Une petite histoire de la provocation (Part 2)

La pierre et le sacré, la provocation de la valeur

La religion universaliste, monothéiste, qui a structuré notre civilisation était à l’origine iconoclaste, sur la base de son texte originel, le talmud.

Photo by Jon Tyson on Unsplash

Il n’y avait pas de représentation de Dieu, des saints, apôtres, archanges et toute l’iconographie que nous connaissons. Il fallait alors se distinguer des païens, des « gentils », qui eux avaient leurs Dieux et ses représentations.

Il faut ici entendre « gentil » au sens originel, il vient de « goyim », les non-juifs, les non-sachant. Pour bien comprendre, la secte chrétienne s’oppose alors à la religion juive, l’ennemi originel.

«… je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent,… »

Cet extrait du Deutéronome, l’un des livres du Talmud (Ancien Testament) est clairement iconoclaste et précise exclusivement que Dieu est unique et chrétien. Le reste est hérésie.

L’image, le meilleur moyen de propagande

Le rôle de l’empereur Constantin le copronyme (Constantin au nom de merde ! Tout est dit, nous sommes déjà dans la provocation !) Qui régnera de 741 à 775 et confirmera avec ardeur l’iconoclasme. A chaque fois, on détruit les statues, brûle les parchemins, on les gratte (le palimpseste)…

Les croyants devaient alors méditer devant un morceau de bois, un caillou, avec la crainte de l’Eglise qui condamnait le paganisme d’hérésie.

Il faudra attendre le Concile de Nicée II en 787 qui consacrera les images (de Dieu) mais aussi et notamment Jésus sur la croix, pour se distinguer des iconoclastes, les briseurs d’images. Les chrétiens deviennent alors iconophiles avec cette volonté constante de se séparer des juifs, les grands ennemis. Les chrétiens inventent ici leur logo et dépose le brevet.

« Le concile, par son anathème, arrêta cette opinion si opposée à l’alliance des arts et de la religion, et déclara que l’on devait le salut et l’adoration d’honneur aux images ; tandis que le véritable culte de latrie devait être réservé à Dieu seul. »

Les décisions de ce concile furent d’abord rejetées, en Occident, par un concile de plus de trois cents évêques, réuni en 794 par ordre de Charlemagne à Francfort ; lequel concile, sans refuser d’admettre les images dans le temple, à l’exemple des iconoclastes, refuse du moins de leur rendre un culte.

Sept siècles de batailles, de guerres, de massacres, entre les différentes obédiences chrétiennes, contre les empereurs successifs iconoclastes ou iconophiles. Pour finalement faire comme les païens, et s’approprier leurs symboliques : l’encens faisait partie de cela. Les fêtes celtiques ont été « sanctifiées », avant d’être « adaptées » à l’un des nouveaux dieux du vingtième siècle, Coca-Cola ! Mais nous aborderons « cette autre secte qui a réussie » (F. Nietzsche) plus tard.

Le message subliminal de la crainte s’inscrit par la violence.

Croire que cette religion fondée sur le postulat d’un Dieu doux et bienveillant ; certains l’ont même figuré grand, blond, aux yeux bleus, voire même hippie… refusant la guerre et prodiguant la paix et l’amour du prochain n’est que pure fantaisie ! Les chrétiens ont inventé la pub au fil du glaive et plus tard au son du canon.

La version moderne sera le temps de cerveau humain disponible vendu par l’art télévisuel ou cinématographique. Plus pacifique, quoique … Mais dont la propagande est terriblement efficace.

Même la crucifixion est une fumisterie. En effet, pour qu’elle puisse être crédible, il aurait fallu utiliser 4 clous et pointer à travers les malléoles et les poignets. En outre les romains utilisaient la croix en tau et non la croix immisça, en forme de T. Au-dessus du condamné qui mourrait par étouffement, figurait un petit écriteau où était inscrit le motif de la sentence, le « titulus ».

Tout n’est que symbole, image… qui vont infuser lentement, profondément les cerveaux occidentaux.

On retrouve ici les croyances actuelles : «Si c’est passé à la télé, alors c’est vrai !», «Si le Président, César l’a dit, c’est parole d’évangile !»

A la différence des Chrétiens, les Juifs savent que le Talmud (Ancien Testament) a été écrit par des hommes et est sujet à interprétation. C’est d’ailleurs de là que vient leur talent pour la rhétorique, l’art de la polémique, de la dispute.

C’est une religion violente et prête à toutes les justifications pour asseoir son pouvoir sur le monde. L’art religieux sera le premier médium de diffusion de la bonne parole (chrétienne) aux « gentils ». Avec force symboles, dorures, pierres précieuses, il faut impressionner !

A partir du XIIème siècle, l’Eglise invente les supports nécessaires à la dévotion : vierges, crucifix, livres de prières, gravures d’images pieuses pour nourrir la piété, l’amour divin. Ces supports vont devenir essentiels pour intégrer la notion du surnaturel. Clé de conciliation entre les sciences profanes et le sacré.

L’or, la myrrhe, l’encens, le lapis-lazuli, la polychromie et la rareté font la valeur !En effet, les églises actuelles recouverte de marbre blanc (image de la pureté, toujours cette image de bonté, de vérité, contre les forces du mal, les autres… juifs, mahométans, païens) étaient alors peintes de couleurs vives, les portes recouvertes de laiton, et lorsque le soleil se levait vous aviez l’impression de franchir les portes du soleil (le dieu Ra en Egypte, autre symbole), les portes du savoir !

« Post tenebras lux » (Après les ténèbres, la lumière), extrait de La vulgate, dans le livre de Job, est la devise de Genève, encore des symboles de la grandeur de l’Eglise, seule détentrice du savoir, donc de la vérité.

Qu’il est donc simple de vivre, protégé par une Eglise puissante et seule détentrice du savoir!

Les images effrayantes pour une parfaite soumission des peuples

Il va de soi que le simple fait de douter de Dieu, de son existence était alors « voué aux Gémonies » (escalier romain où le pénitent était torturé au point que même le cadavre ne pouvait plus douter, puis exposé à titre d’exemple et enfin jeté au Tibre).

La provocation n’est autorisée que par et pour le service de l’Eglise. Le vulgaire n’est pas en « odeur de sainteté », autre symbole pour distinguer le bas peuple, le « sans-dent » comme utilisé récemment. Le saint quand il trépasse a une odeur agréable, alors que le corps simple se putréfie.

Scandale, provocation, symboles multiples, et la volonté constante, chevillée au corps, d’impressionner, de terroriser, et de finalement soumettre.

Rien ne sera assez rare, unique, lointain pour justifier et imposer la puissance de l’Eglise Chrétienne face à des peuples illettrés, donc forcément coupable d’apostasie, le plus haut crime religieux.

Il faut alors que l’Eglise procède à l’évangélisation de toutes ses brebis égarées par tous les moyens. Nous évoquerons plus tard les moyens de cette Eglise salvatrice de la charge de la réflexion.

Aujourd’hui, ces symboles s’appellent Iphone, Ipad, Ipod… et leur média Google… Facebook… marquant le passage d’un totalitarisme religieux messianique à un autre totalitarisme, tout aussi religieux, tout aussi messianique. Il y a ceux qui possèdent l’IPhone, qui maîtrise le langage.

Pourquoi l’Eglise a tant lutté pour que la messe soit célébrée en latin ? (Concile Vatican II, 1960)

Chaque saint avait ses symboles, ses attributs et tous se devaient de les reconnaître au premier coup d’œil. Ainsi, une statue d’un corps lié à un arbre, avec des flèches, c’était Saint Sébastien. Une statue avec des animaux, Saint François d’Assises. Une statue avec un cerf, saint Gilles. Une autre portant sa tête coiffée d’une mitre, saint Denis.

Nous connaissons aujourd’hui l’importance de l’iconographie qui permet au cerveau d’accélérer le décodage et l’enregistrement des informations tout en augmentant considérablement le taux de mémorisation. L’iconographie créé ainsi un arc réflexe. Les publicitaires l’ont bien compris. Pour que Coca-Cola deviennent un empire, il a fallu créer le storytelling, une légende : l’ingrédient secret. Ce symbole sacré a été créé par Asa Griggs Candler, méthodiste et maire d’Atlanta entre 1916 et 1919.

John Pemberton a transformé une version américaine sans alcool du « vin Mariani », boisson corse, en pleine prohibition. Pemberton remplace le vin par une décoction de feuilles de coca et de noix de cola. Candler transforme alors cette boisson banale en symbole culturel.

Autres temps, autres mœurs, les chrétiens du premier millénaire n’avaient aucune limite pour exprimer la puissance de leur foi. Le plus bel exemple de cette volonté c’est la Mesquita de Cordoue.

En 572, les Wisigoths conquérants chrétiens de la Saragosse construisent une église consacrée à St Vincent sur l’emplacement d’un temple romain dédié à Janus. En 714, les musulmans y construisent une mosquée qui possédait alors 600 colonnes de marbre !

En 1236, la ville est reconquise par le roi Ferdinand III de Castille qui reconstruit au milieu de cette mosquée une cathédrale très richement décorée au fil du temps par les différents rois chrétiens qui se sont succédé depuis.

« Vous avez détruit ce que l’on ne voyait nulle part pour construire ce que l’on voit partout. » (Charles Quint).

Une mosquée et en son milieu une cathédrale… si quelqu’un a encore des doutes sur la valeur des symboles chez les Chrétiens et leur volonté forte de conquérir le monde par tous les moyens.

L’Art s’éloigne de l’Eglise et prend son indépendance

Puis, l’Art s’est détaché de la fabrique de l’image de Dieu et de ses apôtres. Se détachant du dogme, il prît ses lettres de noblesse. Mais il dû toujours se rapprocher d’un mécène pour pouvoir survivre. Il a fallu alors créer une valeur puis un marché, mais toujours, l’art restera un vecteur de la provocation. Quelle valeur accorder à la merde d’un artiste en conserve ? Aussi talentueux soit-il ? (Piero Manzoni en 1961) 129 000€ en 2014 à Paris…

L’Art ne peut pas être que provocation car il perdrait son esthétique

Où est l’art quand il s’agit de peindre une femme en bleu ?

Quand Bernardo Bertolucci, dans son film « Un dernier tango à Paris » cache à son actrice, Maria Schneider, alors qu’elle va devoir être sodomisée par Marlon Brando. Sommes-nous encore dans l’art ? L’art doit-il justifier tous les prix ? La scène a été tournée, les cris de l’actrice indiquent sa frayeur, elle découvre à la première projection que cette simulation de viol fait bien partie du film. Elle avait 19 ans.

Maria Schneider vivra avec ce traumatisme jusqu’en 2013 avant de mettre fin à ses jours.

En revanche, l’Origine du monde de Gustave Courbet peint en 1866, reste une œuvre de provocation. Lorsque ce petit tableau est reproduit sur la couverture d’un roman en 1994 (Adorations perpétuelles de Jacques Henric), la police nationale (supposée séparée de l’Eglise) est chargée de supprimer tous les livres exposés en vitrine. Où est le scandale ? Où est la provocation ?

La pornographie est-elle un art scandaleux et provocant ?

Elle pose la question : qu’est-il préférable de voir ? Des couples dans l’extase même simulé qui provoque un réflexe reptilien chez le spectateur ? Ou une petite fille vietnamienne courant nue dans les rues de son village parce que les américains ont bombardé au napalm son village ?

Une nouvelle religion et ses prêtres

L’art à son paroxysme scandaleux devient une performance. Mais a-t-il encore un sens? Comme le scandale sans publicité n’a pas de sens, la provocation qui outrepasse le sens commun perd elle aussi de sa valeur et sans doute son objectif. La provocation se confronte bien à des valeurs communément admises par une société.

L’art est ainsi un médium à l’origine de la nécessité du scandale, vecteur de provocation, l’art s’en nourrit. La puissance de l’image propice à la provocation mais l’absence d’image ne veut pas dire absence d’Art. L’art sans image provoque-t-il encore? Sans doute, mais cela ne devrait concerner que les savants, les théoriciens de la doctrine. L’art, la culture, à force de provocation va devenir une nouvelle religion.

Jean Dubuffet (1901–1985), artiste international et théoricien de l’art brut, définissait ainsi « la culture ». Une « Asphyxiante Culture », cet art officiel reflet d’une classe dominante. La culture va prendre la place de la religion, l’abbaye s’appelle dorénavant le musée, la culture devient un nouvel « opium du peuple ».