Les égarements de la CNIL et de l’éthique sur le design

La Famille du duc de Penthièvre en 1768 ou La Tasse de Chocolat, Jean-Baptiste Charpentier

Dans un cahier Innovation & Prospective intitulé “La forme des choix”, le Laboratoire d’Innovation Numérique de la CNIL aborde le lien entre le design (d’interface) et la protection des données personnelles. La thématique de la “privacy by design” (souvent traduit de façon erronée par : le respect de la vie privée dès la conception), en vogue actuellement, est l’un des principaux arguments de ce cahier. “By design” ne doit pas ici être littéralement traduit mais renvoyer à son sens originel, “délibérément”. Ce contresens est la source d’un malentendu regrettable sur le rôle du design. Privacy by design renvoie plutôt à “une mesure préventive ayant pour but de limiter les risques d’abus et de violation des données”, sans rapport direct avec le design.

L’institution en relate les enjeux, en insistant notamment sur l’influence prétendue que les designers auraient sur “les architectures de choix” présentées dans les interfaces.

Dans l’éditorial du cahier (p. 1), la présidente de la CNIL assimile le design à un “conditionnement” (“Un conditionnement via le design préfigure tout ce que l’individu manipule ou visualise dans l’univers numérique”). Ce qui n’est pas une entrée en matière des plus adéquates.

A plusieurs reprises, le cahier revient sur de présupposées dérives du design :

“Pourtant ces questions prennent un tour inédit dès lors qu’elles s’appliquent aux interfaces et services numériques qui usent et abusent de méthodes de design trompeur pour parvenir à nous accrocher et mieux collecter puis traiter nos données pour des buts poursuivis que nous ne maitrisons pas toujours.” (p10)
“On entend souvent dire que l’objectif des designers de produits, et plus largement des entrepreneurs du numérique serait d’éliminer les irritants et les frictions, et de simplifier la vie des utilisateurs. En réalité, leur incitation serait plutôt parfois inverse : créer, susciter, générer un irritant ou un inconfort pour le soigner dans la foulée… “ (p17–18)
“L’efficacité des techniques de design, en termes de captation de l’attention des internautes et d’orientation de leurs comportements, conduit nécessairement à tourner le regard vers les structures qui mettent en œuvre ces stratégies de la manière la plus frappante, au premier rang desquelles les grands industriels de la donnée.” (p22)
10 “pratiques de design potentiellement trompeur” (p28)
“La création de grammaires ou de design patterns conçus au regard de l’intérêt exclusif des responsables de traitement et pourtant réutilisés ad nauseam par tous les acteurs au point qu’ils en deviennent des sortes de standards sont également une voie pouvant aboutir à fausser le consentement.” (p41)

Les designers aiment et se consacrent passionnément à leur métier et l’image globale projetée par le document de la CNIL comporte de nombreux aspects négatifs qui ne sont pas justifiés. Si la CNIL n’a sans doute pas souhaité instruire un dossier totalement à charge contre le design, cette prise de parole maladroite contribue sans aucun doute à en brouiller la perception.

Les designers savent, par exemple, que gagner une crédibilité dans leur organisation nécessite un travail qui se compte en nombre d’années. Les enquêtes de *designers interactifs* montrent en tout cas, qu’en France, l’institutionnalisation du design n’est pas achevée. Difficile dans ces conditions de leur prêter une influence profonde sur les mécanismes décrits par la CNIL.

Ce grand pouvoir n’impliquerait pas seulement de grandes responsabilités, mais la nécessité de “réguler” techniquement et juridiquement le design. Ces thèses très dérangeantes sont complétées par un inventaire en règle des “pratiques de design potentiellement trompeur”. Elles n’expriment en rien la nature des enjeux éthiques qui s’y font jour et ne rendent pas justice au design et aux designers.

S’il ne s’agit pas pour autant de minorer le rôle des interfaces dans la collecte des données, ce cahier noir du design fait l’impasse sur la réalité du partage des responsabilités. Comme si la stratégie déployée autour des “dark patterns” relevait de la seule intentionnalité des designers. Les rédacteurs du cahier oublient que le design n’est pas le seul métier mobilisé dans la conception d’une plateforme numérique. Cette obsession trahit l’amateurisme des rédacteurs du cahier et leur méconnaissance de la réalité du design en entreprise.

Pire, la CNIL entend apparemment régenter le design. Page 38 du cahier, il s’agit de “la nécessaire régulation du design et des architectures de choix”. La CNIL se propose-t-elle de devenir un ordre professionnel pour les designers ?

Sa conclusion est en tout cas très claire :

“Il est donc temps de faire entrer plus directement le design dans un triangle de régulation, avec les analyses juridiques et les analyses techniques.”

Ce n’est pas le design qu’il faut réguler en tant que pratique. En l’instrumentalisant de cette façon, la CNIL et les rédacteurs du cahier s’égarent et font preuve d’une confondante naïveté. Ils auraient pu l’éviter, en prenant contact avec les organisations professionnelles du design français, qui ont pourtant pignon sur rue.