Industrie 4.0 (1ère partie)

Crédit photo : David Lemmens

Louis est assis devant ses écrans. Ce ne sont pas vraiment les siens, mais au bout de 17 ans, ce sont devenus “les écrans de Louis”. Tout le monde le dit. Fred qui dirige les équipes de production, Giovanni qui entre deux livraisons vient boire un café avec lui, Joëlle qui vient nettoyer la salle et débarrasser le bureau des tasses marquées du blason de l’entreprise pharmaceutique pour laquelle ils travaillent. Les écrans de Louis.

Sur les écrans de Louis s’enchaînent les chiffres, les lignes droites rouges, vertes et bleues, des centaines de barres de diagramme qui ressemblent à un jeu Tétris interminable pour lequel jamais de nouveaux blocs ne tomberont du ciel. Et Louis scrute. Il surveille, il traque, il cherche. Il cherche le chiffre qui ne correspondra pas à tous les autres, il traque l’instant où la courbe rouge se faufilera sous la verte, il surveille la ligne de pixel qui cassera la constante des colonnes blanches sur l’écran noir.

Dans les écrans de Louis, il doit y avoir un petit peu de son âme, un petit peu de son ambition abandonnée. Quand Hugo demande à Louis ce qu’il va faire aujourd’hui, Louis raconte à son fils qu’il va sauver le monde. Il fabrique des vaccins pour que les milliers d’enfants du bout de la Terre ne meurent plus de ce qui fait éternuer Hugo. Il s’assure de la bonne conception des savantes formules et autres élixirs qui les verront grandir et prospérer. C’est lui qui vérifie que les machines fonctionnent, qu’elles tournent rond, qu’elles marchent droit pour que le vaccin soit parfait. C’est lui qui du bout du doigt, d’un clignement de cil, d’un claquement de langue orchestre les 53 robots qui produisent la piqûre magique qui empêche de tomber malade.

Hugo retient surtout que son papa dirige des robots. Et ça, c’est vachement cool à dire aux copains.

Chaque matin, Louis arrive dans la salle de contrôle et qualité. Pose sa veste sur le dossier de sa chaise, dit au revoir à Bernie qui termine le service de nuit, s’assoit devant ses écrans et se demande jusqu’à quand. Parce que Louis sait que les patrons, à l’autre bout de l’usine, sont dans une grande transformation numérique. Il devine qu’un jour on lui demandera de reprendre sa veste sur le dossier de la chaise et de quitter ses écrans, parce qu’une machine le remplacera. Un algorithme surveillera, traquera, cherchera à sa place.

Pourtant, hier, ils sont venus. Un homme en veston de l’autre bout de l’usine, et un jeune gars en polo. Ils se sont assis près de lui et lui ont demandé de tout expliquer. Les données, les graphiques, les courbes qui défilent. Et Fred, comment ça se passe avec lui? Et Giovanni? Et cette lumière qui clignote là, elle signifie quoi? Et la température de la cuve est trop élevée, comment il le sait, Louis? Et vous restez 8 heures d’affilée devant ces écrans? C’est fou ça !

-“En fait, Louis”, a fini par dire le type en veston, “c’est toi qui va nous aider à améliorer l’entreprise. Et pas seulement à produire plus de vaccins, mais à comprendre pourquoi certains lots sont défaillants, à anticiper l’obsolescence des machines, à remettre en question les processus pour s’assurer que le travaille de chacun compte”.

Puis, il a pointé du doigt le type en polo :

-“Thomas est data scientist. Il a tout à apprendre de toi. Désormais, Louis, tu es le pilote et Thomas, ton copilote”.

Alors aujourd’hui, Louis est allé rechercher 17 ans d’âme et d’ambition aux quatre coins de ses écrans : il a expliqué à Thomas chaque chiffre, chaque courbe. L’impact d’une température mal réglée, d’un angle mal mesuré, d’une proportion erronée. Il l’a emmené voir les machines, les cuves, les chaînes interminables de production. Sa petite salle de contrôle est devenue le centre névralgique de l’usine, de l’industrie 4.0.

Demain matin, quand Hugo demandera à Louis ce qu’il va faire au travail, Louis s’accroupira devant son fils, penchera son visage vers sa petite frimousse et murmurera :

-“J’ai un nouveau copain : avec lui, on va créer un super robot qui deviendra mon assistant”.

Hugo retiendra surtout que papa a un copain au travail. Et ça, c’est drôlement plus chouette pour jouer aux robots.

Show your support

Clapping shows how much you appreciated Maryse Colson’s story.