Mike Parker (1929-2014)

Une vie dédiée à la typographie


Typographe de grand talent, dont le nom est attaché à la police de caractère Helvetica, l’une des plus utilisées au monde encore aujourd’hui, Mike Parker est mort à Portland (Maine) le 23 février. Il avait 85 ans.

La famille de Mike Russell Parker, né à Londres le 1er mai 1929, s’était installée aux Etats-Unis en 1942. Sept ans plus tard, son père meurt dans l’explosion d’un avion dans lequel un homme avait placé une bombe pour tuer sa femme. Après des études d’architecture et de design graphique à l’université de Yale, dont il sort diplômé en 1956, il fait un un passage au musée Plantin Morestus à Anvers (Belgique), qui présente les plus anciennes presses d’imprimerie, et où il s’occupera de cataloguer des pièces relatives à la typographie tel que des planches de caractères, des esquisses, des casses (caractères de plombs ou de bois), etc.

Mike Parker entre finalement en 1959 à la Mergenthaler Linotype Compagny. D’abord assistant du graphiste et typographe Jackson Burke, il est nommé à peine deux ans plus tard directeur de la création typographique. Chez Linotype, qui a révolutionné la composition au plomb en fondant avec ses machines le texte par lignes entières et non plus lettre par lettre, Parker est alors chargé d’enrichir la collection de polices de caractères disponibles, ce qui nécessite pour chaque fonte un important et laborieux travail d’adaptation technique.

Helvetica simplifiée et enrichie

D’origine britannique et ayant travaillé en Belgique, à la recherche aussi de quelque chose de nouveau, Parker tourne son regard vers l’Europe. Admirant tout particulièrement le style simple et lisible de la nouvelle typographie helvétique d’après-guerre — dont il disait «vous dessinez les contours et vous laissez le noir tomber où il veut» –, il porte son choix sur la Neue Haas Grotesk. Une police dite sans serif (sans empattements) créée en 1957 par les typographes suisses Max A. Miedinger et Eduard Hoffman pour le compte de la Haas’sche Schriftgiesserei.

Parker et son équipe partent donc des dessins originaux de Miedinger et Hoffman pour les retravailler et les adapter à la Linotype. La fonte doit en effet être assez notablement simplifiée et rationalisée dans son dessin dans la mesure où le système de matrices utilisé par Linotype impose certaines limitations matérielles. Au passage, on en profitera aussi pour enrichir la fonte avec les alphabets hébreu et grec.

La machine de Linotype fond une ligne de texte à la fois à partir d’une rangée de moules individuels, ou «matrices». Une matrice peut être utilisée pour produire deux formes d’un même caractère: en général le romain et l’italique, ou le normal et le gras. De ce fait, les deux formes doivent être exactement de largeur identique. Cette “dualité” conduit inévitablement à des compromis: les italiques apparaissent ainsi souvent trop larges, les styles gras trop étroits.
Helvetica a été créé pour la Linotype en réaménageant tous les styles de la Neue Haas Grotesk, rendant le regular un peu plus maigre et le médium plus dense. L’italique (techniquement une oblique) a été entièrement redessiné par Stempel, et la graisse du medium a été rendu un peu plus dense. De plus, la taille de chaque glyphe a dû être légèrement réduite pour faire place aux accents sur les capitales.
Indra Kupferschmid.

Cette version modifiée de la police prendra finalement le nom d’Helvetica, considéré comme plus commercial que Neue Haas Grotesk pour le marché international, et en particulier sur le marché américain.

Brochure Helvetica / Neue Haas Grotesk, 1963. Conçue par Hans Neuburg et Nelly Rudin.

L’Helvetica deviendra au gré des ans un véritable standard typographique, symbole de modernité, que l’on retrouve utilisé un peu partout, dans des magazines, des livres, dans la signalétique du métro de New York, à la base d’innombrables logos de marques ou d’entreprises (Microsoft, Toyota, Jeep, American Apparel, etc.), ou encore pré-installée sur pratiquement tous les ordinateurs… jusque sur l’Internet où, de fonte “par défaut” (au même titre que le Times), elle est redevenue à partir du milieu des années 2000 l’objet d’un véritable culte chez nombre de webdesigners.

Forme de consécration ultime: le MoMa, le Musée d’art moderne de la ville de New York, organise d’avril 2007 à mars 2008 une grande exposition dédié aux “50 ans de l’Helvetica”. Est projeté à cette occasion le film que le documentariste indépendant Gary Hustwit lui a consacré et tout simplement intitulé Helvetica. Pour la première fois, sans doute, une police de caractère est intronisée comme symbole culturel.

Une intuition des mutations

Après l’Helvetica, Parker présidera pendant deux décennies à la création de plus d’un millier de fontes pour le compte de la Linotype (la légende veut que le chiffre exacte soit de 1100, qui sait…). Il saura à de nombreuses occasions s’adjoindre le concours de grands noms de la création typographique comme Matthew Carter, Adrian Frutiger ou Herman Zapf. Mais surtout il met en place une méthode de développement typographique distribué, mettant à contribution les compétences des cinq entreprises qui composent le groupe Linotype au niveau international.

Le développement industriel de l’Helvetica a ainsi été une opération conjointe avec la fonderie David Stemple AG, de Frankfort, qui détient 51% des part de la Type Hass Foundry, et est elle-même propriété de Linotype depuis 1941.

Mais Parker n’est pas seulement un typographe passionné. C’est aussi d’une certaine façon un visionnaire, qui a l’intuition des mutations à l’œuvre dans les arts graphiques. A la fin des années 1970, avec l’arrivée de la photocomposition, il comprend que le temps des systèmes lourds comme la Linotype est révolu, et que la typographie doit désormais se concevoir et se commercialiser en tant que telle, de façon indépendante du matériel. Il fonde en 1981, avec Matthew Carter, la société Bitstream, toute première fonderie numérique qui, après son départ, sera aussi en 2000 à l’origine de la création du site MyFonts, tout premier marché en ligne de polices numériques.

Au-delà d’un catalogue de “classiques” de la typographie, disponible pour la première fois au format numérique (souvent présentés sous d’autres noms pour des raisons de licence), Bitstream proposera aussi des créations originales. Parmi celles-ci la Swiss 721 BT, qui est en fait un clone… de l’Helvetica, enrichi d’une version condensée et un version rounded.

Dans les années 90, aux premières heures de l’ordinateur personnel, Parker lance Pages Software une société qui produit un logiciel de traitement de texte aux fonctions graphiques avancées, pour les ordinateurs NeXT lancés par Steve Jobs après son éviction de chez Apple. L’expérience tourne court en 1995 quand Jobs doit mettre fin à l’expérience NeXT. Mais ce n’est sans doute pas un hasard si, en 1997, le même Steve Jobs revenu à la tête d’Apple, lance un nouveau traitement de texte pour cette plateforme qui est appelé Pages. De son côte la société Pages Software, devenu Design Intelligence, a fini en 2000 dans l’escarcelle de Microsoft.

Le renouveau de la création typographique

Finalement en 2000, Parker est recruté comme consultant par la fonderie numérique Font Bureau créée par Roger Black et David Berlew, un de ses anciens collègues de Linotype. Ce dernier sait à quel point Parker est tout autant un érudit en matière d’histoire de la typographie que quelqu’un qui est conscient que celle-ci s’inscrit dans un processus d’évolution permanent. Pour Font Bureau Parker sera tout à la fois historien de la typographie et directeur de la création.

Le processus de validation chez Font Bureau, à l’époque, supposait d’envoyer un exemplaire de la nouvelle police de caractères à Mike (…). C’est au cours de ce processus, que j’ai appris à connaître Mike. Après lui avoir fait parvenir ma fonte, il pouvait m’appeler au bureau ou à la maison pour en parler. Et nous parlions pendant des heures.
Grâce à ces conversations, j’ai appris beaucoup de choses sur les idées présentent dans mon travail, et que je ne soupçonnait même pas, sur la façon dont celles-ci s’inscrivaient dans l’histoire de la typographie, et sur la façon elles s’inscrivaient dans l’avenir. Mike a pris mon travail au sérieux, comme personne d’autre ne l’avait fait.
Cyrus Highsmith

Parker participe ainsi, dans le cadre de sa collaboration avec Font Bureau, au renouveau de la création typographique qui se fait jours entre le milieu des années 90 et au début des années 2000 avec le boom de l’utilisation de l’ordinateurs personnels dans le domaine des arts graphiques (la PAO comme on disait à une époque).

Du Times New Roman à la Starling

La “Starling” de Mike Parker, le Times New Roman réinventé (Photo D.R)

Après une vie entière passée à organiser, encadrer et mettre en production la création typographique des “autres”, sa collaboration avec Font Bureau lui donne enfin l’occasion, en 2009, de publier une police de sa facture, la Starling, à laquelle il a consacré plusieurs années d’activité acharnée. Celle-ci est librement inspirée par le travail oublié du typographe William Starling Burgess en 1904, pour une fonte inédite connue sous le nom de №54, dont ne subsistent que quelques rares planches ou esquisses et qui devait servir de base au travail de Stanley Morison pour la création, en 1932, de la police Times New Roman pour le Times de Londres. Morison, qui travaillait pour la fonderie Monotype, avait trouvé les travaux jamais utilisés de Starling Burgess dans les archives de la division britannique de la compagnie.

Trouvant de loin supérieure la version de Starling Burgess à celle de Morison – qu’il accuse au passage de plagiat –, Parker avait décidé d’en revenir à l’esprit l’original, pour compléter, développer et enrichir le projet à peine esquissé de cet étrange monsieur William Starling Burgess qui, au tout début du XXe siècle, abandonna finalement la typographie pour se consacrer à l’architecture navale et aéronavale. The Final Cut.


Le métro de New York. Photo Marcin-Wichary, (license CC by)

Notabene — Une première version de cet article a été publié sur le site du Monde le 3 mars 2014, et une version plus courte a été publié dans l’édition imprimée du quotidien daté du 5 mars. La présente version contient des ajouts contextuels, quelques digressions, et de nombreuses références complémentaires sur l’Internet.

Merci à Luc Cedelle pour sa relecture attentive et ses corrections précieuses. Merci aussi à mes amis et collègues qui supportent au quotidien mes obsessions multiples, dont celle pour les belles lettres.

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