La roue
Brno – République Tchèque
Nous avons trouvé ce conte, avec mon pote Claudio, sur le menu d’un vieux restaurant du centre de Brno. Cette roue, vous pouvez même l’admirer sous les colonnades de l’hôtel de ville. J’en aime la cruauté, même (surtout ?) si la morale est loin d’être sauve.
***
Une voix résonne sous la voûte en brique de la taverne :
— Toi, arrogant Jirč, toi qui te prétends le plus grand des charrons, je te mets au défi de fabriquer une roue entre l’ouverture et la fermeture des portes de la ville. Je te mets au défi de trouver l’arbre qu’il te faut, de le couper et de le préparer et d’en faire une roue en une seule et unique journée. Je te mets au défi de nous l’apporter ici, demain soir.
Un homme nerveux et élancé se leva, un sourire provocateur au coin des lèvres :
— D’accord l’ami, même si ton défi est ambitieux, je me sens parfaitement capable de le réussir. Si chacun d’entre vous met en jeu une pièce d’argent, je tente l’aventure. Bien sûr, si j’échoue, vous recevrez chacun une pièce d’argent de ma part. Mais cela n’arrivera pas.
— Prétentieux Brick, nous savons tous qu’il est impossible de réussir ! Nous te remercions donc par avance de nous enrichir !
À ces mots, toute la taverne éclata de rire, approuvant ces mots et les conditions du défi.
À l’aube, hache sur l’épaule et le reste de ses outils dans un grand sac de cuir en bandoulière, Jirč trépignait devant les imposantes portes de la ville. Quand il faut enfin dans la forêt, il croisa un homme :
— Salut à toi Jirč. Tu te lances dans les défis impossibles à ce que l’on m’a dit. J’aime les défis impossibles. J’aimerai t’aider. Mon aide n’aura qu’un prix modique, voire dérisoire. J’aurai besoin que tu me rendes un tout petit service, un petit rien. Pour te prouver ma bonne volonté, mon envie de t’aider, je vais t’indiquer l’arbre parfait pour ce travail si spécial.
— Je te remercie l’ami, je connais cette forêt mieux que ma propre poche. Je n’ai aucun besoin que l’on m’indique l’arbre parfait. D’ailleurs je l’ai déjà trouvé, tu t’appuies justement dessus. Aurais-tu l’amabilité de te pousser ? Mon temps est précieux, si précieux aujourd’hui. Si cela te tente, j’ai un délicieux petit tokay gris dans ma gourde, je doute d’avoir le temps d’en profiter ; régale-toi.
L’arbre qu’il choisit était un chêne, un jeune chêne parfaitement droit et sans nœud. Dès qu’il fut à terre, il l’ébrancha, l’écorça. Alors l’homme revint à la charge :
— Eh Brick, quel beau travail, c’est impressionnant. Mais maintenant, laisse-moi t’aider. Offre-moi ce service, ce petit rien, et en quelques minutes, tes tasseaux seront prêts et parfaits. J’ai si souvent travaillé le bois que je sais que je te serai d’une grande aide, d’une très grande aide…
— Encore une fois merci l’ami, mais ce travail de préparation et de coupe m’a toujours passionné. J’aime écouter le chant du bois afin de sentir exactement où je dois couper pour obtenir les meilleurs morceaux possibles, de ceux qui rendent même fier l’arbre de son sacrifice. De plus j’ai juré de réaliser seul ce défi. Allez l’ami, le temps vole, sers-toi dans ma besace, tu y trouveras de quoi te rassasier. Je me rends compte que le soleil n’est déjà plus à l’est, je n’aurai pas de temps de manger.
Le soleil commençant à marquer l’ouest quand il termina le douzième tasseau. Chacun avait été extrait au cœur même de l’arbre, chacun était exactement identique aux autres. C’est à cet instant qu’une troisième fois l’homme vint le déranger.
— Jirč Brick ! Tu vas me le rendre ce service, ce petit rien ? Allez, je t’en prie, de plus tu n’auras jamais le temps de former les arcs de ta roue et de l’assembler ! Aide-moi, et tout cela sera tellement facile et rapide que tu rentreras bien avant le crépuscule.
— l’ami ! Laisse-moi travailler en paix. Ces dernières actions sont délicates et je n’ai vraiment pas la moindre minute à t’accorder en bavardage futile. Je te l’ai dit, je dois réussir seul, mon honneur est en jeu. Je t’en supplie à mon tour, va-t’en maintenant.
Ignorant l’homme qui s’en allait enfin, il se remit au travail, formant avec dextérité et passion les 3 arcs de sa roue, Creusant délicatement chacune des mortaises, puis il taillant une à une les chevilles. Il ne lui restait plus qu’à l’assembler. Le soleil disparaissait déjà sur l’horizon quand, sa roue terminée, il leva enfin les yeux. Il rangea précipitamment ses outils et courut aussi vite qu’il le put vers Brno. Il hurla aux gardes qui fermaient les portes de l’attendre. Et finalement il entra fier et épuisé dans la ville. Il avait réussi !
Ce n’est pas sans une pointe d’orgueil qu’il se présenta à la taverne, portant triomphalement la roue au-dessus de sa tête. Mais à l’intérieur il ne reçut que des regards glaciaux et suspicieux, dans un silence pesant.
Ce que Jirč Ignorait, c’est que l’homme dont par trois fois il avait refusé l’aide, même pour un petit rien, était le diable en personne. Et le diable quand on lui refuse même un petit rien se met dans des colères froides et ravageuses. Juste après l’avoir quitté, il était retourné précipitamment à Brno. Il avait cherché la personne la plus méchante et bavarde de la ville et lui raconta sous le sceau du secret le plus absolu que Jirč était un tricheur et qu’il avait fait un pacte avec le diable afin de réussir son grotesque défi que chacun savait irréalisable. Et bien sûr, comme toujours quand un secret est confié aux méchants, aux envieux et aux bavards, celui-ci se répandit comme une traînée de poudre dans toute la ville. Quand Jirč y entra chaque habitant était persuadé de sa fourberie et de la véracité du mensonge.
Dans la taverne, comme personne ne pouvait prouver la tricherie, ils le payèrent. Mais de ce jour, personne ne lui adressa plus la parole, personne ne lui confia plus le moindre travail, personne n’accepta de lui vendre même un pauvre morceau de point rassi. Une tristesse dévastatrice le saisit. Il dépérit et mourut en quelques mois à peine.
Depuis ce jour, le fantôme de celui dont la roue est devenue un des symboles de Brno et qui trône sous les arcades de la mairie, erre dans les rues paisibles de la vieille ville. Il cherche une âme charitable qui enfin acceptera d’écouter et de croire sa terrible histoire et le piège que le diable lui avait tendu. Si une nuit, dans les rues de Brno proche de la mairie, vous croisez un homme famélique, aux habits en lambeau, au regard suppliant, n’ayez pas peur, arrêtez-vous, écoutez-le et dites-lui que oui vous le croyez. Dites-lui que vous savez que personne ne l’a aidé. Quand ce jour arrivera enfin, il trouvera sa liberté, celle de reposer, après des siècles de souffrance, en paix.