La notification de trop

Jean-Bernard aime beaucoup la technologie. Vraiment. Il a un pc et un smartphone, évidemment. Mais il a aussi une montre connectée, une tablette, un Nest, un Amazon Echo, des chaussures qui comptent ses pas et surveillent son poids, une voiture qui conduit toute seule, des applications qui lui disent quand il doit boire un verre d’eau et quand il doit quitter sa maison pour être à l’heure au travail. Jean-Bernard est un homme hyper connecté et heureux de l’être.

Jean-Bernard aime aussi beaucoup sa maîtresse. Il mène une double vie, mais ça, bien sûr, Madame ne le sait pas. C’est qu’il sait rester discret, Jean-Bernard : il a une deuxième adresse mail, jette les notes de restaurant dans des poubelles publiques et feint un air éreinté quand il rentre à la maison.

Hier soir, devant son mari défait par une dure journée de travail, Madame est aux petits oignons pour le réconforter. Mon pauvre chéri! Veux-tu que je te serve un verre? Oh oui merci, avec des glaçons s’il te plaît. Oui, tout de suite mon chéri… Tiens, ton téléphone vient de sonner, je te l’apporte.

Et là.

La notification Google Map de trop.

“Voulez-vous attribuer une note à l’Hôtel Des bains de Pieds à Hout-si-plou?” interroge l’écran de veille.

Mais qu’est-ce que tu faisais à Hout-si-plou? Tu n’étais pas en réunion à Bruxelles?

Et vlan! Jean-Bernard trahi par la 4G, dénoncé par Google Map, exécuté par ses propres données.

Bravo les data! Jean-Bernard n’a pas passé une très bonne soirée. Erreur humaine ou technologique trop intrusive?

“On vit dans une époque paradoxale, remarque Damien Fourure, data scientist chez EURA NOVA. On cherche le confort offert par des applications qui utilisent nos données personnelles et, en même temps, on s’insurge quand il faut fournir ces données personnelles.”

Est-ce qu’il y a une solution? “Déjà, si j’utilise le mot “paradoxe” ce n’est pas pour rien, poursuit Damien. Un paradoxe est un problème qui n’a pas de solution et je pense qu’il n’y a pas de vraie solution à ce problème. D’aucuns pourraient pointer du doigt l’honnêteté intellectuelle de chaque utilisateur. Toutes les entreprises exposent leur Data Privacy Policy et, lorsqu’on télécharge une nouvelle application, la première question qu’on nous pose est si on est d’accord de donner accès à une série de fonctionnalités sur notre smartphone. Or, qui lit vraiment ces conditions d’utilisation? Et quelle entreprise les exposent de manière suffisamment compréhensible? Je pense qu’il incombe peut-être aux entreprises d’être plus transparentes sur ce qu’elles font avec nos données, qu’il incombe aux utilisateurs de faire plus attention et de mieux se renseigner et finalement il incombe aussi à un organisme tiers d’arbitrer tout ça (comme le Parlement européen). En résumé, ça n’est la faute de personne, mais tout le monde est responsable.

En somme, c’est une question d’éducation face à la nouvelle utilisation des données. Au final, il appartiendra à chacun — et à Jean-Bernard en particulier — de décider quel est le bon ratio entre le confort que nous permet l’exploitation de toutes ces données personnelles et l’intimité nécessaire pour tromper sa femme en toute impunité!