avec un grand rebondissement à la fin, n’est-ce pas?

Mon frère est quelqu’un de très réservé. Il joue un rôle important dans ma vie. Je ne peux pas dire que nous sommes très proches, mais malgré nos différences, nous sommes assez proches pour nous téléphoner presque tous les jours, nous entraider et même voyager ensemble de temps en temps. Bien que nous nous ressemblions, nous ne pensons pas de la même manière. Mon esprit créatif contraste avec l’esprit analytique de mon frère. Alors que mon cerveau pense comme une brosse libre d’esprit peignant sur une grande toile vierge et dirigé par des émotions, mon frère pense comme une formule mathématique précise sans variables, en n’utilisant rien d’autre que le raisonnement logique.

Cette photo a été prise à Tokyo l’année dernière. C’était un voyage d’aventure que nous avons fait ensemble. Je ne suis pas dans le cadre parce que je suis toujours derrière l’objectif. En tant que photographe, le Japon est mon endroit préféré. Je me souviens de ce jour, nous venions d’atterrir, et connaissant bien la ville grâce à mes visites précédentes et parlant un peu le japonais, je l’ai emmené le soir même à l’un de mes restaurants préférés dans un confortable coin isolé du quartier Shibuya de Tokyo où on fait l’un des sushi et tempura omakase les plus délicieux.

Nous sommes arrivés au restaurant avant les autres clients. Affamé comme un loup et épuisé par les 14 heures de vol, mon frère s’est assis avec les mains et la tête sur le comptoir comme s’il s’était « évanoui », comme si, pour commencer, il n’avait jamais voulu être là. Après tout, il avait fallu que je convainque mon frère, que je le supplie presque de faire avec moi ce voyage unique. Il accepta de m’accompagner avec réticence. À la fin du voyage, deux semaines plus tard, il était tombé amoureux du Japon. Il était tellement impressionné par le pays et devint tellement sentimental en le quittant qu’il l’appela son «deuxième pays natal» et jura d’y retourner. Cette première nuit-là, bien sûr, il n’en savait rien et n’avait pratiquement aucune affinité pour le Japon.

Étonnamment, pour les Japonais, il n’est pas rare que des gens s’endorment dans un lieu public, que ce soit un restaurant ou un lieu de travail, s’ils sont fatigués, ont envie de dormir ou sont ivres. Si vous vous excusez ou que vous vous expliquez, les Japonais sont plus qu’heureux de vous laisser tranquille et n’y verrez pas du tout un manque de respect. En fait, quand ils sont fatigués, ils préfèrent s’endormir plutôt que de faire semblant d’écouter.

Alors que mon frère combattait le décalage horaire au comptoir dans le calme, je pensais que c’était une excellente occasion de saisir ce moment serein. J’ai attiré son attention en appelant doucement son nom, et c’est là que j’ai appuyé sur le déclencheur.

J’adore prendre des photos en noir et blanc, j’aime jouer avec la lumière et l’ombre, et manipuler les “50 nuances de gris” afin de créer un meilleur impact visuel, et de créer souvent une histoire plus sombre, plus mélancolique derrière une photographie à l’aide des légendes. Cette photo, je l’ai appelée « Le premier repas » parce que c’était le premier dîner de mon frère à Tokyo et en référence au titre anglais du « Dernier repas » (ou “La cène”, correctement) de Léonard de Vinci comme un jeu de mots. Le résultat n’est pas toujours cohérent et peut susciter des sentiments différents ou inattendus chez une personne qui regarde la photo, ou parfois même aucun sentiment. À ce moment-là, la lumière chaude tombait inégalement sur mon sujet à partir d’une seule direction en créant un contraste de lumière et d’ombre. Au cours du post-traitement, j’ai intensifié les couleurs et le contraste, créant ainsi l’effet appelé « claire-obscur » (en italien, on l’appelle “chiaroscuro”). L’espace négatif exceptionnellement grand et long et les multiples silhouettes donnent à la photo un effet très dramatique. C’était plutôt mon but.

Malgré mon amour pour mon frère, ma relation avec lui n’est pas facile. Lorsque nous sommes ensemble pendant trop longtemps, nous avons tendance à nous battre et à nous disputer facilement. Je me souviens encore de nos deux voyages en France et en Espagne. Nous nous sommes tellement disputés que toute l’expérience s’est transformée en un long cauchemar, un véritable enfer interminable. Elle a laissé un goût amer dans la bouche. Le voyage au Japon était différent, paisible, plein d’aventures que nous aurions aimé voir ne jamais se terminer. L’expérience était bien meilleure en partie à cause de notre maturité, je crois. Et le fait d’avoir été presque son guide en lieu inconnu a joué un rôle aussi.

Voilà pourquoi quand je regarde cette photo, en dépit du fait qu’elle est si noire et blanche, elle n’évoque rien que le sourire, des souvenirs agréables et des sentiments fraternels.

Creative Writing

Creative writing by Alan Aurmont

Alan Aurmont

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Photographer | http://aurmont.com

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