Nos outils de design participent à l’éclosion de nos pensées

Avec leur perfectionnement ininterrompu, nos outils d’écriture et de design se fondent et se confondent avec l’inspiration créatrice. Tout en automatisant les gestes de la création et en déterminant en grande partie les propriétés de rendu des projets d’interface que nous réalisons, nos outils nous permettent de “façonner” la matière numérique.

Figma

Dans Le Média humain, Laetitia Puyfaucher et Ludovic Boursin évoquent la dimension réductrice des réseaux sociaux dans l’expression écrite des idées. Ils relatent l’expérience de Friedrich Nietzsche, qui acquiert une machine à écrire en 1882 car sa vue a baissé. Un ami lui fait alors remarquer l’évolution de son style d’écriture. « Peut-être que, lui écrit-il, grâce à ce nouvel instrument, tu vas même obtenir un nouveau langage ». Dans une lettre, Nietzsche lui répond

Nos outils d’écriture participent à l’éclosion de nos pensées.

Les auteurs du Média humain citent également les idées de Franck Frommer, qui a analysé ces mêmes limites de l’expression dans un essai bien connu, La Pensée PowerPoint : Enquête sur ce logiciel qui rend stupide. Il y soutient que « PowerPoint se révèle une puissante machine de falsification et de manipulation du discours, transformant souvent la prise de parole en un spectacle total où la raison et la rigueur n’ont plus aucune place. ». En 2008, Nicholas Carr s’interrogeait lui sur Internet et notre capacité de concentration : « Is Google Making Us Stupid? ». Il s’agissait encore une fois de montrer la façon dont nos outils influencent, parfois négativement, notre perception du monde et notre pensée.

Adobe XD

Le design et ses outils n’échappent pas à ces ressors. Sketch, InVision, Adobe XD, Framer, Figma etc., en somme les outils de prototypage, font peser un même déterminisme sur la façon dont les designers formalisent leurs wireframes et maquettes haute définition. Le choix d’un outil n’est pas ici à proprement parler “mécaniquement déterminant” mais influence sans aucun doute les étapes du processus de création (voir comment Sketch et ses extension permettent d’automatiser une partie des étapes de formalisation). Un outil de prototypage comporte dans ses propriétés une certaine “prise en main”. Il semble que les outils des designers soient en quelque sorte “guidés”. Par-là, ils déterminent en partie le réalisme d’un prototype de la façon qu’ils ont de restituer le “trait”, le type de “rendu” et la “fluidité” des interactions de l’interface. Avec les outils de design, nous esquissons (sketch en anglais) autant des traits que des comportements. Micro-interactions et animations font ainsi partie des axes de progression sur lesquels les concepteurs des outils de design se concentrent actuellement.

Figma

Les outils de prototypage et de formalisation de la démarche de design sont en quelque sorte les médiateurs entre les idées des designers et la “matière” numérique. Eux aussi, sans doute, comme la machine à écrire, comme PowerPoint, comme Google, ils nous conduisent à certains travers dans nos choix. Cette matière devient hautement façonnable, comme un matériau, pour donner lieu à des formes autonomes, parfois (et à l’avenir) automatisées. Plus qu’accompagner la pensée et le geste, les outils se fondent avec cette pensée et ce geste. Le numérique devient, au même titre que le bois, le métal, le plastique, un matériau dont les designers peuvent se saisir pour en mettre en œuvre les potentialités multiples. En fonction de l’outil que j’utilise, je produits un résultat qui peut être relativement différent tant son apparence que dans son comportement. Mais on peut aussi se demander dans quelle mesure nos outils n’homogénéisent pas les rendus. Si le design utilise aussi le numérique comme un matériau à programmer, avec des objets appropriables, évolutifs, aux designers de conserver la main, d’y introduire un supplément d’âme.