Analyse Sondages Décembre

Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques.

Cette citation attribuée à Mark Twain indique, par cette phrase légèrement outrancière, que les statistiques ne sont pas factuelles, mais bien soumises à la partialité. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, un chiffre traduit un fait plutôt qu’un avis. 
Nous allons par conséquent nous intéresser aujourd’hui à des outils statistiques commentés de toute part dans les médias. Les conclusions de ceux-ci paraissent prédire l’avenir. Malgré cela, ils sont régulièrement contredits, surtout récemment avec l’élection de Trump, le Brexit ou bien la victoire de Fillon à la primaire de la droite.

Vous l’aurez deviné, je veux bien sûr parler des sondages.

Comme sujet d’analyse, je suis parti des 11 sondages à la présidentielle du mois de Décembre que j’ai repris sur le site suivant : http://election-presidentielle.linternaute.com/#sondages-election-presidentielle
Sur la plupart de ces sondages, ceux-ci doivent faire face à des problématiques : la non-connaissance du candidat du Parti Socialiste présent, ainsi que l’incertitude concernant la candidature de Bayrou. 
Il est possible de trouver un biais sur tous ces sondages, mais j’ai choisi d’en sélectionner 3 : ceux qui me sont apparus comme présentant la non-objectivité la plus flagrante.

Premier sondage : le sondage Elabe du 7 décembre.

Celui-ci pose une première question :

Voici une liste de personnalités. Pour chacune d’elles, quelle est la probabilité que vous votiez pour elle, si elle est candidate, lors du premier tour de la prochaine élection présidentielle ?

Sur les réponses des personnes sondées, on a le classement pour l’ensemble des Français, puis celui pour les sympathisants de gauche.

Score pour l’ensemble des Français
Score pour les sympathisants de gauche

On peut d’abord se poser l’intérêt de demander à des personnes de droite pour quel candidat de gauche elles voteraient. Cela provoque un gonflement artificiel des candidats les plus droitiers de la gauche, mécaniquement.

L’institut de sondage a ensuite choisi 3 personnes parmi celles proposées afin de poser des questions sur les capacités-clés et les qualités de celles-ci. 
A votre avis, comment ont été choisis les candidats ? D’après moi, le plus logique aurait été de prendre ceux qui sont arrivés en premiers dans un des deux classements. 
Pensez-vous que cela ait été fait comme cela ? 
Évidemment que non, sinon je n’en aurais pas parlé (vous pourriez réfléchir aussi ! ). Ont été choisis ceux arrivés 1er, 2ème et … 5ème du classement pour l’ensemble des Français, et pire : 1er, 4ème et 7ème dans le classement sur les sympathisants de la gauche.

Les sélectionnés sont Macron, Valls, Montebourg.

Ont été évincés : Aubry, Taubira, Royal et Mélenchon. En particulier Aubry et Mélenchon qui sont systématiquement devant Montebourg, et devant Macron pour les sympathisants de gauche. On peut expliquer facilement le non choix des 3 premières cités car elles ne sont aujourd’hui pas candidates, mais pourquoi ne pas choisir Mélenchon ? Quelle logique ?

Les personnes ayant préparé le sondage peuvent donner une explication à cela : elles ont effectué leur sélection avant d’avoir les résultats de la première question. Sauf que Mélenchon fait le double du score de Montebourg sur tous les sondages effectués avant celui-ci…

L’explication la plus plausible pour moi est la suivante : 
Si on replace le cadre, on a un candidat qui se place à droite du PS, Macron, un qui se pose en rassembleur donc au centre, Valls, et reste un candidat à gauche des deux précédents. En choisissant Montebourg plutôt que Mélenchon alors qu’il suscite moins de votes prévisionnels, il est plus probable que les questions sur les capacités-clés et qualités tournent à la négative, et soient donc à l’avantage de Macron et Valls.

C’est ce qui se passe : Montebourg n’est premier dans aucune des questions posées sur les capacités-clés.

Capacités-clés pour l’ensemble des Français
Capacités-clés pour les sympathisants de gauche

Deuxième sondage : Sondage IFOP du 6 Décembre.

Il est à noter que ce sondage est illégal car il n’indique pas la marge d’erreur, pourtant obligatoire dans la loi du 25 Avril 2016. Ça commence mal.

Celui-ci est un sondage pour les présidentielles classique, avec une première question :

« Parmi les enjeux suivants, lequel vous semble le plus important ? »

Ensuite, le sujet qui nous intéresse ici :

« Si vous deviez voter dimanche prochain, pour qui voteriez-vous ? »

Pour le choix du candidat PS : Valls, Montebourg et Hamon.

Dans chaque hypothèse, voici les 4 candidats arrivant en premiers :

  • Fillon arrive premier avec entre 27,5 et 28%
  • Le Pen arrive deuxième à chaque fois avec 24%
  • Macron arrive troisième avec entre 13,5 et 16%
  • Mélenchon arrive quatrième avec entre 12,5 et 13,5%

Le problème de ce sondage est sur le 2ème tour proposé. La logique aurait voulu qu’on choisisse uniquement le premier et le deuxième et qu’ils s’affrontent, surtout quand ils arrivent au second tour avec un tel écart sur les suivants (il y a 8 points entre Macron et Le Pen).

D’après vous, quel deuxième tour a été choisi ? HAHA, il y avait un piège ! l’IFOP a bien proposé ce deuxième tour, mais l’institut de sondage en a aussi proposé un autre, entre Macron et Le Pen.

Encore une fois, les sondeurs n’avaient pas le résultat du premier tour lorsqu’ils ont décidé du deuxième tour, mais tous les sondages précédents montraient Macron très, très loin du deuxième tour. Ils le montraient même parfois 4ème derrière Mélenchon.

Je rappelle qu’il y a au mieux 12 points d’écarts entre Macron et Fillon. Comment, dans ce cadre-là, l’institut de sondage peut se permettre de faire un deuxième tour comme celui-ci ?

Résultats des seconds tours proposés

Voici mon hypothèse :

Dans ce sondage, Emmanuel Macron est très loin d’arriver au deuxième tour de la présidentielle. Pourtant, il est proposé en deuxième tour. Mieux, il gagne ce deuxième tour.
En le faisant accéder à un deuxième tour auquel il ne peut prétendre aujourd’hui, l’institut de sondage redore son image et le rend présidentiable. L’effet provoqué pourra être le suivant : comme il est à même de gagner la présidentielle, plus de gens seront susceptible de voter pour lui, car il apparaîtra comme un vote “utile”. Celui qui hésiterait entre lui et Benoit Hamon par exemple, s’il est candidat, aura dans un coin de sa tête “Macron dans les sondages, gagne le deuxième tour”.
Sauf que ce qui est important dans ce sondage, ce n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il ne dit pas : Le résultat serait probablement le même s’il y avait un deuxième tour entre n’importe quel candidat du PS et Marine Le Pen.
De plus, il n’y a pas de deuxième tour proposé entre Fillon et Macron. Celui ci-serait beaucoup plus incertain, et donc beaucoup plus intéressant.
L’institut de sondage se borne à proposer des deuxièmes tours très prévisibles, et en faveur des candidats annoncés comme favoris.

3eme sondage : Odoxa du 23 Décembre (lien payant à présent)

Le troisième et dernier sondage m’apparaît comme bien plus choquant, il vise pourtant une personnalité politique avec laquelle je ne partage aucune idée.

Le sujet porte sur François Fillon.

la première partie du sondage consiste à poser des questions sur 4 de ses propositions :

Évidemment, la majorité des personnes ont répondu non sur tous les sujets.
En même temps, ce sont les sujets sur lesquels on pouvait être sûr à l’avance de la réponse.

Première question : le rapprochement avec la Russie, au moment même où il y a un pilonnage médiatique sur la situation à Alep.
Sur les 3 autres sujets, on prend ceux qui vont réduire la qualité de vie, notamment sur le sujet de la réforme de l’assurance maladie, qui a alimenté la polémique durant les dernières semaines.

Ils auraient pu choisir d’autres sujets, comme la réduction d’impôts de 10 milliards pour les ménages, ou l’augmentation de 12 milliards d’euros du budget pour la sécurité qui auraient probablement été beaucoup plus populaires.

Après ces 4 questions ayant déjà donné une image négative de Fillon, voici la question suivante :

Deuxième question du sondage

La question n’est bien sûr pas du tout orientée. Le sondeur pose à des personnes qui viennent de dire qu’elles étaient contre les mesures de Fillon, une question pour savoir si elle veulent qu’il les garde ou pas. Un petit ajout de deux mots du champ lexical de la peur pour donner encore plus envie à la personne sondée de voter contre. Évidemment, l’écrasante majorité a voté comme prévu (contre). Difficile d’imaginer une autre issue.

Question suivante : (je n’ai plus les visuels pour causes de souci technique)

François Fillon vous a t-il déçu depuis la fin de la primaire ?

Là, je ne sais plus quoi dire. Entre le pilonnage depuis le début du sondage, et la question totalement orientée par la négative avec l’utilisation du verbe décevoir, les bras m’en tombent…

A partir de là, qu’a répondu la majorité ? OUI, Bah OUI. La modélisation des esprits est en marche.

La cerise sur le gâteau, ou l’arête dans le poisson, la dernière question :

L’institut de sondage fait ici un tour de magie, mais à la place du lapin, on sort un Macron du chapeau, qui fait un meilleur président que Fillon.

Mon analyse :

Pour cet article, on peut clairement parler de militantisme pro-Macron. Défoncer le favori actuel pendant tout le sondage, puis le mettre en face d’un autre pour qu’il perde.

Pour finir, quel est le titre du sondage ?

Emmanuel Macron ferait un meilleur président que Fillon

C’est le titre de France Info, ceux qui ont commandé le sondage. C’est déjà limite.

Intéressons-nous au titre de Libération (arrivant 4ème sur google avec la recherche “sondage Odoxa 23 décembre”) commentant ce sondage :

Le phénomène Macron qui déstabilise Fillon

Ça devrait pas être illégal d’écrire ça ? Le phénomène ? Un phénomène, c’est quelque chose qui marque les esprits, là, c’est un élément sorti de nulle part dans un sondage. Le titre est complètement partial.

J’ai choisi ces 3 sondages, parce qu’ils étaient ceux qui présentaient la partialité la plus visible. Au fur et à mesure de mes recherches, je me suis rendu compte que dans les 3 cas, Macron est avantagé.

Les instituts auraient-ils un faible pour lui ? Macron fait-il vendre ? Est-ce le fruit du hasard ?

Je vous laisse juger.