Design centré sur les animaux en milieu urbain connecté : notes du compendium #2

Cet extrait est la seconde partie d’un triptyque préfaçant Animals of the Smart City. AOTSC est un projet de recherche exploratoire mené par le studio Design Friction, mêlant design fiction et design d’interaction, visant à interroger les perspectives futures de la faune dans les environnements urbains connectés.
Cet article a été publié initialement dans le n°3 de Sciences du Design, aux Presses Universitaires Françaises.

Extrait n°2 (Annexe 4, « Design et faune urbaine, entretien avec Dr Daniele Pedrotti », p.65–66)

Design et faune urbaine, entretien avec Dr Daniele Pedrotti

Entretien avec le Docteur Daniele Pedrotti, directrice du laboratoire de design-ethnographie « Città Digitale » à Politecnico di Milano (Italie). Le Dr Daniele Pedrotti a agi en la qualité de conseil quant à l’utilisation des méthodologies de design comme outils de recherche pour la production des résultats de ce rapport.

Pouvez-vous définir le principe de design d’interaction urbaine, notion fondamentale dans les travaux du laboratoire Città Digitale ?

D.P. — À mesure que les technologies viennent imprégner nos espaces urbains, les rêves technophiles de la ville intelligente deviennent de plus en plus tangibles. Les Smart City ne se sont finalement pas bâties d’elles-mêmes, mais elles ont laissé nos villes les plus anciennes accueillir une surcouche de numérique et de connexion permanente. En prenant le parti de s’intéresser aux failles techniques et conceptuelles pointées par des experts des urbanités numériques comme Adam Greenfield, le design d’interaction urbaine (ou UIxD pour Urban Interaction Design) applique les principes du design d’interaction à la ville. Cette dernière devient alors une interface avec laquelle composer et interagir. Tel que nous l’employons, l’UIxD suit des principes déjà définis par Michael Smyth de l’Université d’Édimbourg il y a presque une quinzaine d’années. Le design d’interaction urbaine oscille entre une approche critique, à tendance plutôt prospective, et une démarche applicative apportant des réponses concrètes aux défis qui sont posés à la ville. Nous sommes volontairement dans une démarche transdisciplinaire qui encourage les designers à travailler avec des ethnographes, des urbanistes, mais aussi des économistes. Les questions urbaines abordées portent sur des points de tension que soulève l’intégration de technologies connectées aux usages de la cité. La négociation de la privatisation de l’espace, l’exploitation des données par les opérateurs urbains ou les nouvelles formes de lecture et d’écriture de la ville sont quelques-unes des problématiques, certes délicates, que les designers d’interaction urbaine sont appelés à traiter.

Quel est votre intérêt dans l’emploi du design centré sur les animaux ?

D.P. — La recherche autour des formes de design centré sur les animaux, plutôt que sur les humains, est une autre des particularités de notre laboratoire. Le design centré sur les animaux (Animal-Centred Design, ACD), et sa sous-discipline Animal-Computer Interaction (ACI), ont été portés dès les années 2010 par des figures de la recherche en design comme Anne Galloway (More Than Human Lab, Victoria University of Wellington, Nouvelle-Zélande) et Clara Mancini (The Open University).

Le design centré sur les animaux s’inscrit plus largement dans une utilisation du design adressée pour d’autres êtres que les humains, incluant également les végétaux voire les minéraux. Cette pratique a plusieurs entrées, certains designers concevant directement pour les animaux lorsque d’autres viennent les prendre en compte dans la conception de produits qui sont adressés aux humains, mais qui ont un impact sur la faune.

L’ACD est aussi bien une manière de questionner nos procédés de design que de reconnaître que les Hommes ne sont pas les seuls à être influencés par l’action du design. Avec l’utilisation de méthodes d’ethnographie interespèces, les designers s’intéressent de près à la conception de dispositifs qui répondent aux controverses de l’Anthropocène. C’est le cas lorsqu’ils étendent la notion d’acteur et d’utilisateur au-delà de l’être humain.

Ces dernières années ont été marquées par la déclinaison des pratiques classiques du design de produit, d’espace, d’interaction et de service à destination d’espèces du règne animal. J’ai en tête notamment les travaux menés sur les interactions entre animaux et véhicules urbains autonomes, qu’ils soient volants avec les drones ou roulants, avec les voitures sans conducteur. De par leur approche centrée sur les animaux, ces designers se sont, en quelque sorte, donnés pour mission la mise en débat de ce pan ignoré de la sphère publique comme une forme d’aide à la construction des politiques de la ville.

Vous parlez de la mise en débat par le design comme d’une forme d’aide à la construction des politiques de la ville. Quelle place envisagez-vous pour le design dans les challenges liant animaux et ville intelligente ?

D.P. — Si la discipline principale de notre laboratoire demeure le design d’interaction urbaine, nous la croisons depuis quelques années avec l’approche centrée sur les comportements et besoins des animaux que je citais plus tôt. Cela nous a conduits à devoir imaginer de nouveaux protocoles de recherche en design adaptés à ces acteurs particuliers que sont les animaux. Ces protocoles font la part belle au registre de l’ethnographie spéculative, transcrivant les observations de terrain dans des scénarios possibles.

Selon moi, c’est d’ailleurs la carte majeure que le design peut jouer dans ces recherches sur la coexistence des animaux dans la ville intelligente. Le design a une capacité certaine à extrapoler et à représenter des enjeux complexes. A ce titre, je pense que le recours à des postures comme le design fiction est une aide précieuse à la décision puisqu’elles nous aident à anticiper des scénarios inattendus dans la manière dont les animaux sont influencés et influencent les technologies urbaines. Il y a ici quelque chose d’intrinsèquement politique, le design revêtant une fonction de pluralisme agonistique, pour reprendre les mots de Carl DiSalvo, organisant la rencontre quasi conflictuelle de visions pour le devenir de nos villes.

Le triptyque du design critique, design spéculatif et design fiction répond en tout point aux critères nécessaires à la compréhension et au débat sur les animaux dans la ville intelligente. Ces trois approches ont en commun leur volonté de dépasser les logiques applicatives et jugées courts-termistes du design industriel pour anticiper et représenter les questions sociotechnologiques qui vont poindre dans des futurs proches. Ces approches viennent en réalité taquiner la prospective et l’épistémologie sur leurs propres terrains. Elles été théorisées par des figures emblématiques de l’éducation au design comme Anthony Dunne et Fiona Raby, ainsi que par des praticiens tels que Julian Bleecker, de Near Future Laboratory. Il s’agit pour les designers adoptant ces postures de révéler les hégémonies à l’œuvre dans nos sociétés et de les remettre en cause à travers des propositions qui se veulent provocantes et ouvertes au débat. Si elles peuvent être qualifiées d’utopies sociales, ces propositions d’alternatives et de nouvelles perspectives savent se soustraire aux contraintes du marché telles qu’on les connaît pour stimuler de nouveau les imaginaires. A la manière de ce que peut le faire la science-fiction dans un autre registre. Les provocations conçues par les designers adoptant ces postures sont donc une matière concrète pour comprendre et discuter les enjeux interespèces.

Comment ces nouvelles postures et nouveaux champs d’intervention ont transformé la formation et l’enseignement au design ?

D.P. — Ce qui fait une des spécificités de la recherche en matière de design d’interaction urbaine, c’est ce terrain d’études si particulier qu’est la ville intelligente. Nous enseignons à nos étudiants l’emploi des capteurs qui parsèment les rues comme des outils de collecte de données qualitatives et quantitatives pour leurs enquêtes, suivant des techniques de recherche à distance.

D’autre part, la transversalité des thématiques concernées par le design d’interaction urbaine en fait une matière à la croisée des disciplines. Nous évaluons notamment les travaux sur leur degré de collaboration avec d’autres expertises. Par les projets de recherche et les missions qui leur sont confiés, nous espérons éveiller chez nos étudiants un certain esprit critique, mais aussi d’ouverture. Les amener à travailler avec d’autres disciplines les invite à repenser leur rôle et leurs apports.

Cette même idée se retrouve dans l’enseignement du design centré sur les animaux.

Concevoir pour des acteurs qui ne sont pas Humains est un tournant dans la formation d’un designer. On y retrouve un besoin équivalent de réflexivité et de rigueur méthodologique lorsqu’il s’agit de créer un processus de conception, pour la faune sauvage en particulier. La question de notre rapport culturel à l’animal est ici primordiale. Dans des pays tels que l’Inde où l’animal tient une place importante dans la société, notamment vis-à-vis de la religion, et où le développement urbain est en plein questionnement, il apparaît plus qu’indispensable d’avoir cette dimension réflexive. Une dimension réflexive l’on ne trouve pas nécessairement chez les promoteurs de la ville intelligente, par ailleurs.

Dans le milieu académique, la pratique et l’enseignement de l’ACD restent encore minoritaires. Néanmoins, depuis quelques années, on note que plusieurs startups se sont lancées avec succès sur le marché grandissant des services urbains connectés pour les animaux domestiques, entraînant un accroissement notable de l’intérêt pour l’ACD de la part des écoles de design, lui préférant une dimension consumériste à sa teneur critique.

Like what you read? Give Design Friction a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.