Penser autrement la transmission du design

Du 16 au 18 novembre prochain, le Forum Design de Paris se penchera (entre autres) sur la question de la transmission du design. Une table ronde, à laquelle je participerai, réunira des enseignants et des chercheurs en design internationaux.

Dans ce cadre, j’exposerai l’idée qu’il est aujourd’hui nécessaire de penser cette transmission non seulement au sein de l’enseignement supérieur du design, mais aussi au fil de sa trajectoire professionnelle. Cette transmission doit être envisagée d’une façon globale et pas seulement comme éducation, partage de savoir ou acquisition de compétences.

Pendant une dizaine d’année, j’ai été très impliqué dans l’enseignement supérieur (Université de Limoges, Ecole Multimédia, Strate, Web School Factory, Sciences Po…) où j’ai conçu des programmes et accompagné de nombreuses promotions d’étudiants. En parallèle, j’ai croisé et conseillé de nombreux professionnels dans le cadre de mes activités associatives, avec *designers interactifs*, l’Alliance France Design et l’APCI.

Dans le design numérique, le travail de transmission est loin d’être évident compte tenu de sa nature profondément évolutionniste. Son principal enjeu est de fournir à la fois une culture, une maîtrise conceptuelle et un savoir-faire opérationnel du design dans un contexte extrêmement mouvant. En école de design, nous sommes confrontés à la nécessité d’anticiper l’évolution rapide des besoins en compétences, celle des outils, des technologies, des usages — tout cela à la fois.

Indice assez symptomatique de cette difficulté, des professionnels jeunes et moins jeunes m’écrivent régulièrement pour me demander de les aiguiller vers des formations courtes en UX design. Beaucoup pensent naïvement qu’un bagage de quelques semaines suffit pour réussir une intégration ou une reconversion professionnelle… Il est difficile pour eux de trouver des repères fiables et surtout de savoir se positionner.

La transmission ne se réduit pas à la marchandisation des cursus à la mode comme l’UX, à laquelle on assiste actuellement, que ce soit dans la formation initiale ou dans la formation continue. Pour certains, malheureusement, il suffit de consommer de la formation pour devenir designer.

La transmission du design est tout autre chose.

Un langage commun

Elle consiste tout d’abord à créer les conditions d’un langage commun entre les différentes communautés d’acteurs concernées par un projet : design, ingénierie, marketing et sciences humaines. En 2012, *designers interactifs* s’est associé à l’APCI et deux pôles de compétitivité (Mov’eo et Systematic) dans une démarche collaborative inédite : créer un dictionnaire du design numérique. Publié chez Dunod en 2013, Le design des interfaces en 170 mots-clés a permis de souligner l’importance d’une harmonisation des discours des différents acteurs. L’ouvrage, diffusé dans plusieurs centaines d’entreprises où le design est encore faiblement intégré, propose un socle pour mieux travailler ensemble. Il contribue aussi à la construction d’une identité professionnelle plus lisible du design.

Transmettre des pratiques

La transmission du design n’est pas réservé aux designers et aux futurs designers. En faire vivre les pratiques au-delà des frontières de sa communauté est tout aussi important que de définir un langage commun. De plus en plus de formations supérieures intègrent des modules de design, comme le master Innovation & transformation numérique de Sciences Po. Ici, des designers, des ingénieurs et des marketeurs sont initiés notamment au prototypage. Cette approche est à l’opposée du design thinking : elle propose une introduction au design par le projet, en faisant, plutôt qu’en essayant de faire penser “comme un designer”.

Transmettre des savoirs théoriques

Certaines écoles ont remisé le savoir théorique au prétexte qu’il n’est pas opérationnel, tout en lui opposant la pratique. J’ai souvent entendu ce discours chez des professionnels/enseignants et responsables pédagogiques. L’histoire du design, l‘étude des textes théoriques, les sciences humaines ont pourtant creusé leur sillon pour le plus grand bénéfice des étudiants.

Transmettre des repères

Profession récente, le design numérique n’est régi par aucun ordre professionnel (contrairement à l’architecture). La compréhension de ce qu’est la profession passe aussi par la transmission de repères sur ses modes d’exercice. Depuis 2007, *designers interactifs* a recueilli et formalisé ces repères dans une collection de guides. Ce travail éditorial de fond porte sur la définition des métiers et sur les conditions d’emploi. De tels repères peuvent difficilement être transmis dans l’enseignement supérieur, car la diffusion de l’information n’est pas toujours assurée.

Transmettre une expérience

Nous avons créé des occasions pour que des managers et des designers seniors partagent leur expérience avec les plus jeunes. Les soirées UX Portfolio Review sont le temps de cette confrontation bénéfique. Le retour d’expérience est souvent apprécié dans l’entreprise et le design, qui s’inscrit dans la culture du projet, s’y prête bien.

Transmettre des liens

Le premier projet de *designers interactifs* était la création d’une plateforme pour permettre aux designers de se parler dans une profession cloisonnée (en 2006). Son essor et sa visibilité ont été permis grâce aux liens que les designers numériques ont tissé avec les architectes, les artistes, les chercheurs… dans le cadre des soirées PechaKucha Paris et *di*/zaïn, où l’hybridation des pratiques était encouragée. Certaines organisations de design se conçoivent comme des communautés fermées sur elles-mêmes. Ce communautarisme ne ressemble pas au design tel que nous souhaitons le promouvoir.

Transmettre des valeurs

Le design alimente un système de valeurs “esthétiques, sensibles, créatives, symboliques, démocratiques, responsables, éducatives, symboliques et emphatiques”, pour reprendre Jean-Louis Frechin. Nous ne parlons pas ici de la confusion trop fréquente entre un prétendu ordre moral du design et l’éthique. Il ne s’agit pas de prescrire des comportements ou des modes de pensée, mais de mener une réflexion critique. C’est en grande partie la responsabilité des design managers de transmettre ces valeurs.

Transmettre une culture design

La création et la diffusion d’une culture design dans l’entreprise est un enjeu crucial pour travailler ensemble : au sein d‘une équipe de designers et avec d’autres équipes. Cette culture a trait à la fois à la façon de penser, de “faire” et de communiquer autour du design. Elle a une influence décisive sur la perception du design. Ce ne sont pas seulement les références partagées par une communauté de professionnels mais le contexte qui les relie (les uns) aux autres.

Transmettre un imaginaire

L’imaginaire est l’un des principaux moyen d’enrichissement de la pensée et de la pratique du design. Pour le philosophe Jean-Jacques Wunenburger, l’imaginaire est “”un langage symbolique universel à travers lequel nous donnons forme à des émotions, des images, des idées, des actions (…)”. Les designers numériques ont besoin d’imaginaires technologiques pour nourrir leur capacité à proposer, dans une véritable démarche de création.