Je suis blanc, je peux parler de racisme ?

Oui. Et voilà comment.

Nicolas Galita
Jan 6 · 21 min read

Tu es blanc, tu es blanche, tu aimerais apprendre à discuter de racisme de manière constructive. Parce que tu ne sais pas quoi faire quand un ami vient te raconter une expérience raciste. Ou, au contraire, tu crois tellement que tu sais faire que ton ami t’a envoyé cet article ?

Parce que oui, malheureusement, les personnes qui ont le plus confiance sont aussi les personnes qui sont les plus ignorantes. Si tu penses que tu ne dis jamais rien de raciste (ou de sexiste) alors je peux t’assurer que tu fais partie du problème.

Mais alors…comment faire quand on veut bien faire mais qu’on ne sait pas comment ? Tu as de la chance : j’ai été dans les deux positions. Je suis un noir qui discute de racisme avec des blancs. Mais je suis aussi un homme qui discute de sexisme avec des femmes.

J’ai commis toutes les erreurs de débutant. La première fois qu’une femme m’a dit que mon comportement était sexiste, je suis entré dans une colère noire. S’en sont suivis six mois de disputes. Jusqu’au moment où j’ai fini par me rendre à l’évidence : mon comportement était bel et bien sexiste, que je le veuille ou non.

C’est d’ailleurs le coeur du problème : on oublie que les comportements sexistes et racistes peuvent être involontaires. On croit qu’il existe deux équipes : les méchants racistes et les gentils autres. Alors, forcément, on sait qu’on ne peut pas être dans l’équipe des méchants.

On va en reparler. Mais avant ça…

Cet article n’est pas pour toi si ton but est de gagner des débats.

Cet article n’est pas pour toi si tu penses que le racisme n’existe pas.

Cet article n’est vraiment pas pour toi si tu cherches une validation pour dire que toi, décidément, tu n’es pas raciste.

Dernière précision : à partir de maintenant, je vais me concentrer sur le racisme. Je pense qu’on peut transposer assez facilement au sexisme (modulo quelques détails). Mais en vrai je n’en sais rien : je ne suis pas une femme.

Les 3 principes de l’empathie

D’abord, si tu veux éviter une catastrophe, il faut commencer par assimiler quelques principes d’empathie.

Le premier c’est que le racisme a pour effet principal de m’humilier. Oui, de m’humilier. C’est dur à comprendre quand on ne l’a pas vécu. Les noirs intériorisent le racisme. Voilà pourquoi certaines personnes disent que le racisme antiblanc n’existe pas. Ces personnes ne veulent pas dire que les hostilités raciales n’existent pas contre les blancs. Ces personnes veulent dire qu’un blanc n’intériorise pas son infériorité. Tout comme un homme ne se pense pas inconsciemment inférieur parce qu’on lui dit “men are trash”.

Il se trouve donc, qu’une partie de moi croit à mon infériorité. Quand quelqu’un imite un noir en faisant un singe, une partie de moi se regarde dans le miroir et se dit “c’est vrai qu’un singe c’est noir et ça ressemble à un humain”. Une partie de moi se dit “c’est vrai que je ressemble davantage à un singe que mes amis blancs”. J’entends ça sur “moi” depuis que je suis tout petit. À force, c’est rentré.

Une partie de moi voit bien que les personnes de pouvoir ne sont jamais noires et trouve ça normal. C’est débile. Mais je ne contrôle pas cette partie. De la même manière que la publicité fonctionne par le matraquage, le racisme systématique pénètre l’esprit des victimes.

Et d’ailleurs, j’ai mis du temps à trouver un noir dans ma banque d’image gratuites en tapant “humiliation”, j’ai dû taper “shame” puis “sad”, sinon je n’avais que des photos de gens pas noirs. L’intériorisation de l’anormalité passe aussi par le manque de représentation.

Le sentiment premier n’est donc pas la colère. La colère vient après. Le premier sentiment est l’humiliation. D’ailleurs la colère découle de l’humiliation. Il est important de le comprendre car ça change tout. Ça veut dire qu’il existe un laps de temps où j’ai besoin d’une oreille. Alors que si j’étais purement en colère, j’aurais tout de suite soif de confrontation (physique ou verbale).

Le deuxième principe d’empathie : “si on ouvre la bouche c’est que c’était fort”. Aucun adulte ne “crie au racisme” pour rien. Parce que personne n’aime s’humilier gratuitement.

Accepter qu’on a vécu une expérience raciste c’est également accepter que décidément, on n’est pas un humain comme un autre. Crois-moi, la plupart du temps tes amis noirs se taisent. Je m’en suis rendu compte grâce au féminisme. Quand les premiers récits de #metoo sont arrivés, j’ai été étonné du volume. Je me suis dit “mais comment ça se fait que ça n’arrive pas à mes amies à moi”. Alors j’ai demandé…et mes amies m’ont raconté un flot d’histoires qu’elles ne m’avaient jamais raconté.

Il est bien trop content pour illustrer mon propos. Mais j’ai décidé de le mettre quand même. C’était la seule photo de noir quand j’ai tapé “silence” dans ma banque d’images.

Je me suis alors rendu compte qu’au final je faisais exactement pareil : avant mes 28 ans, je me taisais 95% du temps. Quand je l’ai conscientisé, j’ai décidé de ne plus le faire. Maintenant je parle.

Mais du coup, quand quelqu’un te parle de racisme, il y’a de grandes chances que ce soit les 5% du temps. La personne est donc en train de te parler du top 5% de son sentiment d’humiliation. Voilà pourquoi les probabilités sont très hautes que tu aies vraiment fait ou dit quelque chose de raciste. Ou d’au moins ambigü.

D’ailleurs, je crois qu’à chaque fois qu’on m’a accusé de sexisme, j’ai fini par voir en quoi la personne avait raison. Pourquoi ? Parce que la plupart des femmes attendent un truc vraiment sexiste pour se risquer à le dire. De même, la plupart des noirs attendent un truc vraiment raciste pour le dire.

En effet, l’accusation n’est pas gratuite : on sait qu’on va plomber l’ambiance et que la discussion ne va pas être agréable. Surtout quand il s’agit de dire à un ami qu’il a fait un truc raciste.

Le troisième principe d’empathie : “j’ai besoin de temps pour digérer l’événement”. Je l’ai dit : le premier sentiment est l’humiliation. Ce qui veut dire que tu ne peux pas exiger de la pédagogie. Selon le niveau de maturité dans la lutte (tous les noirs ne sont pas militants) et le temps qui s’est écoulé, ton ami va être plus ou moins enclin à une discussion patiente. Encore une fois : on a d’abord besoin d’une oreille compréhensive. Voilà pourquoi certaines personnes acceptent de parler uniquement dans un espace de non-mixité. Parce qu’on a besoin d’une oreille, pas d’un élève. La pédagogie vient dans un second temps.

Quand on est encore dans le sentiment d’humiliation, on est trop fragile pour devoir gérer ses émotions et en même temps éduquer quelqu’un.

Commence par écouter plutôt que…

Je sais : c’est dur. Surtout s’il s’agit d’une discussion où l’autre t’accuse personnellement de racisme. Mais tu as désormais des armes d’empathie pour comprendre que cette phase est nécessaire. Voici les obstacles…

Je n’ai jamais compris cette réaction parce que je crois que je ne l’ai jamais eue quand j’ai été accusé de sexisme. La réaction me paraît tellement tordue que, les premières fois, j’ai cru que l’autre était de mauvaise foi. Mais, depuis, je l’ai tellement entendue que je suis bien forcé de constater que c’est la réaction la plus fréquente.

Par exemple, des personnes s’offusquent parce que des employés du Slip Français on fait une soirée Viva Africa où l’une était grimée en noire et un autre en singe. La première réaction de certaines personnes ?

“Quand c’est du racisme antiblanc on n’en fait pas tout un plat”.

Par exemple, en soirée j’explique à quelqu’un que le racisme existe. Première réaction ?

“Oui mais moi aussi j’ai subi des discriminations. On en subit tous, par exemple quand on est breton”

(D’ailleurs je ne sais pas pour quelle raison c’est toujours les bretons qui sont pris en exemple…c’est pour moi un mystère de la vie aussi profond que la présence du drapeau breton dans tous les événements sportifs)

Par exemple, un noir se plaint des blagues racistes répétées au bureau. Première réaction ?

“Non mais moi à ta place je le prendrais pour ce que c’est : de l’humour”.

Je pourrais continuer la liste pendant des heures. Le principe est toujours le même : l’interlocuteur ramène la discussion à lui.

Un peu comme si je marchais avec un ami dans la rue et que je prenais soudainement une balle dans le bras. Je crie de douleur, je tombe par terre en me tenant le bras. Et mon ami…la première réplique qui lui viendrait à l’esprit serait une des suivantes :

“Ça doit faire mal. Moi une fois quelqu’un m’a giflé dans la rue et…”

“Non mais moi à ta place, je ne crierai pas, ça aggrave la sensation de douleur parce que ton cerveau se focalise dessus. J’ai lu un livre d’un ostéo qui expliquait que…”

“Dans les films, quand ils prennent une balle dans le bras, ils tombent pas par terre”

Tout ceci est peut-être vrai. Mais est-ce vraiment le moment ? Est-ce vraiment le sujet ?

Pire réaction de toutes. Cette fois je ne peux pas dire que je ne comprends pas : j’ai souvent réagi comme ça, moi-même, quand on m’a fait remarquer mon sexisme.

Mais il faut lutter de toutes tes forces. S’énerver est la pire réaction possible. Ton interlocuteur est déjà en position de faiblesse, ce n’est pas le moment de l’enfoncer.

Je sais : c’est très dur. Surtout quand l’autre, justement, s’énerve. Mais c’est à toi de garder ton calme. Tu es la personne qui doit prendre sur elle. Vois ça comme une règle du code de la route. Une sorte de priorité à droite. Quand tu discutes avec quelqu’un qui vit le racisme, c’est à toi de prendre sur toi. Ça peut sembler injuste mais tu me remercieras. Sinon tu ne pourras jamais devenir une personne safe. Ton ami ne viendra plus t’en parler.

Ce qui, au passage, va renforcer ton biais de confirmation : s’il ne t’en parle plus c’est bien que tu avais raison. Non, tu as juste perdu le privilège d’être une oreille auprès de cette personne.

Attention : l’autre a pris son courage à deux mains pour parler de racisme. Je le redis : aucun noir n’aime dire que quelque chose est raciste. C’est humiliant. Personne n’a comme hobby : le voyage, la gastronomie italienne et…crier au racisme. De la même manière que personne n’aime être au chômage. Inutile de discuter si tu ne comprends pas ça.

Par conséquent, tu dois t’interdire de changer le sujet. Là encore, vois ça comme une règle du code de la route, une sorte de panneau stop.

Il existe plein de manières de changer le sujet. La première, on l’a vue : ramener le sujet à soi. Une autre est de faire diversion. Par exemple en évoquant le racisme antiblanc ou la lutte des classes.

Tu pourras parler de tout ça…mais après une phase d’écoute.

Ceci est un principe universel de l’écoute. Si tu écoutes pour contredire, tu n’es pas vraiment en train d’écouter. Or, la personne en face de toi a besoin d’une vraie écoute. Ne t’inquiète pas : ça ne sera pas éternel. Mais on en revient au sentiment d’humiliation. Pour passer outre, il va falloir accepter l’émotion.

Contredire d’emblée est une manière de contredire l’émotion au passage. D’ailleurs, quand je discute dans un espace non-safe (comme Twitter), on ne se gêne pas pour contredire mon émotion, frontalement.

Malheureusement il a supprimé mais ça disait “tu te sens humilié par ça ? Il faut grandir un peu”.

Maintenant que tu connais le deuxième principe de l’empathie, tu comprends que tu ne peux pas minimiser. La personne a eu le courage de te parler de racisme : c’est difficile pour elle, ce n’est pas un loisir, elle ne le fait pas par plaisir. Le dernier truc à faire est de minimiser en disant “c’est pas si raciste que ça”.

De la même manière que si je prends une balle dans le bras, ce serait malvenu que tu regardes mon bras (alors que tu n’es pas docteur) et que tu t’exclames “t’inquiète, ça fait pas si mal que ça !”

Ta réaction est louable. Vraiment. De tout ce que je viens de citer c’est “le moins pire”. Tu es sincèrement révolté, tu es honnêtement révoltée et donc tu t’exclames en disant que de toutes façons, les gens comme ça sont cons. Ou alors “ça existe encore au 21ème siècle ?”. Ou “comment on peut faire ça quand on a un Bac+5 ?”.

Où est le problème ? Il y en a tellement que je ne sais pas par où commencer.

1) Parfois tu te révoltes tellement que tu ne nous laisses plus parler. C’est frustrant et paradoxal.

2) C’est un aveu de méconnaissance du sujet. Comme quand on croit que le harcèlement de rue n’est fait que par des jeunes de banlieues.

Je vais même te dire l’inverse : je n’ai pas observé que le racisme diminuait avec l’éducation scolaire. Il diminue avec l’éducation au racisme, oui. Mais avoir un doctorat en math ne rend pas les individus moins sujets au racisme. Avoir un master en économie non plus.

Pire encore : le racisme exprimé par les gens diplômés est pire car il est insidieux et qu’ils savent défendre une position perdue. Ils ont appris à s’exprimer sans violence.

La première fois que j’ai vu un blackface cumulé à l’imitation d’un singe et la reproduction d’un accent supposé noir (comme quoi, les employés du Slip Français n’ont rien inventé) c’était dans mon école de commerce. Il s’agissait de personnes qui faisaient partie des plus éduquées de France de leur classe d’âge.

Récemment à Sciences Po (autre lieu de haute éducation) un élève a témoigné sur le racisme qu’il y vivait.

99% du racisme que j’ai vécu a été le fait de personnes qui ont un bac+5. Parce que, le racisme ce n’est pas que le racisme hostile. C’est aussi le racisme ordinaire, bienveillant (si tu ne sais pas ce que c’est, je le décris dans cet article). Le racisme est rarement “méchant”.

3) Le racisme n’est pas non plus une question d’intelligence. Non, les racistes ne sont pas cons. Pas plus que les chrétiens sont cons de croire à un Dieu. Pas plus que les gens de droite sont cons d’être de droite. Il s’agit d’une idéologie. Crois-moi : il y a autant de racisme parmi les gens intelligents que les autres, si ce n’est plus. Car, une personne intelligente a tendance à avoir du mal à reconnaître ses propres points morts. Elle est habituée à avoir souvent raison.

4) Le racisme n’est pas commis par des méchants racistes. Si tu penses que tu ne peux pas dire ou faire un truc raciste, tu fais partie du problème. Personne ne peut être immunisé contre un phénomène si puissant. Même moi, je trouve les noirs moins beaux. Je n’ai aucun ami noir qui ne m’ait pas un jour dit “j’ai fait un truc raciste”. Le dernier en date c’est un ami noir qui m’a expliqué qu’il avait peur de louer à des noirs. Donc quand tu dis “moi je suis pas raciste”, tout ce qu’on entend c’est “moi, je suis dans le déni”.

On fait tous des trucs égoïstes sans être des égoïstes. On se met tous en colère de temps en temps, sans être des colériques. Il y a une différence entre faire une erreur et avoir un tempérament. Et en parlant de ça…

Deviens une personne safe

Pour devenir une personne safe il faut commencer par comprendre qu’on peut faire un truc raciste sans être raciste.

Qu’est-ce qu’une personne safe ? J’entends par là une personne à qui on a envie de se confier sur le sujet. Paradoxalement, les personnes safes sur le racisme sont les personnes qui acceptent qu’elles font des trucs racistes. Qu’elles ne sont pas immunisées. Elles comprennent qu’elles ne sont pas au-dessus du monde entier.

Tu n’imagines pas à quel point c’est chiant de parler avec quelqu’un qui pense “ne pas être raciste”. Parce qu’on est obligé de marcher sur des oeufs, de ménager sa sensibilité. Le comble ! C’est aux personnes qui subissent le racisme de ménager la sensibilité des personnes qui ne supportent pas l’idée de faire des trucs racistes.

On l’a dit : la pire réaction est l’énervement. Or, 99% du temps, l’énervement arrive parce que tu penses que tu ne peux pas faire quelque chose de raciste. Ou alors tu penses que le racisme est un truc qui appartient au passé ou à l’extrême-droite.

Une fois que tu auras accepté de faire partie du problème, tu deviendras immédiatement une oreille safe. D’ailleurs, avant on me parlait très peu de sexisme. Mais en même temps : si quand on me dit que je fais un truc sexiste, je pars dans une colère et une bataille d’arguments longue de six mois…je ne peux pas m’étonner de ne pas être un confident.

Pareil pour toi : si tu t’énerves quand on te dit que tu as fait un truc raciste et bien on ne te le dira plus. Et on ne parlera plus de racisme avec toi, tout court. Ce qui te confortera dans ton illusion : toi tu ne fais jamais rien de raciste.

Tout va bien, petit tout va bien #Orelsan

Ensuite, pour devenir une oreille safe, il faut un deuxième basculement interne : comprendre que tu ne sauras jamais ce que vit un noir qui subit du racisme.

Je sais : la culture française est une culture universaliste. Après tout, nous sommes le premier pays à s’être dit qu’on pouvait déclarer les droits de l’Homme.

(Ironique quand on sait que les anglais ont appelé ça “droit des humains”…on était quand même mal partis).

Nous avons donc cette tendance à nous penser comme la mesure universelle du monde. Je suis le premier à le faire. Mais c’est comme vouloir plaire à tout le monde : une immaturité de la pensée. Un syndrome enfantin de toute puissance.

Si tu n’es pas noir, tu ne sauras jamais ce que vit un noir qui subit du racisme. Si tu n’es pas une femme qui a accouché, tu ne sauras jamais ce que vit une femme qui accouche. Ça va d’ailleurs dans les deux sens : en tant que noir, je ne saurai jamais ce que ça fait quand on se fait traiter de “sale blanc”. Je ne sais pas si j’aurais crié au racisme antiblanc.

“Ne dites pas c’est pas raciste alors que vous n’êtes pas concernés. La plupart des gens qui disent c’est pas raciste, ils n’ont aucune expérience dans le racisme. Ou alors…du mauvais côté.

C’est bizarre quelqu’un qui est trop affirmatif en disant que c’est pas raciste.

Mais non c’est pas raciste ! Je te dis que c’est pas raciste. Moi-même je suis raciste et donc je le sais ça c’est pas raciste !

Ne dites pas c’est pas raciste. Vous connaissez le racisme, vous ne savez pas ce que c’est. Quand vous l’avez vécu, vous ne savez pas ce que c’est : vous connaissez le mot. C’est comme moi par exemple dans la vie de tous les jours, je sais ce que c’est qu’une chute, je sais ce que c’est de se taper la honte. Mais quand je vois quelqu’un tomber je sais pas comment il a eu mal.

Je pense que vous avez tous réagi comme moi quand on a vu la vidéo de Shy’m qui chute. On s’est tous dit “aiiiie”…mais tu sais pas elle comment elle a eu mal.”

Le sketch original d’où j’ai extrait ces bouts de phrase

Je ne peux pas mieux dire. Mais je sais que c’est dur à accepter. J’ai connu très peu de personnes qui en sont capables. Ça demande l’effort d’humilité de dire : je ne peux pas tout comprendre. D’ailleurs, plus les gens sont intelligents et plus j’ai remarqué qu’ils refusent.

Troisième et dernier basculement pour devenir une oreille safe : ne donne pas de conseil. Je sais : contre-intuitif. Mais retiens-toi : ne donne pas de conseil. Surtout si tu connais peu la personne en face.

Ce point découle du précédent : tu es incapable de comprendre ce que vit un noir qui vit du racisme. Alors quelle valeur ont tes conseils ?

Dis-toi que c’est comme les gens qui ne savent pas conduire et qui t’expliquent qu’à ta place ils ne feraient JAMAIS d’excès de la route. Tu vois comment c’est chiant ? Et je le confesse : je fais partie de ces personnes insupportables sans permis.

Tu as vécu ce que tu appelles du racisme antiblanc ? J’en suis le premier désolé mais ça ne te donne pas la moindre expertise. De la même manière que jouer au handball ne te permet pas de devenir un expert en football. Ok, y’a des buts, ok y’a des corners, ok y’a des pénalty…mais ce n’est pas du tout le même sport.

Tu n’as rien vécu et tu connais des gens qui ont vécu du racisme antiblanc. Encore pire ? Regarder des matchs de handball ne te permettent pas de devenir un bon joueur de football.

Tu as un ami noir et…je ne vais pas finir la phrase. On a un problème plus important.

Liste des réponses les plus insupportables

Le moment est tout trouvé pour faire la liste des phrases les plus courantes et les plus chiantes.

S’il ne devait en rester qu’une, ça serait celle-la. Je sais : c’est difficile à croire, hein ? Mais crois-moi : ça m’arrive quasiment à chaque fois que je parle de racisme avec un inconnu.

J’ai eu une variante encore plus incroyable récemment : “je fréquente les milieux caribéens”.

Je suis noir. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ne fait jamais de trucs racistes. Tous mes amis ont déjà dit, fait ou penser un truc raciste. Donc voici un scoop : les noirs ont des amis qui font des choses racistes. Ça ne nous avance à rien. D’ailleurs, ton ami, tu lui as demandé ce qu’il pensait des tes blagues racistes ? Et pas en public, hein ? Dans une discussion sincère et intime. Tu risques d’être étonné. Cf. le second principe empathique : la plupart des noirs se taisent face aux événements racistes.

D’ailleurs, tu remarqueras que les personnes qui ont des comportements sexistes ont tous une maman, éventuellement une femme et très probablement des amies. Ça n’empêche rien. Le racisme n’est pas une allergie aux noirs. Le sexisme n’est pas une allergie aux femmes.

Rien que l’écrire me met sur les nerfs. Parce que c’est vraiment une réplique lâche. Je te dis que c’est quand même étrange qu’une entreprise parisienne soit constituée de 100 salariés, tous blancs (alors qu’il y a largement plus de 1% de personnes habitant à paris qui ne sont pas blanches) et toi tu réponds “moi je vois pas les couleurs, je vois des être humains”.

Cette réponse est tellement bête que souvent elle va laisser l’autre sans voix. C’est l’équivalent adulte de “nananananère, j’entends pas ce que tu dis !”

Il n’y a rien de plus blanc que cette phrase. Crois-moi : les noirs aussi aimeraient ne pas voir les couleurs. D’ailleurs, tous les noirs de France naissent en croyant qu’ils sont blancs. Puis, un jour on se rend compte que pour le monde, on est noir.

Admettons qu’on croit à ton “je ne vois pas les couleurs”. Ça change quoi ? Tu n’es pas le sujet ? Le sujet c’est que d’autres voient les couleurs et que c’est pour ça que certaines entreprises ne recrutent que des blancs.

Si tu ne vois pas les couleurs, tu n’es pas un allié, tu es un ennemi objectif. C’est comme si tu disais “entre la souris et l’éléphant, je ne prends parti pour personne”.

Le plus dingue c’est que les gens disent ça pour justifier les comportements les plus racistes :

“Je peux me peindre en noir, parce que moi je suis pas raciste, je vois pas les couleurs”

(On se demande pourquoi tu veux te peindre la figure en noir en dansant sur Saga Africa, du coup. Pourquoi c’est si important pour toi de pouvoir te grimer en noir puisque tu ne vois pas les couleurs ?)

“Je ne vois pas le souci à avoir des entreprises où tous les postes à responsabilité sont occupé par des blancs : je ne vois pas les couleurs”

“Pourquoi tu t’offusques quand on fait des cris de singe ? C’est des cons. Moi je vois pas les couleurs donc je propose qu’on arrête de s’offusquer”

(J’aimerais l’avoir inventée…)

Très bien. Mais…et alors ? Chacun sa sensibilité. Et probablement que la personne qui vit l’événement est un poil plus légitime à dire si elle trouve ça raciste ?

Une des plus déconcertantes. Je ne sais même pas quoi répondre… si quelqu’un a trouvé une réponse, qu’il ou elle me la partage en commentaire !

C’est l’équivalent adulte de “c’est celui qui dit qui y est”.

“Y’a des gens qui s’offusquent parce que des gens s’offusquent. C’est-à-dire que tu réponds par l’attaque alors que tu as peut-être fais quelque chose de mal. C’est hyper malhonnête comme principe. C’est un truc de mec qui trompe sa femme (…) et qui dit t’as fouillé dans mon téléphone.”

On l’a vu. C’est étrange de ramener le sujet à soi en permanence. Mais si c’est une question sincère, j’y ai répondu en détail dans cet article

Il faut être vraiment très ignorant pour sortir cette phrase. Normalement, tu sais pourquoi. On l’a vu plus haut : les noirs parlent très peu de racisme. Parce que c’est humiliant.

Le racisme n’existe pas dans mon école/dans mon entreprise/dans mon quartier. En fait…si. Le racisme existe partout. Mais probablement que ce que tu veux dire c’est que tu n’as jamais vu de racisme hostile se déployer. Normal : nous sommes heureusement à une époque où c’est de plus en plus rare. Je n’ai vécu que trois expériences de racisme hostile où je me suis senti physiquement en danger. Deux en Pologne, une à Paris.

D’ailleurs, à Paris, mon interlocuteur m’avait donné un conseil : “quand on est noir on doit pas courir dans un escalier”.

En revanche, le racisme ordinaire est partout. Demande à tes amis concernés, en privé, de manière ouverte et bienveillante et ils te raconteront (si tu n’as pas déjà trop gaspillé tes crédits).

Premièrement, le cliché du noir émotif (ou de la femme hystérique) fait partie de l’imagerie raciste. Mais, au-delà de ça : quel manque d’empathie. Bien sûr qu’un noir qui vit un truc raciste va être dans l’émotion.

Si on te craches à la figure, ta première réaction sera une réaction émotionnelle.

Même quand quelqu’un nous barre la route sans faire exprès, notre première réaction est émotionnelle.

Quel mépris… 99,9% du temps, ton interlocuteur a très bien compris. C’est pas parce que quelqu’un trouve que tu as un comportement ou des propos racistes, qu’il n’a pas compris.

Palme d’or : ce sont les gens blessés qui sont trop limités pour comprendre qu’ils ne devraient pas être blessés.

Conclusion

J’ai fait ce que j’ai pu pour essayer de faire le meilleur guide. Mais il est évident, que je ne suis moi-même pas le porte-parole des noirs. J’ai donc centré un maximum le propos sur mes expériences personnelles. Néanmoins, pas de naïveté : si j’écris cet article en public c’est parce que je suis convaincu de retranscrire un sentiment partagé par la majorité.

  1. Tu ne peux pas sauter l’étape d’écoute compréhensive. C’est parfois chiant mais c’est comme ça.
  2. Tu dois faire de ton mieux pour devenir une oreille accueillante, quelqu’un de “safe” vers qui on se tourne. Sinon tu vas te couper de ces discussions, sans même t’en rendre compte. Paradoxalement, ça commence par accepter que tu ne seras jamais blanc comme neige : tu peux faire des trucs racistes. Tu peux faire des erreurs.
  3. Tu peux retenir la liste des réponses insupportables et essayer de te retenir de les sortir. “Je ne vois pas les couleurs”, “j’ai un ami noir”, “je suis sorti avec une noire”, “il ne faut pas se victimiser”, etc. Sans quoi, ton interlocuteur va silencieusement te classer dans la catégorie des personnes qui ne sont pas suffisamment éduquées sur le sujet. À partir de ce moment deux possibilités : il fait l’effort de t’éduquer ou il abandonne et ne te parle plus du sujet.
  1. Est-ce que ce guide est transposable à d’autres oppressions ? Le racisme vécu par un arabe ? L’homophobie ? Le sexisme ?
    Je ne sais pas. J’ai essayé de parler depuis ce que je connais. Donc depuis la place d’un noir qui vit le racisme et qui doit en discuter avec d’autres. Mais en même temps j’ai déduit tout ça en me servant également de ma position d’homme qui discute avec des femmes qui vivent le sexisme. On doit donc probablement pouvoir transposer une partie.
  2. Comment réagir quand je suis témoin d’un acte ou d’une parole raciste ?
    Excellente question. Si j’écris une suite, ce sera le sujet du troisième article de la trilogie.

Que faire ensuite ?

Ceci était donc le deuxième épisode de la série. En attendant que j’écrive le troisième épisode, tu peux aller (re)lire le premier :

Et si tu l’as déjà lu, tu peux laisser ton email ici, je prépare une surprise : https://nicolasgalita.substack.com

Dépenser, repenser

Une fois de temps en temps, je partage avec vous quelque chose que j’ai toujours pensé connaître, jusqu’au jour où on me l’a fait repenser. Si vous aimez ce que vous lisez, j’en partage beaucoup plus ici : https://nicolasgalita.substack.com

Nicolas Galita

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Tu as aimé ce que tu as lu ? Ce n’était qu’un amuse-bouche. Je partage bien plus de contenu ici : https://nicolasgalita.substack.com

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