Textiles Critiques, comment les textiles intelligents peuvent faire face aux problèmes de société ?

En Mai 2015, nous animions un atelier créatif sur les « Textiles Critiques » à l’occasion d’un cycle de rencontres dédiées aux textiles intelligents, organisé par Stereolux. Cet événement participatif s’inscrit dans notre projet Disobedient Wearables, qui réfléchit et fait réfléchir aux promesses déçues comme aux mauvais usages des technologies wearable. Au cours de cet atelier, nous avons proposé aux participants d’adopter une approche critique des textiles intelligents sous l’angle des enjeux sociaux, directement ou indirectement liés à ces innovations technologiques.
 
Ce workshop nous a semblé être l’occasion de se plonger dans les zones grises des textiles intelligents et des vêtements connectés dans un futur plus que proche : comment les controverses actuelles autour de ces technologies pourraient être amenées à disparaître ou au contraire à être largement acceptées ? Quels scénarios du quotidien pourraient alors en être déduits ?
 
Parmi la variété des points de frictions abordés (points de friction que nous affectionnons tant !), certaines des discussions entre les participants ont pointé du doigt la tension permanente entre vie privée et surveillance, la question de l’accès aux produits innovants pour tous ou encore notre dépendance grandissante à l’aide que nous apportent les technologies connectées. En fil rouge des échanges est revenue de manière récurrente la notion de solutionnisme technologique, telle que défendue par Evgeny Morozov : une foi aussi inaltérable qu’obstinée, dans la capacité des technologies à résoudre les problèmes sociaux d’un coup de baguette magique.

Posture critique et approche spéculative

L’atelier a demandé aux participants d’adopter une posture singulière à laquelle ils n’étaient pas nécessairement habitués, basée sur les méthodes du design critique et du design spéculatif. Ils ont été mis au défi d’imaginer comment les promesses des textiles intelligents pourraient basculer du tout au tout vers des comportements jugés déviants par leurs promoteurs et les insidieuses conséquences qui en découlent. En extrapolant des signaux faibles, le workshop s’est particulièrement intéressé aux usages quotidiens de vêtements connectés fabriqués à partir des textiles intelligents. Ces usages ont été reformulés sous l’influence de nouvelles normes sociotechnologiques, avec leur cohorte de détournements et d’abus. Il s’agissait alors de construire demain en se référant à ce qui est déjà tacitement à l’œuvre aujourd’hui.

Pour ce faire, des sources d’inspiration étaient à disposition des participants à l’atelier pour stimuler leur imagination avec des cartes mettant en lumière les possibilités permises par les technologies, les contextes mis en tension et les publics sciemment oubliés. La consigne était alors de prototyper des objets capable de questionner les enjeux éthiques liés aux textiles intelligents par le prisme de deux problématiques de société : la marginalisation sociale et le précariat.

Textiles intelligents et marginalisation sociale

Si les vêtements ont toujours rempli une fonction sociale, leurs pendants intelligents et connectés n’échapperont pas aux questions récurrentes de conformité sociale et de marginalisation de celui qui les porte. Quelles conséquences, en termes d’inclusion et d’exclusion, pourraient avoir les textiles intelligents, ainsi que les wearables qui y en résultent, sur les publics marginalisés ou dits invisibles ? Quelles formes de marginalisation pourraient apparaître ou disparaître ?
Autant d’interrogations qui constituaient la base des premiers échanges des relations entre les vêtements intelligents et les divers thèmes des données intimes, de la construction de l’identité et du lien ténu entre solitude et isolation sociale. Les wearables liés à la marginalisation sociale demandaient alors à être considérés soit comme des objets personnels ostensibles, soit dissimulés, parfois contraints d’être portés. D’autre part, était également au cœur des débats l’impact des textiles intelligents sur l’inclusion sociale de publics au préalable identifiés, tels que les immigrants clandestins, les communautés LGBT ou les minorités ethniques, abordés par l’angle des textiles intelligents.

Un premier groupe a alors imaginé un t-shirt avec des propriétés thermorégulatrices, s’adaptant de lui-même aux différentes saisons : réchauffant son porteur lors d’hiver rude, le rafraîchissant pendant un été caniculaire. Ce vêtement ciblait en premier lieu les personnes sans domicile fixe, l’objectif de ses promoteurs, autorités publiques en tête, était clair : rendre la vie dans les rues plus supportable.
Cependant, ce wearable intègre plusieurs fonctionnalités masquées, telles que le suivi à distance des signaux vitaux de la personne ainsi que sa géolocalisation en temps réel. Certains y verraient un outil venant « fliquer » les sans-abris, lorsque d’autres percevraient le produit comme un moyen efficace de venir en aide à des individus en détresse.
De plus, le t-shirt est également à même de relâcher des phéromones relaxantes microencapsulées dans le tissu. Ce faisant, le vêtement calme son porteur afin d’éviter des bagarres de rues ou autres comportements jugés déviants. Le textile intelligent devient une manière de manipuler l’attitude sociale d’une partie, déjà largement vilipendée, de la population.
Ce produit, ironique et critique, met en lumière un paradoxe intéressant : un tel usage des textiles intelligents conduit, au final, à assurer un maintien contrôlé des sans-abris dans la rue plutôt que de les aider à en sortir.

Textiles intelligents et précariat

Le monde professionnel fait face à de profondes mutations de l’emploi, avec le déclin du salariat et la prolifération des mini-jobs, une situation émergente aussi nommée précariat. En conséquence, il évolue sous la pression notable de techniques de management ayant recours à un usage croissant des données et des capteurs. Comment les textiles intelligents pourraient-ils soutenir ou réduire l’émergence de nouveaux modèles de précariat ? Seraient-ils des outils aidant les travailleurs précaires ou au contraire des dispositifs renforçant leur exploitation ?
Avec des questionnements portant sur des supérieurs hiérarchiques algorithmiques, le lean management ou l’uberisation du travail, les participants nous ont raconté un ensemble de scénarios où le textile intelligent était à la base du nouveau bleu de travail. De quelle manière les technologies wearables pourraient décupler les capacités de l’employé ou servir de moyen de coercition sur des travailleurs illégaux ou des contractuels embauchés à l’heure ?

Le second groupe de participants a approché la question du précariat à travers le cas des serveuses enceintes endurant des conditions de travail très physiques et soumises à un fort turn-over.
L’uniforme intelligent, mis à disposition par les syndicats, propose de camoufler une grossesse aux yeux des managers et des clients. En jouant subtilement sur les propriétés optiques du textile et empruntant le principe de la cape d’invisibilité, la silhouette de la serveuse se trouve visuellement affinée, dissimulant ainsi des rondeurs qui pourraient conduire à une mise à l’écart ou à un renvoi. Afin que l’illusion soit complète, le textile intelligent fonctionne ici à la manière d’un exosquelette qui compense les faiblesses et les limites physiques de la travailleuse enceinte, lors de port de charges lourdes par exemple. L’ensemble inclut également des capteurs à mémoire gestuelle qui enregistrent à la volée les différents mouvements propres aux services, tel que le port de plusieurs plateaux par exemple. Ce faisant, l’employeur s’épargne les temps de formation de nouvelles recrues qui remplaceront la serveuse ayant accouché. Grâce aux savoirs préenregistrés dans la combinaison, la nouvelle arrivante se trouvera mécaniquement aidée par l’uniforme afin d’effectuer les bons gestes, corrigeant ses postures pour lui « faire apprendre le métier ». 
Entre non-dit et ruse, le scénario s’attardait enfin sur les possibles piratages du vêtement intelligent, en vue d’en extraire le savoir-faire gestuel stocké dans le textile et de le revendre à des concurrents peu regardants.

Enseignements à retenir et à emporter !

Nous retenons avant tout de cet atelier des discussions passionnantes, soutenues par des perspectives qui ont fait aussi bien appel à l’expertise légale d’un participant qu’aux commentaires parfois désarmants de travailleurs sociaux confrontés au quotidien aux problématiques soulevées.
Les productions du workshop ont, à notre sens, pleinement relevé le défi de venir secouer les discours policés des startups pour réimaginer le quotidien, pas si désirable, des wearables. En cela, l’atelier est une digression bienvenue qui interroge, à son tour, notre rôle en tant que créateur ou consommateur de technologies wearables et les conséquences que nos choix impliquent au-delà de ce qui est visible et immédiat.

Et nous tenions à remercier chaleureusement tous les participants de l’atelier !

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