La provocation de l’humanitaire

Au moment où éclate le scandale Weinstein, un autre apparaît, les « Paradise papers », ils présentent les preuves de la vaste fraude fiscale organisée par la chanteuse Shakira et le chanteur de U2, Bono. Les 2 artistes toujours prompt à donner des leçons d’humanités.

Nous parlons pourtant dans les deux cas de crimes et de délits graves et pourtant les deux scandales n’ont pas atteint le même summum de provocation. Il faut un temps pour chaque chose. Il y aurait donc des limites à la provocation ? Une provocation à la mode et une autre sans intérêt ? Dans la provocation, la temporalité est importante.

La pierre d’achoppement doit être posée au bon moment sur la ligne du temps des événements. Le scandale peut naître fortuitement mais sa propagation, la provocation doit être mise en place à bon escient. Il n’y a pas de hasard dans la guerre de la provocation.

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Le premier scandale humanitaire

L’histoire humanitaire commence avec Henri Dunant qui serait à l’origine de la création de la première organisation non gouvernementale, la très célèbre Croix-Rouge, en 1863. Dès le départ, il a fallu distinguer les actions militaires, des actions de secours aux blessés et aux prisonniers, par définition non armées et politiquement neutre, but de la fondation. Ce principe du droit humanitaire, généralement revendiqué par les Etats européens, est souvent oublié par les dirigeants de ces mêmes pays, pour des raisons électoralistes. Il est en effet plus facile d’associer la criminalité à l’autre, le migrant.

Les paradoxes humanitaires

L’ONG dans la réalisation de sa mission humanitaire, est aussi le premier témoin des crimes commis par les acteurs. Se pose encore la question du droit d’ingérence et des financements significatifs des missions humanitaires. Ainsi, les Etats favorisent souvent le financement direct des ONG en contrepartie de défiscalisation. Quand des individus ont la puissance financière d’un pays, ils seraient bien stupides de ne pas financer des actions aux mieux de leurs intérêts ou de leurs philosophies. A partir du moment où les Etats n’ont plus les moyens, les ONG deviennent des acteurs d’influence non négligeables. Plus près de notre époque, l’action de l’ONG peut aussi être utilisée, souvent à son insu, pour des intérêts financiers et/ou politiques.

Les jeux d’influences délétères de l’humanitaire

La guerre du Biafra, en 1967, présente tous ces aspects : à partir de la volonté d’indépendance des Igbos, ethnie majoritaire dans cette région du Nigeria. Les missionnaires catholiques irlandais, pour pouvoir soutenir leur action humanitaire, ont vendu cette rébellion régionaliste comme une guerre de l’Islam contre les Chrétiens. Elle est aussi le prétexte d’un conflit politique entre quelques acteurs régionaux africains opportunistes, notamment le président ivoirien, dans une ambiance générale de guerre froide. Et enfin une guerre économique pour l’accaparement des ressources.

Cette guerre devient aussi la première guerre humanitaire moderne. Une guerre « juste » mise en image pour la première fois et ainsi elle devient un levier de pression sur les différents acteurs.

Le scandale de la volonté d’indépendance, puis la guerre humanitaire devient provocation.

Le mot de « génocide » devient un mot de la propagande, le mot magique de la fabrique du consentement pour justifier la lutte du Colonel Ojukwu pour l’indépendance du Biafra, orchestrée depuis Genève, avec une logistique de charters de journalistes. L’Etat Français va favoriser l’action de la Croix Rouge Française et dans le même temps va armer et aider la rébellion. On parle alors de « mercenaires de la charité » pour affaiblir le Nigeria, riche géant africain, soutenu par les britanniques qui vont proposer de mettre en place un blocus sur le Biafra. L’initiative politique française va avoir pour conséquence de prolonger le conflit de 30 mois et la famine et la mortalité d’autant. 20 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, les enfants faméliques et atteints de kwashiorkor deviennent de véritables images de propagande pour soutenir la cause humanitaire et sa nécessaire ingérence au nom de la défense des droits humains. Il s’agit ici d’une révolte humanitaire contre les défaillances des Etats dans leurs jeux politiques. Les « French doctors » de Médecins sans frontières naissent ainsi de la révolte.

Malheureusement, l’aide humanitaire va s’éteindre assez vite et le Biafra retournera dans le giron du Nigeria. La famine continuera encore mais celle-ci n’est plus d’actualité. Ojukwu mourra à 78 ans en exil à Londres. Combien de morts pour une ambition ?

Quand les ONG deviennent des acteurs politiques et des intermédiaires économiques

L’altruisme des ONG ne peut être remis en cause. C’est la première raison de l’existence des ONG. Cependant, cette générosité peut être utilisée par les Etats. Durant la première Guerre Mondiale, Herbert Hoover, futur président américain, va aider aux rapatriements des américains coincés dans l’Europe en guerre. Il va aussi organiser l’approvisionnement de la Belgique en blé et en maïs, sauvant 10 millions de personnes de la famine. Cette mission humanitaire servira à écouler les surplus agricoles américains et l’aide alimentaire sera remboursée par la Belgique après la guerre. “Business is Business!”

En 1921, il recommencera avec la Russie bolchévique et sauvera ainsi plus de 20 millions de personnes.

Ces deux exemples humanitaires et leur(s) intérêt(s) économique, politique, permettent de démontrer que la famine d’un peuple, à notre époque, n’est plus possible. Et pourtant… Les crises alimentaires en Afrique, au Bangladesh découleraient donc de luttes d’intérêts économiques et politiques. Elles seraient le meilleur moyen de contraindre les populations. En 2005, la Palestine a lancé un mouvement : « Boycott, Désinvestissement, Sanction » pour obliger le gouvernement israélien à respecter le droit et les résolutions onusiennes. Israël cherche depuis à criminaliser cette ONG.

En 2017, les Rohingyas sont expulsés de leur pays, la Birmanie vers le Bangladesh. Au total, 600'000 personnes déplacés. Evénement symptomatique d’une époque, le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) annonce 68,5 millions de personnes déplacées dans le monde. Les 6 pays les plus pauvres accueillent 51% des réfugiés, les 6 pays les plus riches, seulement 9%. L’Europe et les Etats-Unis désignent donc les « bons » et les « mauvais » migrants.

Une partie qui a déjà été jouée, dans le jeu d’influence des nations, un jeu dangereux. En effet, durant la seconde Guerre Mondiale, il fût reproché la non-assistance du CICR dans la déportation des juifs. Il faut savoir que l’ONG est née dans un milieu protestant. Que l’Okhrana, la police politique du Tsar Nicolas II, avait fait son œuvre en publiant « le protocole des Sages de Sion ». Ce brûlot antisémite, avait pour but de justifier la déstabilisation des bolchéviques. En leur faisant croire qu’ils étaient influencés par un complot « Judéo-maçonnique ». Les juifs étaient donc suspects, s’ils étaient bolchéviques, c’était l’abomination suprême !

Les ONG subissent aussi les risques de l’instrumentalisation. Une limite importante à la mission humanitaire altruiste.

Un autre exemple encore, les ONG, dans leurs missions humanitaires, ne s’opposent pas à la colonisation. La colonisation, c’est la perpétuation de la mission civilisatrice. Nous retrouvons ici, les thèses de St Augustin.

« L’Occidentisme est le désir de l’Occident d’assimiler d’autres pays sous le couvert idéologique d’une mission humanitaire, bénévole et libératrice. Nous sommes libres, riches et heureux, semble dire l’Occident aux peuples occidentalisés, et nous voulons vous aider à devenir comme nous. » Alexandre Zinoviev

Il faut distinguer l’humanitaire de la solidarité, cette dernière suppose, en effet, que les individus sont au même niveau. L’humanitaire est forcément discrétionnaire.

« L’Humanitaire, c’est de la solidarité qui divise ! » (Irène Herrman)

Conclusion

Comme nous l’avons vu, la provocation procède d’une ou de plusieurs pierres d’achoppement. Ces scandales viennent frapper durablement les valeurs intrinsèques et se répandent sur la place publique. La provocation, pour être efficace, a besoin d’un médium de diffusion.

Cette provocation devra être aussi déclenchée au moment idoine, sous peine de ne pas remplir pleinement son objectif. Celui-ci reste la volonté de changer le comportement de son adversaire par tous les moyens plus ou moins légaux mais toujours violemment.

Le scandale originel, celui de la femme qui a voulu savoir se perpétue. La femme incarne ainsi la provocation et sera toujours réprimée. Souvent pour que naisse le scandale, il faut créer ex-nihilo l’ennemi, l’adversaire, le tiers inclus. Il sera femme, juif, noir, réfugié, migrant, selon les modes et les circonstances.

« L’universel, c’est toujours la protestation d’une différence. » — Frédéric Gros

Le faible, celui qui se pense ainsi, qui voit sa parole humiliée (Jacques Ellul) va utiliser le scandale à son profit et il n’oubliera jamais. Il va contester, désobéir à la soumission et ses choix seront alors sans issue. Provoquer pour pouvoir être entendu quand on n’a plus rien à perdre. La désobéissance civile c’est d’abord s’obéir à soi-même, se mettre en phase avec ses propres valeurs.

A partir du moment où les garants de la démocratie scandalisent ses citoyens. Ils exposent celle-ci au jeu de la provocation.

« La démocratie ce n’est pas tant un régime politique parmi d’autres … Elle est une exigence de liberté, d’égalité de solidarité. Cette exigence qui fait désobéir, c’est la démocratie critique ! » Frédéric Gros

Ce mécanisme est dès le départ, l’arme du faible. Bien qu’il soit aussi utilisé par le fort avec une redoutable et souvent sanglante efficacité. La provocation est l’arme de déstabilisation des minorités religieuses, politiques, économiques, non-gouvernementales. Les conséquences sont souvent irrémédiables.

Insidieuse, polyforme, la puissance de la provocation s’autonourrie et entraîne une répression apocalyptique. Si la chose n’a pas été anticipée, il ne reste plus qu’à « brûler ses vaisseaux. »

Bibliographie

Storytelling, la machine à fabriquer des histoires — Christian Salmon

L’affaire Jésus — Henri Guillemin

Politique du rebelle — Michel Onfray

La fabrique du consentement — Edward Herman et Noam Chomsky

Les marchands de doute — Naomi Oreske et Erik M. Conway

L’Humanitaire en guerre civile — Marie-Luce Desgrandchamps

L’Humanitaire en questions — Irène Herrman

La parole manipulée — Philippe Breton

Les cahiers — Jacques Ellul

La parole humiliée — Jacques Ellul

Le viol des foules par la propagande politique — Serge Tchakhotine

Théologie de la provocation — Gérard Conio

Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie — Stéphane Lupasco

Pour ou contre César ? — Emilio Gentile

Théorie du partisan — Carl Schmitt

L’Occidentisme — Alexandre Zinoviev

La philosophie de l’absurde — Giuseppe Rensi

Guerre, violence, mort et destruction… — Patrick Bouhet

Le « Nobel », l’économie et les neurosciences — Frédéric Lordon

Quand une banque distribue des médailles — Frédéric Lebaron

Les élus locaux confrontés à la désobéissance civile — Nicole Belloubet

De l’Iran à l’Irak : transferts d’expériences… — Elie Tennenbaum

L’Amérique en guerre : grandeur et décadence… — Elie Tennenbaum

Cœurs et esprits en Afghanistan… — Andrew M. Exum

Désobéir — Frédéric Gros

DataGueule

Fan's club suisse de la gouvernance partagée durable et responsable, de la recherche de vérités, à travers le prisme des data-journalistes comme ceux de #DataGueule, mais non exclusivement ;-) Afin de mieux éclairer la construction de "Nice futures" (Suisse+France)

Alain Marie

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