Pourquoi la police française est-elle si malade ?

Suicides, Conditions de travail inhumaines, Management toxique… plongée dans les coulisses d’une institution qu’il faut sauver.

Nicolas Galita
Dépenser, repenser

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J’ai commencé à me pencher sur la police après le passage à tabac de Michel Zecler. On est quelques mois après la mort de George Floyd. Le point commun entre les deux histoires ?

Dans les deux cas ce sont des policiers qui déchaînent la violence sur eux.

Dans les deux cas la version policière était mensongère et ce sont des vidéos qui ont permis de voir l’effroyable vérité.

Mais surtout, dans les deux cas, les victimes ne sont pas blanches.

Comme beaucoup de personnes Noires, mes parents m’ont enseigné la peur de la police.

Mais une fois qu’on a dit ça, on a dit quoi ? La police est raciste, violente et puis c’est tout ?

J’ai ressenti un besoin profond d’aller comprendre les raisons du mal. Mais surtout son ampleur : au-delà des effervescences médiatiques.

La seule solution pour moi : me plonger à l’intérieur de la Police, pour comprendre. Il me semblait que la seule manière de vraiment comprendre était d’avoir un point de vue interne. Donc une démarche d’empathie.

Quand je dis empathie, je ne veux pas dire sympathie ou complaisance. Je veux dire en partant de l’intérieur du problème et non de l’extérieur.

Sauf que… je ne pouvais pas m’infiltrer. Mais, heureusement, il existe énormément de témoignages de l’intérieur. J’ai été surpris de voir à quel point.

Ce qui est fou c’est que les témoignages convergent très fortement. Il y a un consensus : la Police ne fonctionne plus. Les policiers sont même d’accord sur la date où tout a brutalement dégénéré (je te spoile : quand Sarkozy prend le pouvoir).

Puis, une fois que j’avais l’impression de comprendre suffisamment le ressenti interne, j’ai été rassembler des analyses externes : de sociologues, de psychologues, etc.

De cette épopée, j’en ressors avec une conviction : La Police Nationale française est gravement malade et c’est le Ministère de l’Intérieur qui est le principal responsable de cette déchéance.

On va donc plonger ensemble dans les grands dysfonctionnements de la Police. À travers trois articles.

Le premier commence par les 2 dysfonctionnements qui concernent le fonctionnement interne de la Police :

1. La police est un service public qui a été énormément abîmé par les politiques “libérales”. Comme l’hôpital, comme l’Education Nationale.

2. Le management est inhumain. Si ça venait d’une entreprise privée beaucoup de cadres seraient déjà en prison. Notamment à cause du harcèlement moral.

Dans le deuxième, je me pencherai sur la question qui m’intéressait à la base :

3. Il y a un énorme problème de racisme dans la police.

Et enfin, dans le troisième j’irai voir comment tout ça débouche sur le problèmes des violences illégitimes

4. La doctrine de la Police française est obsolète et favorise les violences illégitimes

5. Les violences illégitimes sont trop fréquentes et trop peu punies. Voire encouragées.

6. L’organisme qui devrait contrôler la police et sanctionner ces violences (IGPN) n’est pas indépendant et est complice de la hiérarchie.

On commence donc avec cette première partie qui se focalise sur le (dys)fonctionnement interne.

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Mais avant ça, qu’est-ce que j’entends par Police ?

Photo by ev on Unsplash

On peut diviser la Police en deux : la police nationale et la gendarmerie nationale. En effet, le rôle de la gendarmerie a évolué au point que l’essentiel de ses missions sont désormais des missions de police. En gros, la gendarmerie fait la police dans les zones rurales, la police fait la police dans les villes.

Je dis en gros car il y a des subtilités : la Police Municipale par exemple.

Dans cet article, pour faire simple, je ne parlerai que de la Police Nationale.

Mais disons un mot sur la gendarmerie. Car, en tant que deuxième police, la gendarmerie est une institution importante à observer pour voir ce qui va mal dans la première police.

Un peu comme si je pouvais étudier les suicides à France Télécom versus ceux à SFR. Et en parlant de suicide, la police est une profession où le taux de suicide est anormalement élevé. La gendarmerie aussi… mais un peu moins¹.

Les citoyens se plaignent beaucoup plus de la police que de la gendarmerie. En 2014, le Défenseur des droits a reçu 3 fois plus de réclamations concernant la police que la gendarmerie.

Pourtant, les deux institutions ont sensiblement la même taille : 150 000 policiers et 100 000 gendarmes. Est-ce une simple sensation ?

Non.

Selon le rapport de l’ACAT (Actions des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture) :

“La police fait beaucoup plus usage d’armes à feu que la gendarmerie”. ²

Attention, ça ne veut pas dire que la gendarmerie n’est pas problématique. Mais elle l’est moins que la police. Même si, par honnêteté intellectuelle il convient de rajouter que le fait que la gendarmerie opère énormément sur des territoire ruraux peut aussi contribuer à cette différence.

Brebis galeuses ou problème culturel ?

Si j’ai entrepris ce travail c’est parce que j’étais convaincu que le problème était culturel.

De la même manière que France Télécom avait un problème culturel qui expliquait le nombre de suicides, la police française a un problème culturel.

L’argument des brebis galeuses ne tient pas. Des brebis galeuse il y en a dans tous les endroits. Mais ce qui fait la différence c’est la culture.

Pourquoi certaines entreprise ont constamment un meilleur service client que d’autres ? La culture.

Pourquoi dans certains pays on a une plus grande hospitalité que dans d’autres ? La culture.

Comment expliquer que la police allemande soit si polie ? La culture.

Quand j’ai vu cette vidéo j’ai halluciné : des policiers qui s’excusent auprès des manifestants et qui les poussent doucement au lieu de les taper !

Ce n’est pas une question d’individus mais bien d’institution. Si l’institution Police Nationale Française est plus violente que l’institution Police Allemande, c’est bien une question structurelle et non individuelle. Un dirigeant allemand a décidé que la doctrine de sa police serait la désescalade. Un dirigeant français a décidé que ce serait l’inverse en France.

Il faut bien comprendre cette dimension de structure. Parfois on dit systémique. Si l’institution Police Nationale ne sanctionne pas le racisme quand il est exprimé en son sein, le problème ne se limite pas à l’individu raciste, il est bien celui de l’institution qui décide de sa culture.

D’ailleurs, dire qu’il y a un problème culturel dans la police ne veut pas dire que tous les policiers sont problématiques. Loin de là.

Il y a 150 000 policiers. Bien sûr que beaucoup ne commettent pas de violences illégitimes. Sinon la société aurait une toute autre tête.

Mais ce n’est pas la question : le problème des cultures c’est qu’elles fonctionnent par l’exemple. Si on ne sanctionne pas les “brebis galeuse” alors c’est toute la culture qui devient galeuse.

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Partons d’un scénario imaginaire où il n’y a qu’une seule brebis galeuse dans la police. Il s’appelle Nicolas. Il frappe sans raison, il profère des insultes racistes en permanence et il a même tué des citoyens sans légitime défense. Les 149 999 autres policiers se comportent à merveille.

Maintenant imaginons que Nicolas est là depuis 20 ans et qu’il a été promu et récompensé chaque année. Tu en penserais quoi ?

Tu dirais c’est pas grave, c’est juste Nicolas qui est une brebis galeuse.

Non. Tu dirais que l’institution entière est entâchée par sa complicité. Bah la police c’est ça. Sauf que des Nicolas t’en as plein. Pas la majorité, mais plein. Parce qu’une culture galeuse attire les brebis galeuse.

Dysfonctionnement #1 : La police est un service public détricoté comme les autres

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Contrairement aux profs, les policiers sont soutenus médiatiquement par les gouvernements. Mais ça se limite au champ médiatique. Dans les faits, la police est un service public comme les autres. Il a donc été attaqué comme les autres.

Un exemple flagrant de cette hypocrisie c’est la politique de Nicolas Sarkozy.

C’est un nom qui revient dans la bouche de beaucoup de livres de policiers. Dans sa posture, Sarkozy était le ministère de l’Intérieur le plus fan de policiers. Dans les faits… c’est une autre salade.

Un manque d’effectif

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Dans les faits, pendant le mandat de Nicolas Sarkozy, le nombre de policiers et gendarmes a baissé de 10 000. C’était la politique du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux³.

On a donc un manque cruel d’effectif. La (désormais ex-) policière Sihem Souid le pointe du doigt dans son livre : Omerta dans la police.

“Pour les Hauts-de-Seine, le département cher à Nicolas Sarkozy, notre président de la République, on compte, en moyenne, un policier pour 512 habitants. À cent habitants près, les effectifs de police sont à peu près
équivalents dans le 92 et en Seine-Saint-Denis ! Ce n’est pas faire injure aux Sequano-Dyonisiens que de constater qu’il y a beaucoup plus de travail dans le 93 que dans le 92 !”⁴

La politique du chiffre

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Mais on pourrait se dire qu’il vaut mieux moins de gens mais mieux organisés, non ?

Peut-être… c’est d’ailleurs exactement la philosophie de la doctrine qu’on appelle new public management. C’est l’idée selon laquelle il faut gérer les administrations publiques comme des entreprises. Notamment avec des chiffres de pilotage. Et que, ce faisant, on fera des économies : quand c’est mieux géré on a besoin de moins de gens.

Ce n’est pas absurde (je dis pas que je suis d’accord) sur le papier. Mais l’application a été absurde. Les gouvernements ont retenu la version caricaturale : moins de moyens et plus de tableaux de pilotage.

Tous les policiers que j’ai lus fustigent la politique du chiffre en la pointant comme l’un des plus gros problèmes de la police.

Pourtant… si on mettait les bons chiffres, pourquoi pas ? Par exemple il y a des pays où on intègre le taux de satisfaction des usagers. Le problème c’est qu’en France on a mis uniquement des chiffres quantitatifs.

Voilà comment on se retrouve avec des logiques absurdes : un policier va subir des pressions pour arrêter 5 personnes dans la journée. Mais peu importe ce qu’ont fait les 5. Il vaut donc mieux arrêter 5 petits consommateurs de drogue plutôt qu’arrêter un seul grand dealer.

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Parce que d’un côté on a 5 faits élucidés et de l’autre, un seul.

Oui c’est stupide à ce point, ce n’est pas une image que je prends pour l’exemple : c’est littéralement un des cas de figure.

Pire encore : on leur demande d’inventer des délits pour les résoudre.

Par exemple, à la police aux frontières on va leur demander d’arrêter des étrangers qui s’apprêtent à rentrer chez eux.

Oui, oui ! On prend les personnes qui ont dépassé leur visa et on leur met une amende. En fonction de ce que la personne a sur elle (car il ne faut pas que ça soit bloquant).

Puis on la met dans l'avion qu'elle allait prendre de toute façon. Et bien ça... ça compte comme une OQTF (obligation de quitter le territoire français). C'est un des chiffres les plus appréciés car il permet au ministre de l'Intérieur de dire "on a reconduit X personnes à la frontière" ⁵

Idem pour les outrages. Chaque fois qu'un policier interpelle quelqu'un pour outrage, ça rajoute un bâton dans le tableau. Et qui dit bons chiffres dit primes pour le commissaire.

L'impact sur les conditions de travail

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C’est la même recette désastreuse que l'hôpital. On met des chiffres absurdes et en plus on réduit les effectifs. Par conséquent, comme on a pas assez de personnel, les conditions de travail deviennent horribles.

Pendant longtemps, les policiers ont eu un weekend complet normal (samedi, dimanche) toutes les six semaines. C'est ce qu'on appelle le rythme 4/2. Dur pour la vie de famille ! Sans compter qu'ils sont envoyés là où on leur dit. Souvent loin de leur région de base.

Progressivement, on est en train d’adopter ce qu’on appelle le rythme 2/2/3 qui permet de faire un weekend toutes les deux semaines ⁶. Beaucoup mieux. Mais toujours compliqué à gérer pour la vie personnelle.

Mais ça ne s'arrête pas là. On a carrément des policiers qui sont envoyés pour des missions qui ne sont pas les leurs.

Le mésemploi des troupes

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Avant de me plonger dans cet article je n’avais pas conscience d’à quel point dire Les Policiers c’est comme dire Les Profs. Bien sûr qu’ils forment un ensemble cohérent MAIS ils ont d’énormes différences dans leur métier.

En gros, si la police était un lycée tu aurais des profs de maths (CRS), des profs de français (BAC), des profs d'histoire (Police Secours), des profs de physique (CSI), etc.

Et bien comme on manque de prof on envoie des profs de français (BAC) faire des cours de maths (gestion de manifestations) ! Sauf que la BAC, ne sait pas vraiment comment on gère une manifestation. C’est censé être le boulot de la CRS.

Voilà comment le décrit Anthony Caillé, secrétaire général de la CGT Police :

"Aujourd'hui on a on a déshabillé complètement les compagnies
républicaines de sécurité pour mettre en place des BRAV-M, des CSI, des BAC et ben on arrive on connaît ce qu'on connaît c'est-à-dire qu'on arrive sur des drames qu'on a pu voir notamment sous les gilets jaunes mais qu'on peut voir encore aujourd'hui parce qu'il y a un mésusage de la force de l'armement ce qui n'est pas le cas quand on emploie des forces qui sont formés à ça.

Ce qui n'était pas le cas en tout cas il y a encore 10 ans.

On rompt avec la doctrine de maintien de l'ordre notamment parce qu'on n'arrive plus en fait à faire du maintien de l'ordre classique.

On y arrive plus pourquoi ? Parce qu'il y a plus suffisamment de monde. Là où vous aviez des CRS équipés à 6 sections elles sont descendues à 5 puis à 4.

À 4 sections une CRS peut encore fonctionner, difficilement, mais elle peut fonctionner. Aujourd'hui des CRS à quatre sections c'est l'exception elles sont à trois sections ce qui fait que, je vous passe les schémas tactiques et le langage technique, mais à trois sections elles peuvent plus opérer de la même façon.

Et donc elle se met elle-même en danger et elle n'arrive pas à opérer et à faire du maintien de l'ordre convenable et donc pour pallier ça le gouvernement a mis en place de nouveaux opérateurs au sein du maintien de l'ordre des BAC, des CSI, des BRAV-M qui eux ne sont pas rompus à ça ne sont pas formés à faire ça, qui ont pas forcément le bon équipement et puis qui ne répondent pas à l'autorité civile de la même façon qu'une Compagnie républicaine de sécurité." ⁷

Christophe Rouget, commandant de police appartenant à la CFDT ne dit pas autre chose :

Demander à des policiers, non-CRS, de faire du maintien de
l'ordre, c'est comme dire à un professeur de mathématiques que demain il donnera un cours d'histoire-géographie (…) Eux se retrouvent dans les manifestations avec une résilience moindre, une formation et un équipement qui ne sont pas adaptés. Au moment des samedis Gilets jaunes, des policiers ont dû aller acheter des protège-tibias chez Décathlon la veille ! ⁸

L'équation effectif / arme

-13 000 policiers et gendarmes mais 3 fois plus de Flashball (LBD)

J'ai été vache avec Sarkozy. J'ai oublié de dire qu'il n'a pas fait que réduire les effectifs. Il a, en échange, augmenté l'armement.

Il faut comprendre qu'il y a un rapport direct entre l'effectif et la nécessité d'armement.

Contrairement aux BAC, "les gardes mobiles et les CRS ne se servent quasiment pas du LBD en maintien de l'ordre. Pourquoi ? Parce qu'ils ont une force d'intervention, ils sont nombreux, ils arrivent à faire un maintien de l'ordre opérant à plusieurs niveaux avec des stratégies.

Quand on est trois sur une foule bah ça fonctionne pas. C’est toujours la même chose, c'est toujours un problème de rapport de force.

À l'époque les polices secours elles étaient équipées à 6. Quand vous débarquez sur une rixe au bistrot du coin, vous arrivez à 6, c'est quand même plus simple que quand vous arrivez à deux. Et à deux il est évident qu'à deux vous allez vous allez faire usage de votre arme, votre pistolet électrique par exemple." ⁹

Conséquence : difficulté à augmenter les effectifs

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La police recrute de plus en plus MAIS elle perd encore plus d'agents. Qui démissionnent. Elle fait même face à une augmentation des démissions des élèves pendant leur formation.

C'est d'autant plus dramatique que la police a également un problème de capacité de formation.

Cette situation accroît la pression sur l’appareil de formation initiale de la police et de la gendarmerie nationales, en termes d’infrastructures ou d’encadrants.

Les tensions multiples sur l’appareil de formation de la police nationale, déjà relevées en 2022 par la Cour des comptes, se sont encore accrues.

Comme l’a rappelé la Cour, «sans un plan visant à augmenter la capacité d’accueil des écoles [nationales de police], le risque de saturation à court terme est réel. ¹⁰

Là encore… comme pour les profs.

L'équivalent des vacataires

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Dans un lycée on a les profs vacataires pour compenser. Ce sont des profs qui ne sont pas des fonctionnaires et qui sont moins formés.

Et bien la police fait pareil, ça s'appelle les ADS.

"En réalité, les ADS sont des flics au rabais, taillables et corvéables à merci.

Ils font plus, et bien davantage encore, en contradiction complète avec le règlement. Mais les envoyer dans les cités au bord de l’explosion, c’est de
la folie.

Dans les quartiers chauds, tous les voyous savent que les ADS sont le maillon faible." ¹¹

Je te laisse imaginer les problèmes que ça pose…

Que font les syndicats ?

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Tu es peut-être en train de te dire : mais attends, on voit régulièrement des syndicats de policiers à la télé, je croyais que c'était un des métiers avec le plus haut taux de syndiqués ?

Oui. Mais...

« Les intérêts de la police ne sont pas défendus. Les syndicats sont les porte-parole du ministère de l’intérieur » - Noam Anouar ¹²

Les syndicats majoritaires sont des syndicats affiliés à l'extrême-droite ou à la droite.

Pratique pour le ministère : ils ne dénoncent pas trop les conditions de travail. Ils sont surtout sur des positions de durcissement sécuritaire. C'est une sorte de deal.

D'un côté ils ne font pas trop de revendications qui dérangent le ministère, de l'autre ils ont la mainmise sur les carrières des policiers.

Oui. La carrière.

Je sais, ça a l’air trop fou pour être vrai.

C'est donc pour ça qu'autant de policiers sont syndiqués : ils n'ont pas le choix. Les syndicats décident avec la hiérarchie de qui reçoit une promotion, qui va dans les meilleurs endroits en vacances, etc.

"Mais il y a pire encore lorsque l'on évoque l'octroi de sommes d'argent aux fonctionnaires en grandes difficultés dans le cadre du « service secours ». Ce service a pour vocation de porter financièrement assistance aux policiers rencontrant de grosses difficultés personnelles.

Un ancien membre de la commission de contrôle financier, qui se réunit une fois par an, nous a confirmé que les dossiers des personnels sollicitant lesdits prêts et dons étaient examinés à la loupe en excluant systématiquement les non-adhérents au syndicat Unité SGP Police.

Ainsi, une grande partie des agents en position difficile se trouvent face à un dilemme et seraient contraints, s'ils souhaitent voir leurs demandes prises en considération, d'adhérer au fameux syndicat." ¹³

Pour le coup, c’est une particularité du service public Police : on ne retrouve pas d’équivalent chez les Profs ou dans les Hôpitaux.

Mais de manière générale, on voit comment c’est la même stratégie de casse du service public à l’oeuvre : politique du chiffre, conditions de travail affreuses, difficultés de recruter, personnes placées à des missions qu’elles ne savent pas faire, utilisation de contrats temporaires pour compenser…

La particularité des syndicats policiers est en réalité une sous-partie de l’énorme spécificité du service public police. C’est notre deuxième dysfonctionnement.

Dysfonctionnement #2 : un management inhumain

Les témoignages des policiers convergent : il y a un lien entre le nombre de suicides et le management. Ils le font dans des termes parfois très durs :

"Les responsables de la mort de ce policier sont parfois des regards dédaigneux, des ordres ridicules, une pression terrible, un management abominable et inhumain et, surtout, une politique des ressources humaines affreusement cruelle, voire barbare". ¹⁴

La loi de l'omerta

Le mot omerta revient dans toutes les bouches policières. Les policiers doivent se taire ou subir les conséquences : harcèlement moral, placardisation et mêmes fausses plaintes.

Des histoires d’omerta il y en a des centaines mais celle qui m'a le plus marqué est celle d'Amar Benmohamed. Ce brigadier-chef a constaté de graves dysfonctionnements dans son service. Propos racistes, privations d'eau dans les cellules, violences illégitimes...

Ça fait 20 ans que je suis flic. Je connais plein de collègues qui bossent super bien, y compris dans le 9-3, dans des endroits difficiles, etc.

Et là, j'ai des petits jeunes qui sortent d'école, qui n'ont quasiment rien connu à la vie, qui n'ont jamais bossé avant ou très peu et qui se permettent des comportements qui vont nuire après aux collègues.

J'ai des collègues qui bossent dans des conditions difficiles et qui sont au courant de cette affaire. Ils me disent « Pour moi, ce ne sont pas des collègues. Ce sont des gars qui n'ont rien à faire chez nous. » Le mot qui revient, c'est « Ils n'ont rien à faire chez nous. »

Même les syndicalistes me l'ont dit. Ils me disent qu'ils ne vont pas me défendre, qu'ils vont les défendre eux parce qu'ils représentent un volume, parce que c'est plus facile à faire, puis ça évitera de jeter l'opprobre sur la boîte, d'étouffer, de mettre le couvercle, etc. Mais pour nous, ils n'ont rien à faire chez nous. ¹⁵

Il a donc décidé de dénoncer les faits à la hiérarchie.

Grave erreur. La hiérarchie va se déchaîner sur lui. Lui et son équipe directe vont être immédatement isolés par les autres. On va dégrader ses vestiaires.

Les mots des syndicats sont forts : "pour nous, ils n'ont rien à faire chez nous". Mais POURTANT c'est bien eux qui vont être couverts et Amar Benmohamed à qui on va faire sentir qu'il n'a rien à faire dans la police.

On déchaîne contre lui le harcèlement moral :

«J’ai saisi chaque échelon de mes supérieurs, mais rien n’a été fait, estime le policier. Au contraire, les officiers et les majors me sont aussitôt tombés dessus.»

Débute alors un «flicage permanent» de son travail et de celui de ses équipes.

«Pour la moindre demande de jour de congé, il fallait que je
fasse un rapport où je justifie la raison précise, même si elle était d’ordre privé, ce qu’aucun autre collègue n’était obligé de faire», explique le brigadier-chef qui dénonce un «abus de pouvoir» de la part de ses supérieurs.

Pire encore, c'est lui que la hiérarchie va sanctionner administrativement.

Source : https://www.streetpress.com/sujet/1610471819-policier-lanceur-alerte-revele-maltraitances-tribunal-de-paris-sanctionne-violences-policieres

On lui reproche de ne pas avoir parlé assez tôt (alors que c'est le seul à parler). Et là où c'est cruel : on lui reproche de ne pas donner les noms des autres policiers qui dénoncent les faits.

Heureusement, il a réussi à faire annuler ces sanctions devant un tribunal administratif. Mais ça a suffi à dissuader tous les autres.

Car, Amar n'est pas un simple policier dans la hiérarchie : c'est un brigadier-chef. Quand un simple policier (échelon gardien de la paix) essaie de dénoncer des collègues, c'est encore plus simple de le briser.

Ça va être le cas de Sihem Souid. Elle a dénoncé des faits de racisme, d'homophobie et de corruption au sein de la police aux frontières d'Orly.

La hiérarchie va la briser. Voilà son témoignage plusieurs années après :

Je veux dire, j’ai perdu. Je suis allée trop loin. La machine à broyer les êtres est la plus puissante. Je n’ai pas réussi à
l’arrêter, ni même à la détourner. Elle m’a ratatinée moi aussi. Je ne suis qu’une prétentieuse.

Ma carrière est foutue. Ma vie de couple part à la dérive. Voilà ce que j’ai gagné, pauvre fille que je suis. Je me croyais forte parce que j’avais réussi, parfois, à faire plier la hiérarchie.

Quelle illusion ! C’est elle qui m’a cassée. Parce qu’elle sait attendre, tapie dans l’ombre, aux aguets, le bon moment pour frapper.

Je suis K.-O. ¹⁶

Entre le moment où elle dénonce les dérives interne et le passage ci-dessus, un homme a violé Sihem Souid alors qu'elle se rendait chez des amis.

Sihem trouve la force de porter plainte. La hiérarchie va sauter sur l’occasion pour la punir. S'ensuit une scène délirante et à vomir où malgré le fait qu'on ait retrouvé le violeur, ce sont les policiers présents qui vont empêcher ce dernier de faire des aveux devant la caméra.

Quant à elle, ces policiers vont l'humilier, dire qu'elle ment. Que si elle est capable d'inventer un viol alors c'est bien la preuve qu'elle invente les accusations contre la hiérarchie.

Silence. Mes collègues me scrutent sans gêne et avec une hostilité presque palpable. Je ne comprends pas. Commence alors un dialogue hallucinant où les rôles et les valeurs sont inversés. C’est moi la coupable. Coupable d’avoir porté plainte contre ma hiérarchie. Pire encore : j’ai parlé à la presse. Mon cas est grave. Je suis une emmerdeuse qui ne sait pas laver son linge sale en famille.

Je n’y crois pas : je suis ici parce que je suis la victime d’[un viol], et voilà que devant mon agresseur, on veut me faire payer d’avoir brisé l’omerta en vigueur dans la police ! Ce qui se passe dans la police doit
rester dans la police, bien à l’abri derrière la double muraille du secret et du silence.

Un flic, ça ferme sa gueule. C’est la règle. Quand on entre dans la police, on doit le savoir. Motus et bouche cousue. Le silence est fourni avec l’uniforme. ¹⁷

Voilà. Brisée. Peu importe comment, l'important est de réduire la personne qui se rebelle au silence. Même en profitant de manière si abjecte.

Lorsqu'il y a des violences illégitimes de la police des gens demandent parfois "mais où sont les bons policiers ? Pourquoi on ne les entend pas ?".

Et bien c'est pour ça. Si tu parles, c'est fini pour toi.

Comme dans un gang.

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Les bons policiers existent : ils se taisent, se suicident ou démissionnent.

Le grand public sous-estime la puissance de cette omerta. Les bons policiers ne parlent pas car parler c'est signer non seulement la fin de sa carrière mais aussi s'exposer au harcèlement moral.

Certains n'y survivent pas. Certains se suicident sous la pression.

Voilà pourquoi beaucoup choisissent de collaborer avec la hiérarchie. J'utilise le verbe collaborer à dessein. C'est flagrant dans le livre de Valentin Gendrot, le journaliste qui a infiltré la police. Il vient d'assister à des violences illégitimes de la part d'un policier qui s'appelle Mano et qui a roué de coups un adolescent parce qu'il lui avait mal parlé.

Ma collègue discute avec Sabrina, la cheffe de poste, quand Mano franchit le seuil de la porte.

De nouveau en patrouille, il attend le départ de son équipage.

– Putain, il a déposé plainte pour violences policières, souffle Mano, les sourcils froncés.

Ben, en même temps… c’en était, tranche Sabrina, le regard dur.

Pendant l’épisode Konaté, Sabrina était cheffe de bord. Elle n’a pas fait grand-chose sur le coup pour arrêter le dérapage de Mano.

Au lendemain des faits, elle met son collègue face à la réalité. Mano ne répond pas.

– Du coup, tu vas être auditionné, gros, il me dit.

– Auditionné ?

– Ouais, tu vas devoir raconter ce qu’il s’est passé hier.

C’est ici que l’histoire prend une autre tournure. Le gamin a porté plainte. Une enquête interne est en cours, et les trois autres flics de la patrouille, Xavier, Sabrina et moi, allons donc être auditionnés. Telle est la procédure. Je gamberge sous ma casquette bleue.

Que dois-je faire ? Je pourrais dire que Mano a insulté et frappé le gosse en premier, qu’il a perdu ses nerfs. Ma conscience me l’intime. D’un autre côté, en tant que flic de base, ne vais-je pas le payer cher ?

Mes chances d’obtenir gain de cause sont quasi nulles : tous les autres collègues qui étaient présents sont plus gradés que moi et ils couvrent Mano. Même Sabrina – qui était la cheffe de notre patrouille – compte témoigner en sa faveur alors qu’elle dit à voix haute qu’il s’agit de « violences policières »…

La règle tacite a l’air simple à comprendre : quoi qu’il arrive, on se serre les coudes.


Le cas de Sabrina est très représentatif. Une policière qui désapprouve les violences illégitimes mais qui choisit de quand même couvrir les collègues coupables. Bien sûr, il faudrait qu'elle dénonce, mais quand on voit ce qui arrive aux personnes qui dénoncent... qui peut en toute bonne foi dire qu'il ou elle ne comprend pas sa décision ? ¹⁸

Les représailles contre les rebelles

Photo by Kevin Schmid on Unsplash

La police, c’est une grande famille. On sait tout sur tout le monde, même ceux qu’on ne connaît pas. Les réputations vont d’un commissariat à
l’autre, d’une ville à l’autre, de Lille à Marseille, de Brest à Strasbourg. Elles amplifient en cours de route. Et arrivent toujours avant vous : vous êtes cataloguée avant même de prendre votre nouveau poste. ¹⁹

Parfois, les lanceurs d'alerte sont défendus par l'IGPN (la police des polices). Mais, dans ce cas, on sanctionne rarement les coupables. On déplace la personne qui a déclenché l'alerte.

Attention, c'est uniquement à condition que cette personne respecte la loi du silence. Si elle a porté plainte il faudrat qu’elle accepte de retirer sa plainte en échange.

Mais ce n'est pas tout. La hiérarchie a plein d’autres leviers pour faire pression.

Le premier c'est le système de notation. En effet, pour avoir des mutations il faut avoir des bonnes notes annuelles. Donc, dès qu'un policier se rebelle on commence à lui mettre de mauvaises notes annuelles. C'est aussi simple que ça.

Le second c'est l'attribution des pires horaires.

Thomas arrive à son service. II prend son équipement et s'apprête à rejoindre les collègues de son unité lorsqu'un de ses supérieurs lui ordonne de prendre un LBD. Thomas ne comprend pas, car sa hiérarchie sait parfaitement qu'il ne peut pas en être armé.

En effet, il n'a pas la « fameuse » habilitation d'un tir de cinq balles tous les trois ans, qui est validée si trois balles atteignent la cible dans un stand de tir aseptisé.

Aussi, faisant preuve de discernement, il rétorque qu'il n'a pas la formation nécessaire. À l'évidence, ce n'est pas la réponse attendue.

En conséquence, son supérieur l'informe que s'il ne prend pas ce LBD, il verra ses vacances avec ses enfants décalées pour « nécessité de service », que si on cherche un « volontaire » pour la nuit, ce sera lui, qu'il sera en haut du tableau des rappels au service, etc. En deux mots, son équilibre entre sa vie privée et professionnelle, déjà difficile, virera au cauchemar.

Aussi, Thomas fait le choix ayant le moins de conséquences sur l'instant : il se dote d'un LBD ²⁰

Là encore... tu ferais quoi à la place de Thomas ? C'est un moyen de domptage simple et efficace.

Le troisième levier est celui qui me révolte le plus : les fausses plaintes pour contrer les vraies.

Jean-Marc a été frappé (volontairement) par un collègue pendant que ce dernier cherchait à frapper un interpellé. Ils ont fini par se battre et ont été séparés par les autres. Choqué, Jean-Marc fait un rapport.

Le rapport est ignoré.

Jean-Marc décide alors de briser l'omerta en portant plainte.

Grave erreur.

La hiérarchie va alors porter plainte contre lui pour dénonciations calomnieuses. Et cette procédure est plus rapide que celle que Jean-Marc a déclenché. C'est donc bien Jean-Marc qui va se retrouver en premier devant les tribunaux. Le comble !

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Le pire c'est que le policier qui a frappé Jean-Marc a déjà été "mis en cause dans deux procédures pour des faits de violences illégitimes, requalifiées chaque fois, par le procureur, représentant de l’État, en « dénonciations calomnieuses », dont il serait une fois de plus victime… Un comble. Avec la bénédiction du procureur." ²¹

La vice-procureure va demander six mois de prison avec sursis, trois ans d'interdiction d'exercer et obligation de soins mentaux.

Pas contre le policier violent, hein ?

Contre Jean-Marc !

Alors... Jean-Marc finira par gagner son procès. Mais il est psychologiquement brisé.

D'autres policiers qui dénoncent leurs collègues se retrouvent finalement à devoir s'expliquer devant l'IGPN (la police des polices) pour manque de loyauté !

Ça nous amène au quatrième levier : la complicité de l'IGPN.

« Quand il y a un problème dans un services, quelqu’un qui dénonce un dysfonctionnement, des actes de racisme… en général qu'on lui dit « il vaut mieux te taire » et sinon on t’envoie l’IGPN parce que tu seras sanctionné pour manque de loyauté, tu sera sanctionné pour tenter de porter atteinte au crédit de la police nationale ». ²²

Effectivement le directeur passe un coup de fil à son copain qui est de l'autre côté : affaire réglée. Ce n'est même pas caché. Le coupable c'est toujours celui ou celle qui ose s'opposer à sa hiérarchie.

Pour être sûre de bien se faire comprendre, la commandante de l’IGPN chargée du dossier l’invective : "L'administration n'aime pas qu'on lave son linge sale en place publique et être portée en faute devant la justice. Si vous n'établissez pas que ce faux existe, vous serez poursuivi pour délit imaginaire, en plus de la procédure administrative qui suivra derrière. Vous auriez été plus serein en acceptant la mutation." ²³

Comment qualifier de tels propos ? Peut-on considérer que cette audition est juste et impartiale ? Pour l'IGPN, la hiérarchie policière est presque toujours la victime.

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Pour blanchir la hiérarchie, tous les moyens sont bons pour l’IGPN : intimidation, chantage, menaces, pressions psychologiques... Qui ira les poursuivre pour de tels actes vus que la police enquête sur elle-même ?

La hiérarchie en a parfaitement conscience. Parfois elle s’en vante. Même quand elle perd, elle se vante :

"Vous voyez ce collègue ? Il a perdu neuf ans de sa vie pour faire valoir ses droits. Êtes-vous prêts à faire de même ? Sinon, obéissez aveuglément et ne faites pas de vague, car, pour vous "virer", c'est juste un jeu d'écritures qui prend quelques minutes. Par contre, cela vous rongera tous les jours pendant des années." ²⁴

Ce qui fait que beaucoup de policiers tiennent ce propos :

A ta place, je n'attaquerais pas la hiérarchie, elle va te briser.

Le pire c'est que jusqu'à 2020 le dispositif de rupture conventionnelle n'existait pas dans la Police. Il fallait donc démissionner (et donc se retrouver sans allocation chômage). Peut-être qu'un jour la rupture conventionnelle permettra une vraie soupape.

Pour l'instant ce n'est pas encore le cas car la hiérarchie refuse énormément les ruptures conventionnelles (exactement comme un employeur toxique du privé). Jusqu'en 2021 elles étaient même toutes refusées, jusqu'à ce que l'état soit condamné suite à la procédure d'un policier qui a porté l'affaire devant le tribunal administratif.

Espérons que ça se dénoue.

Sinon on restera bloqué dans le trio diabolique proposé pour les bons policiers : se taire, démissionner ou se suicider.

Les suicides sont la conséquences de ces dysfonctionnements

Une fois qu'on a dit ça, on comprend pourquoi la police est un environnement propice au suicide.

Une spécificité française

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Il faut commencer par dire que c'est un problème français.

Il y a jusqu’à 10 fois plus de policiers français qui se suicident chaque année par rapport aux policiers britanniques. Pourquoi ?

Les policiers qui témoignent sont unanimes : c'est la faute de la hiérarchie. Et on comprend pourquoi quand on voit ce que cette hiérarchie est prête à faire.

Mais les sociologues apportent une prudence :

"Quelles sont les causes de ce taux de « sur-suicides » ? On ne le sait pas justement. Et c’est bien le problème. Il n’existe aucune étude de fond du ministère de l’intérieur permettant d’analyser le phénomène.

Il y a un défaut de volonté de comprendre. C’est une lacune historique et structurelle de Beauvau. Résultat, nous n’avons toujours pas réussi à identifier le problème ni été capables de mesurer l’efficacité des mesures mises en place jusqu’à présent." ²⁵

On ne peut donc scientifiquement pas dire que les policiers se suicident à cause de la hiérarchie parce que cette même hiérarchie interdit les études sur le sujet...

Bon...

En tout cas, Jean-Marc Mola dans Je suis flic et ce soir je vais me suicider en est convaincu :

"Beaucoup plus que les immondices que le policier côtoie, plus encore que les insultes et les crachats et bien plus que la solitude et l'abandon, c'est bien le chiffre et le management qui poussent les policiers à se donner la mort." ²⁶

Son témoignage me convainc particulièrement car il fait partie des policiers les plus à droite que j'ai lu. Quand je dis “à droite” c’est vraiment vraiment à droite. Par exemple, il ne peut pas s'empêcher d'écrire à quel point il déteste Mélenchon. Même quand ça n’a aucun rapport. De plus, il passe totaleme,t sous silence la question du racisme et il valide l'idée selon laquelle l'immigration pose problème.

Et pourtant... même lui... qui n’est pas un gauchiste de la CGT… quand il faut dire pourquoi les policiers se suicident, il accuse le management.

Surtout, il apporte un point essentiel : le souci n'est pas uniquement dans les actes directs de la hiérarchie. Le problème est surtout dans la conséquence : le tabou.

Reconnaitre ses faiblesses n'est pas une forme de courage dans la police, cela reste tabou et celui qui reconnait être à bout, au point de ne plus pouvoir poursuivre est mis au pilori par la hiérarchie puis par ses propres collègues. Il connaîtra le désarmement qui reste un choc pour un policier puisqu'il prouvera aux yeux de tous qu'il n'est plus apte à porter une arme dangereuse pour lui-même et les autres, surtout les autres.

Il connaîtra l'opprobre des policiers se targuant de ne pas craquer alors qu'eux-mêmes sont aussi au bord du gouffre, il croisera les regards moqueurs et ceux encore plus blessants de la hiérarchie ne pouvant plus compter sur cet effectif.

Le malaise qu'il connaît sera occulté, seules resteront l'indisponibilité et l'incapacité à rapporter du chiffre ²⁷

Or, on le sait, les personnes qui ont des pensées suicidaires ont besoin d’avoir une oreille à qui se confier pour ne pas se laisser submerger par ces pensées et passer à l’acte.

L’ampleur du drame

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Le suicide est la première cause de mortalité chez les policiers.

Oui. La première.

Ce ne sont pas les criminels qui tuent nos policiers, ce sont les policiers qui se tuent eux-mêmes.

Et à croire leurs témoignages : c'est la hiérarchie qui les y poussent.

Pour donner un ordre de comparaison, il y a dans la Police Nationale trois fois plus de suicides que dans les rangs de France Télécom à l'époque où c'était un scandale.

Quand chez France Télécom, quand on avait 35 suicides sur 190 000 salariés (en 2 ans) on avait dans le même temps 97 suicides sur 160 000 policiers.

On a beaucoup parlé des suicides à France Télécom, mais le taux de suicide dans la police y est deux fois plus important : 16 pour 100 000 à France Télécom, 35 pour 100 000 dans la police. Chaque semaine, un policier se suicide : c’est une moyenne observée depuis des années. ²⁸

Et, non seulement, le ministère de l'intérieur empêche les études sur les causes mais il cache carrément ses bilans sociaux. En toute illégalité.

"Les journées passent mais impossible de mettre la main dessus. Pas de trace du bilan social. Tous les ministères ont publié le leur, même l’armée. Tous sauf un : le ministère de l’Intérieur.

(...)

Cette omerta du ministère de l’Intérieur est illégale : pour les organisations de plus de 300 salariés, les bilans sociaux doivent être produits chaque année." ²⁹

Or, nier le problème, c'est l'aggraver.

On a des ministres de l'Intérieur qui font mine de soutenir leur police envers et contre tout, accompagnés par des "syndicats" qui font de la surenchère sécuritaire. Alors que le danger principal est ignoré.

C'est le cynisme ultime.

Analyse des raisons de ce taux élevé de suicides

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La psychologue Nadège Guidou a analysé la situation en donnant plusieurs explications :

#1 | La politique du chiffre absurde

On en a déjà parlé. Mais cette politique entraîne une souffrance au travail à cause d’une perte de sens et d’un décalage entre l’éthique personnelle des agent·es et ce qu’on leur demande de faire.

Si la politique du chiffre est dénoncée, ce n’est pas seulement pour la pression qu’elle fait peser sur les agents, mais pour ses impacts désastreux sur la qualité du travail policier.

L’atteinte des objectifs chiffrés correspond en effet à un but supplémentaire assigné aux policiers, lequel engendre nécessairement de nouvelles tâches.

Mais surtout, il s’agit d’un but supérieur, venant supplanter ceux qui correspondent aux valeurs professionnelles des agents (ce qu’ils considèrent comme le vrai et le bon travail de policier) : porter assistance aux plus faibles et aux plus démunis, faire respecter la loi de la façon la plus neutre possible, mener un travail d’investigation approfondi permettant de traquer les délinquants et surtout de débusquer les « cerveaux », les organisateurs des réseaux. ³⁰

Car, les chiffre ne visent pas à améliorer la satisfaction des usagers. On l’a vu précédemment :

Dans le cadre de cette politique du chiffre, la hiérarchie transmet donc des ordres dont la réalisation va à l’encontre d’autres objectifs plus fondamentaux aux yeux des agents.

Dans le cas de la police nationale, la tension créée par ces injonctions contradictoires se transforme en conflits internes : l’agent est contraint d’agir autrement, voire à l’inverse de ce qu’il désire et de ce qu’il aurait décidé en l’absence des statistiques.

La quantification du travail policier telle qu’elle est actuellement conçue, porte atteinte aux valeurs morales, aux socles de la justice et de l’injustice, à l’identité professionnelle et aux fondements du travail bien fait des policiers. En cela, elle est source de souffrances. ³¹

#2 | Le décalage entre les valeurs et la réalité dégradée du métier

Le manque d’effectif, rend impossible un service de police correct. Les policiers le savent, le sentent. Ceux et celles qui sont venues pour porter assistance, par vocation, souffrent énormément de ne pas avoir les moyens de cette mission.

#3 | Un management toxique et taylorien

On a déjà vu à quel point la hiérarchie était toxique, mais on a pas abordé son côté taylorien : c’est-à-dire que Sarkozy a introduit la division stricte entre les personnes qui décident et les personnes qui exécutent.

On a donc désormais des patrouilles composées de “simples” policiers. Elles sont dénuées d’un cadre de haut niveau hiérarchique. Ces cadres restent dans le commissariat : jamais sur le terrain.

En résulte des décisions de plus en plus déconnectées des réalités du terrain.

Comme en politique.

#4 | Un rythme de travail qui brise la vie familiale

Photo by Sander Sammy on Unsplash

Si les films français sur la police ont ce cliché du personnage policier divorcé ou en cours de divorce c’est à cause de cette réalité : le rythme de travail est infernal.

On a parlé plus haut du rythme 4/2 qui brise toute possibilité d’avoir des weekends normaux.

L’impossibilité faite aux policiers de conjuguer vie professionnelle et vie familiale, en plus d’engendrer des tensions familiales et conjugales, crée nécessairement des frustrations importantes, autrement dit des charges mentales supplémentaires.

Pour les femmes qui portent socialement la responsabilité des enfants, cette charge psychologique est décuplée, tout comme elle l’est pour les pères célibataires.

Les horaires de travail des policiers entraînent donc un décalage avec la vie sociale et familiale qui tend à isoler encore plus des fonctionnaires dont les relations avec la population s’avèrent déjà complexes du fait de leur appartenance à la police nationale. ³²

Dès 1996 l’alerte a pourtant été lancée dans un rapport du médecin de la police nationale (Pierre-Henri Ceccaldi) à l’attention du ministre de l’intérieur de l’époque :

« Désorganisation du sommeil, rythme coupé qui éloigne le fonctionnaire de son milieu familial d’une façon continue pendant la plus grande partie de la semaine, concentration de l’essentiel des heures de travail sur une période de deux jours et demi…

Ainsi se crée indiscutablement une dette de sommeil. […] Des expériences […] ont montré que toute perturbation du cycle veille-sommeil entraîne une asthénie, une baisse de l’efficacité physique et intellectuelle et des troubles de la vigilance.

Le risque de ces perturbations du sommeil dues aux horaires alternés et postés est “l’épuisement dépressif” […].

Il est classique d’affirmer qu’à partir de l’âge de 40 ans l’organisme ne s’adapte plus à des rythmes de vie et de sommeil anormaux […].

Ainsi se confirme la constante des résultats de nos études sur les suicides dans la police nationale, qui montrent à l’évidence que la tranche d’âge la plus concernée par ce type de risque est celle qui se situe autour de la quarantaine. ³³

#5 | Un isolement des policiers : un repli sur soi

La dernière spirale vicieuse : le rythme de travail rend difficile la vie de famille mais aussi la vie sociale. Alors les policiers se replient sur eux-mêmes : leurs amis sont des collègues.

Mais ce n’est pas que le rythme qui est responsable. C’est également l’image du métier.

L’image de la police s’est tellement dégradée que les policiers ont de plus en plus de mal à avoir des relations avec le reste de la population, même dans leur temps libre. Le regard est trop pesant.

Le problème c’est, on l’a vu, dans la police on ne parle pas de souffrance mentales. Donc si tes amis sont également des policiers… tu n’as personne à qui te confier sur le sujet.

La police est malade et le ministère ne la soigne pas

On vient de voir ensemble les 2 premiers grands dysfonctionnements de la police : la casse des services publics et le management toxique.

Malheureusement, pour compenser ça les gouvernements ont décidé de favoriser le racisme au sein de la Police.

Quel rapport ?

En résumé voici le pacte : tu vas travailler dans des conditions horribles mais on fermera les yeux sur tous tes actes racistes.

C’est ce qui explique pourquoi les syndicats majoritaires sont d’extrême-droite.

Ça explique également pourquoi les gouvernements les plus droitiers font les gros bras sur le sécuritaire tout en diminuant les effectifs. On compense en donnant aux éléments les plus agressifs un terrain de jeu.

Mais ça, je t’en parle dans un prochain article.

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Sources

J’ai vu tellement d’articles, de livres, de vidéos sur le sujet que j’ai peut-être oublié des sources. Si tu vois quelque chose qui manque, n’hésite pas à le dire en commentaire. Mais voici normalement une liste quasi-exhaustive :

[1] : Vaincre le malaise des forces de sécurité intérieure : une exigence républicaine — Rapport de commission du Sénat, 2018

Note : certains analystes disent que la différence entre les deux taux de suicide relève peut-être d’un effet statistique.

[2] : L’ordre et la force — enquête sur l’usage de la force par les représentants de la loi en France — Acat, 2017

[3] : Interview de Nicolas Sarkozy sur RMC, 2016

[4] : Omerta dans la Police — Sihem Souid — Editions le cherche midi

[5] : Ibidem

[6]: Poursuite de l’évaluation du cycle panaché “binaire /4–2” de 12h08 et 11H08 et du cycle binaire “alterné” — IGPN, 2021 (PDF)

[7] Interview pour le Média, 2023

[8] Rapport de la commission des lois sur la proposition de loi de M. François Ruffin et plusieurs de ses collègues visant l’interdiction des techniques d’immobilisation létales : le décubitus ventral et le pliage ventral (2606). — Assemblée Nationale, 2020

[9] Idem que [7]

[10] Analyse de l’exécution budgétaire 2022 Mission « sécurités » — Cour des comptes, 2023

[11] Idem que 4 et 5

[12] Noam Anouar, interview pour Thinkerview, 2021

[13,14] Je suis flic et ce soir je vais me suicider — Laure Garcia et Marc La Mola, 2022 — Editions Sudarènes

[15] Interview pour Streetpress, 2020

[16] Omerta dans la Police — Sihem Souid — Editions le cherche midi

[17] Idem

[18] Flic — Valentin Gendrot, 2020 — Editions Gouttes d’or

[19] Source à retrouver

[20] L’ennemi de l’intérieur — Alexandre Langois, 2019 — Editions Talma Studios

[21] Police : la loi de l’omerta — Agnès Naudin , Fabien Bilheran, 2022 — Editions Cherche Midi

[22] Noam Anouar, interview pour Thinkerview, 2021 (voir [12])

[23] L’ennemi de l’intérieur - Alexandre Langois, 2019 — Editions Talma Studios

[24] Source à retrouver

[25] « Il n’existe aucune étude de fond du ministère permettant d’analyser les suicides dans la police » — Article du Monde, 2019

[26,27] Je suis flic et ce soir je vais me suicider — Laure Garcia et Marc La Mola, 2022 — Editions Sudarènes

[28] Malaise dans la police — Nadège Guidou, 2012 — Editions Eyrolles

[29] Police : Gérald Darmanin planque les preuvesArticle de Blast, 2022

[30, 31, 32, 33] Malaise dans la police — Nadège Guidou, 2012 — Editions Eyrolles

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Nicolas Galita
Dépenser, repenser

Tu as aimé ce que tu as lu ? Ce n’était qu’un amuse-bouche. Je partage bien plus de contenu ici : https://nicolasgalita.substack.com