À l’articulation du design et de l’innovation

Charles-Antoine Coypel, Persée et Andromède, 1726–1727

Que n’a-t-on pas déjà écrit sur l’innovation et ses mythes ? Si on en juge par le nombre de publications et l’attention qu’elle a suscité ces dernières années, elle est devenue un impératif, pour paraphraser le titre d’un célèbre ouvrage de l’OCDE. Impératif car “elle peut contribuer à répondre, et qui plus est au meilleur coût, à certains problèmes sociaux et mondiaux pressants (…). Les économies innovantes se distinguent par une productivité supérieure aux autres, davantage de résilience et une meilleure adaptation au changement (…)” (OCDE, L’impératif d’innovation: Contribuer à la productivité, à la croissance et au bien-être, 2016). L’un de ses ressors est donc la compétition que se livrent les entreprises et les économies dans lesquelles elles évoluent. L’innovation catalyse largement les fantasmes de ceux qui la rêvent comme un moteur de l’économie et/ou de la société.

Entendons-nous bien sur ce qu’on entend par innovation. D’après le Manuel d’Oslo,

“Une innovation est la mise en œuvre d’un produit (bien ou service) ou d’un procédé (de production) nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques d’une entreprise, l’organisation du lieu de travail ou les relations extérieures.” (p. 54)

L’innovation s’accommode à toutes les sauces : ouverte, sociale, incrémentale, cumulative, de rupture, frugale, disruptive. Y a-t-il une seule start-up, une seule grande entreprise, une seule agence de design qui ne s’en soit pas réclamée ? Ainsi, l’innovation est une valeur à laquelle une majorité adhère, mais dont une minorité d’acteurs tire réellement parti.

Même si on a souvent associé le design à l’innovation, l’une des croyances les plus tenaces concernant l’innovation est qu’elle serait uniquement de nature technologique. Or, il existe bien différentes catégories d’innovation que la FING et Bpifrance ont relevé dans leur référentiel Innovation nouvelle génération :

  • l’innovation de produit, de service, d’usage ;
  • l’innovation de procédé et d’organisation ;
  • l’innovation marketing et commerciale ;
  • l’innovation de modèle d’affaires ;
  • l’innovation technologique ;
  • l’innovation sociale.

Jean-Louis Frechin est critique envers une vision qui serait purement technologique :

“L’innovation en France est historiquement adossée à la recherche scientifique. La technologie en est la déclinaison utilitaire, souvent déconnectée des usages.”

Je partage cette vision. Dans Design interactif (Dunod, 2016), je présente le design comme “une source d’innovations non-technologiques”. Le design est en effet une passerelle entre la créativité et l’innovation, la technologie et l’usager. On peut ajouter que “le rôle du design peut être autant la compétitivité et la différenciation des produits que la durabilité et la qualité de vie”.

Un rapport de la Commission européenne, Design as a driver of user-centred innovation, explicite le lien entre design, R&D et innovation, en s’appuyant sur les manuels de Frascati et d’Oslo. Le Manuel de Frascati intègre le design dans sa définition de l’innovation. Pour le Manuel d’Oslo, « le design est une partie intégrante du développement et de l’implémentation des innovations de produit ». Le design est considéré comme un facteur, un input ou un outil pour l’innovation plutôt que l’innovation elle-même.

Le design prend une part déterminante dans le processus d’innovation. Les entreprises qui utilisent le design sont plus compétitives que les autres. Withings, Parrot, Dassault Systemes et bien d’autres sont des entreprises technologiques françaises qui ont fait remonter le design au niveau stratégique de leur projet d’entreprise. Ces entreprises ont su transformer leur atout technologique en produits et en services commercialement viables en partie grâce au design, en amenant l’innovation au plus proche des besoins des usagers.

Le lien entre le design, l’innovation et la compétitivité est ainsi décrit dans Design as a driver of user-centred innovation :

“ Une approche de la relation entre design, innovation et compétitivité consiste à envisager que le design agit comme une passerelle entre la science, la technologie et l’utilisateur en le plaçant au centre.” (p. 15).

Il explicite bien le rôle du design qui est de renforcer la communication entre les différentes composantes du processus d’innovation. Par exemple, entre la R&D et la production, entre la R&D et le marketing. Mais aussi de transformer les idées et les inventions technologiques en produits et en services et proposer des produits novateurs qui soient commercialement performants, centrés sur l’utilisateur et désirables.

Rappeler cette articulation est important car le sens de l’innovation est souvent perdu et dilué dans l’image qu’elle renvoie. L’innovation apparaît souvent dans les grandes entreprises comme une réponse automatique à la panne des imaginaires technologiques. Jean-Louis Frechin préfère lui insister sur la nécessité de revenir à l’invention. Pour lui, “ il n’y a pas d’innovation sans invention. L’innovation consiste à socialiser les inventions, c’est-à-dire ce qui est « nouveau ». Les technologies numériques ont initié de nouvelles manières de faire les choses, par des contributions distribuées (« tous innovateurs »)”. C’est en grande partie pourquoi le véritable défi à relever pour l’innovation est la transdisciplinarité. Faire travailler ensemble des compétences singulières autour d’un projet : développeurs, designers, marketeurs, commerciaux…

https://www.cairn.info/revue-sciences-du-design-2015-1-page-109.htm