Pourquoi la France n’est pas (et n’a jamais été) une démocratie ?

La première fois que l’on m’a dit que la France n’était pas une démocratie j’ai trouvé ça complètement ridicule. Et pourtant, c’est quelque chose qui est tellement évident que j’ai du mal aujourd’hui à comprendre comment j’ai pu mettre autant de temps à l’apprendre.

Avant de commencer, balayons la confusion la plus répandue : la démocratie ce n’est pas l’état de droit ou l’habeas corpus. Ce n’est pas parce que vous avez la liberté d’expression que vous êtes forcément en démocratie. Un dictateur peut être bienveillant.

Les pères fondateurs vomissaient la démocratie

Rappelez-vous à l’école on vous enseignait la démocratie athénienne. On vous disait ensuite que la démocratie avait connu une pause d’un millénaire avant de revenir par la révolution française.

Il n’y a rien de plus faux. Les pères fondateurs de la révolution vomissaient la démocratie. Leur but était justement de trouver une voie alternative à la tyrannie ET à la démocratie.

Si vous relisez les débats de l’époque vous verrez que le terme «démocrate» est à chaque fois utilisé comme une insulte. Pour ridiculiser son adversaire. Et le concept de démocratie fait à peu près l’unanimité contre lui. Voici une des citations les plus connues d’un des fondateurs (l’Abbé Sieyes):

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Rousseau, l’un des esprits fécondateurs de la révolution disait :

« La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale et la volonté ne se représente point ; elle est la même ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que des commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. »

Et à Voltaire de contester :

“Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne.

La révolution américaine prenait le même ton (Thomas Jefferson puis John Adams) :

Il y a une aristocratie naturelle, fondée sur le talent et la vertu, qui semble destinée au gouvernement des sociétés, et de toutes les formes politiques, la meilleure est celle qui pourvoit le plus efficacement à la pureté du triage de ces aristocrates naturels et à leur introduction dans le gouvernement”

L’idée que le peuple est le meilleur gardien de sa liberté n’est pas vraie. Il est le pire envisageable, il n’est pas un gardien du tout. Il ne peut ni agir, ni juger, ni penser, ni vouloir ”

Le modèle de la révolution française ce n’est pas la démocratie d’Athènes, c’est la République de Rome.

Et l’objectif n’est pas d’instaurer une démocratie mais bien un régime représentatif, une République. D’ailleurs, dans la Constitution de 1958, le mot République apparaît 70 fois (et toujours avec la majuscule) alors que les mots démocratie et démocratique n’apparaissent que 3 fois (et toujours en minuscule) !

L’élection est un concept fondamentalement anti-démocratique

On l’a dit : le but de la révolution était de trouver une troisième voie entre la dictature et la démocratie. Les fondateurs ont donc puisé des idées dans la démocratie. Et notamment l’idée la plus forte : le vote.

D’ailleurs, si vous demandez à quelqu’un pourquoi la France est une démocratie il vous répondra probablement «parce qu’on peut voter librement». Le régime représentatif emprunte à la démocratie le concept du vote mais en le détournant complètement, en le parodiant. Car dans un régime représentatif vous votez pour des représentants au lieu de voter des lois.

Le concept d’élection est par définition l’inverse de la démocratie. En effet, l’hypothèse fondamentale de la démocratie c’est que tous les citoyens sont légitimes pour créer la loi. L’hypothèse fondamentale de l’élection c’est que certaines personnes sont meilleures que d’autres pour créer la loi. On va donc tenter de désigner les meilleurs (les plus aptes) pour siéger à l’assemblée nationale.

Un régime où ce sont les meilleurs qui légifèrent, ça a un nom : on appelle ça une aristocratie. Et ne vous laissez pas abuser : ce mot a été diabolisé (pour des raisons que l’on verra plus bas) mais il n’est pas en soi péjoratif. L’aristocratie n’est pas forcément malveillante.

Dans une aristocratie, les personnes qui ont le pouvoir peuvent être des chevaliers, des prêtres ou des élus. Peu importe, tant qu’on considère qu’il existe des personnes meilleures que d’autres pour choisir la loi c’est une aristocratie. “Aristos” veut d’ailleurs dire “les meilleurs” en grec. L’aristocratie veut donc dire le “pouvoir aux meilleurs”.

Nous sommes donc dans une aristocratie élective. Si nous étions dans une démocratie, tout le monde serait considéré comme légitime à exercer le pouvoir législatif. Et d’ailleurs beaucoup de gens aujourd’hui sont totalement réfractaires à l’idée démocratique, parce que le peuple n’est selon eux pas aptes à se donner des lois. La majorité des gens sont philosophiquement aristocratiques, c’est à dire qu’ils pensent qu’il faut une compétence particulière et non accessible à tout le monde pour écrire des lois.

La démocratie c’est quand le peuple choisit lui-même ses lois. Ce n’est pas quand il choisit ses maîtres qui choisiront ensuite ses lois pour lui.

Pourquoi sommes-nous à ce point obsédés par le vote ?

Rajouter un vote dans une aristocratie n’en fait pas une démocratie. De la même manière que rajouter une feuille de salade dans un Big Mac n’en fait pas un aliment sain. Mais puisque la plupart des gens n’ont jamais vu de démocratie, il suffit d’agiter la feuille de salade pour leur faire croire que le Big Mac est sain.

Et c’est pour ça que le vote est élevé comme une valeur sacrée, presque religieuse dans ce régime. Car il permet de parodier la démocratie. D’ailleurs, si vous ne votez pas la foudre s’abat sur vous. Parce que le jour où tout le monde arrête de voter pour des représentants, le régime représentatif s’effondre dans la seconde.

C’est pour cela qu’on vous présente le fait de voter à une élection comme la quintessence de la citoyenneté. C’est pour cela qu’on vous bassine davantage avec l’importance d’aller voter qu’avec l’importance de lire la Constitution.

Dans une démocratie on participe à l’écriture des lois

Dans une démocratie on vote des lois. On ne vote pas pour des gens qui voteront pour nous pendant 5 ans. Sans compter que quand vous prenez la composition de l’assemblée nationale, elle n’a rien de représentatif de la population.

En France il y a 16% de cadres supérieurs, 50% d’employés et ouvriers, 52% de femmes. Dans l’assemblée nationale il y a 81% de cadres, 2% d’employés et ouvriers, 20% de femmes et 35% de plus de 60 ans.

Extrait du documentaire “j’ai pas voté”

Ce qui nous amène à des situations tristement drôles comme celle d’une assemblée masculine qui se lève un matin et se dit que les tampons ne sont pas un produit de première nécessité et doivent donc être plus lourdement taxés.

On est donc dans un régime représentatif sans représentativité. Le comble.

Le glissement de sens du mot

Au moment de la révolution, tout le monde comprenait bien qu’un régime représentatif n’était pas une démocratie. Alors, comment en sommes-nous arrivés là ?

Il semblerait que glissement du mot a eu lieu dans les années 1830–1840. On se serait mis à utiliser le mot “démocratie” comme un mot positif, pour désigner le régime représentatif et tromper le peuple. C’est ce glissement de sens qui a accouché de l’horreur sémantique : démocratie représentative. Dire “démocratie représentative” c’est comme dire “monter en bas”.

Le pire c’est qu’on a été tellement habitué à appeler le régime représentatif/l’aristocratie élective avec le nom de «démocratie» que nous ne sommes plus capables de penser la démocratie sans utiliser de pléonasmes. Démocratie directe par exemple. Ou démocratie participative.

Parler de “ démocratie directe” est l’échappatoire que nous avons trouvé. De la même manière que si vous naissiez dans un monde où «monter en bas» a pris le sens de «descendre», vous seriez obligé de dire «monter EN HAUT» pour désigner l’action de monter. En continuant cette métaphore voici à quoi ressemble le glissement des mots que nous connaissons.

Vous remarquerez au passage que le vrai mot qui devrait désigner le régime actuel (aristocratie) a été diabolisé et évacué de telle sorte qu’il est sorti du vocabulaire fréquent. Car la manipulation des mots demande de remplacer “descendre” par “monter en bas”. Les deux ne pouvant pas cohabiter sans qu’on se rende compte de la supercherie.

Pièces à conviction

S’il fallait encore des preuves que nous ne sommes pas en démocratie il vous suffit de regarder l’histoire récente.

Le référendum de 2005

En 2005, les français rejettent à 55% le traité européen. Deux ans plus tard, il est voté à 80% par le parlement, sans consultation du peuple. En démocratie ce serait impossible.

La fragilité de l’équilibre

On l’a vu dans les années 30, un régime représentatif peut basculer à tout instant dans la dictature. Ce qui est normal puisque, comme nous venons de le voir, c’est un système qui a été conçu pour être une voie entre la dictature et la démocratie.

Les dictatures ont aussi des élections

D’ailleurs, vous avez actuellement beaucoup de dictatures où vous avez des élections. Par contre vous n’avez aucune dictature où le peuple rédige les lois. Parce que l’élection n’est en rien le fondement d’un système démocratique.

Les promesses non-tenues

On ne s’éternisera pas là-dessus tellement le sujet a été vu et revu. Les périodes électorales sont truffées de mensonges. Et ce n’est même pas la faute des candidats, c’est structurel : il faut mentir pour remporter l’élection.

Conclusion

Nous ne sommes donc pas en démocratie. Nous sommes évidemment dans un état de droit et une République mais nous ne sommes pas en démocratie. Selon votre degré d’adhésion au régime vous pouvez l’appeler, “régime représentatif”, “aristocratie élective”, “oligarchie élective” ou en étant vraiment dur : “ploutocratie”.

La démocratie n’a jamais utilisé l’élection, elle utilise le vote. Et pour désigner l’assemblée qui rédige les lois (car il faut bien un nombre limité), elle a toujours utilisé le tirage au sort. Mais c’est encore un autre sujet.

Pour aller plus loin

Sommes-nous en démocratie ?

Sommes-nous en démocratie ? Conférence théâtralisée

J’ai pas voté

J’ai pas voté, le tirage au sort en politique

Le citoyen

“L’esprit antidémocratique
des fondateurs de la « démocratie » moderne”

http://classiques.uqac.ca/contemporains/dupuis_deri_francis/esprit_anti_democratique/esprit_anti_democratique_texte.html#_ftn3

Contre les élections

http://www.amazon.fr/Contre-élections-David-Van-Reybrouck/dp/2330028202