Les 5 révolutions du design numérique

La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830

Les méthodes, l’agilité, les outils, l’orientation B2B et l’institutionnalisation de l’UX sont les 5 déterminismes par lesquels sont façonnées les pratiques du design actuel.

Révolution “user-centric”

L’ouvrage de Donald Norman, User-Centered System Design: New Perspectives on Human-Computer Interaction, paraît en 1986 et popularise l’expressionuser-centered design”. Il exprime une sorte de révolution copernicienne des méthodes de conception : centré sur la technologie et le concepteur, l’univers du projet devient centré sur l’utilisateur. Près d’une trentaine d’années a été nécessaire pour diffuser la conception centrée sur l’utilisateur comme modèle méthodologique pour le design des interfaces numériques. Malgré ses limitations, l’écoute et l’observation de l’utilisateur fournit un cadre générique duquel découlent plus d’une trentaine de méthodes.

Human-Centered Design has become such a dominant theme in design that it is now accepted by interface and application designers automatically, without thought, let alone criticism. — Donald Norman, “Human-Centered Design Considered Harmful”, 2005

Révolution des méthodes de travail par les valeurs agiles

« une approche itérative et incrémentale, menée dans un esprit collaboratif, avec juste ce qu’il faut de formalisme. Elle génère un produit de haute qualité tout en prenant en compte l’évolution des besoins des clients. »

Les nouveaux rituels agiles se sont substitués aux approches projet en cascade. Le courant agile du développement logiciel a essaimé ses principes et valeurs dans Agile UX, Lean UX ou encore le fameux design sprint. En France, une majorité d’entreprises du numérique (51 %) a adopté un mode de travail partagé entre mode agile et mode en cascade (waterfall), d’après notre étude sur la place de l’UX dans la stratégie des entreprises.

Cycles courts, formalisme léger et acceptation du changement en cours de projet sont devenus la nouvelle norme de travail des designers. A maints égards, l’agilité pousse le design dans ses retranchements, avec au moins une vertu : le contraindre à abandonner ses veilles recettes. Quitte à les dynamiter en mode guérilla.

Le design sprint

Révolution des outils de prototypage

La plupart de nos outils courants n’existaient pas au moment où le design d’expérience utilisateur est apparu sur le devant de la scène. Il fallut les inventer totalement. Les arborescences, les user flows et les wireframes étaient alors produits dans PowerPoint, Visio ou Omnigraffle. Puis Axure s’imposa ; Sketch le détrôna. Et les outils se spécialisèrent et se diversifièrent, au point de couvrir quasiment toutes les activités, de la recherche utilisateur à la version finale des maquettes. Une étude montre l’ampleur de cette révolution des outils de prototypage. Mais, plutôt que de nous extasier sur la diversité et la puissance des outils, profitons de cette révolution pour expérimenter la liberté nouvelle qu’ils nous donnent. Design doing first!

L’interface d’Adobe XD

Révolution des produits et services B2B par le design

La diffusion rapide de l’UX ne s’est pas effectuée seulement dans les activités en B2C, mais aussi en B2B. Non seulement ce secteur renferme d’importants besoins, mais les enjeux de productivité autour des outils de travail quotidiens se chiffrent en milliards de dollars. Un très grand nombre d’éditeurs de logiciels a investi dans le développement des activités de design. Pour résumer :

Enterprises are finally facing the reality that business users expect the same quality of experience as consumer products.

Une étude d’UX Pin nous enseigne aussi que la force de travail de l’UX est concentrée à 59 % in-house (c’est-à-dire au sein des entreprises et non en agence).

Startups like Gusto, Stripe, and Slack are setting the expectation that business products should be useful, usable, and satisfying. Meanwhile, large organizations like IBM, GE, and Salesforce are prioritizing design as a competitive advantage by hiring thousands of designers to reshape processes and culture. 
— Enterprise UX Industry Report 2017–2018
View of the rooftop signage of Salesforce Tower Indianapolis.

Révolution de la place du design dans les entreprises : l’institutionnalisation

Même si l’UX dévore le monde, beaucoup d’entreprises ne font encore qu’un usage modéré et/ou maladroit du design. En 2010, l’APCI avait évalué cette proportion à 40 % en France. Mais pour celles qui l’ont intégré et qui sont capables de bien le positionner dans leur organisation, le design est bien entendu un formidable outil pour l’innovation. Plusieurs ouvrages ont été consacré à l’institutionnalisation du design :

  • Institutionalization of UX: A Step-by-Step Guide to a User Experience Practice, par Eric Schaffer et Apala Lahiri, Addison-Wesley Professional
  • Org Design for Design Orgs: Building and Managing In-House Design Teams, par Peter Merholz et Kristin Skinner, O’Reilly
  • Design Leadership: How Top Design Leaders Build and Grow Successful Organizations, Richard Banfield, O’Reilly

Ces ouvrages montrent que le design n’est pas qu’une somme de compétences, c’est avant tout une culture. Pour qu’il soit ancré dans l’institution, institutionnalisé, et qu’il réalise son plein potentiel, la pensée stratégique et le management sont des fondations capables de créer un dessein commun.

«designer le design»

« Pour innover, il faut désapprendre ce que l’on a appris et écouter», affirme Anne Asensio, vice-présidente Design Experience de Dassault Systèmes. Désapprendre nos modèles est ainsi essentiel. Plutôt que de designer en mode agile, designer avec agilité. Plutôt que de designer avec des dogmes, renouer avec une tradition de designer-inventeur. Norman reconnaît lui-même l’inanité de la conception centrée sur l’utilisateur :

The individual is a moving target. Design for the individual of today, and the design will be wrong tomorrow. Indeed, the more successful the product, the more that it will no longer be appropriate. This is because as individuals gain proficiency in usage, they need different interfaces than were required when they were beginners. In addition, the successful product often leads to unanticipated new uses which are very apt not to be well supported by the original design. (op. cit.)

Sur le plan des méthodes de travail, il faut aussi dépasser l’UX et la conception centrée sur l’utilisateur, qui ne produisent pas d’innovations de rupture. L’UX est née avec avant tout une fonction d’harmonisation et pas nécessairement de création. Historiquement, l’UX permet de formaliser les pré-requis pour que R&D, logiciel et hardware développent une collaboration fructueuse. Elle n’est pas éloignée des préoccupations du product design d’aujourd’hui, dans son objectif de qualité et d’efficacité du travail entre les équipes. Mais la préoccupation doit être plutôt d’inventer nos méthodes de travail au quotidien, en se gardant d’appliquer les recettes qui plaquent des grilles de lecture artificielle et inadéquate.