Réveiller la puissance de l’imaginaire dans le design numérique français

Séléné et Endymion, Nicolas Poussin, 1628

C’est sans doute Jean-Louis Frechin qui offre au design sa définition la plus contemporaine et éclairée :

L’art d’imaginer, de proposer et de réaliser des objets, des services et des situations utiles, poétiques et nouvelles dans l’essence de l’époque.

Cette définition contraste fortement avec la réalité des productions et les discours actuels dans le champ du design français. C’est à la fois surprenant et désolant quand on en connaît le potentiel et le succès à l’étranger de la sensibilité française.

Le charlatanisme UX

Quand l’essentiel du discours de l’UX s’articule autour du “comment faire” (méthodes, recettes, outils), on passe à côté de l’esthétique de l’usage en faisant du design une science qui finit par manquer cruellement d’émotion. Aujourd’hui, on diffuse et on applique les méthodologies de l’UX comme si l’objectivation des besoins et des attentes utilisateurs pouvait garantir l’émergence d’un design émotionnel imparable. On peut tout aussi vainement indexer l’intégralité des comportements utilisateurs. Cette façon d’envisager l’UX fait l’objet de démarches de conception normées, unifiées, homogénéisées, évacuant toute sensibilité culturelle. La vague déferlante de la conception centrée sur l’utilisateur a remplacé les designers, capables de vision esthétique et poétique, par des techniciens de l’expérience utilisateur. Le souci de l’utilisateur est consubstantiel à la démarche du design. Nul n’est besoin de le souligner. Ces petits soldats dociles collectent des données, les traduisent en solutions (et non en propositions), les mesurent, les évaluent, sans que pour autant ils ne soient capables de convoquer les références qui constituent la richesse de nos cultures. Dans leur conception clinique et aseptisée, ils en oublient aussi l’importance de la formalisation et de l’identité esthétique. N’ont-ils pas à ce titre presque totalement éclipsé le design d’interface graphique (réduite à son acronyme laid, UI), dont ils appellent la transparence ? Où sont passés nos excellents designers d’interfaces ? Ils sont devenus UX/UI pour survivre.
Cela ne signifie pas pour autant qu’un projet de design doit se passer de méthodologie. Celle-ci doit être un moyen et non l’unique finalité visible du projet. C’est pourquoi les développements de l’UX design français sont de ce point de vue catastrophiques dans leur superficialité et leur absence de vision symptomatiques. Catastrophiques car ils n’ont laissé aucune voie à d’autres approches sensibles. Superficiels car leur discours est auto-centré ; il n’est pas en dialogue avec d’autres disciplines ; il n’est pas perméable ; il est “communautaire”, voire communautariste. Peut-on en faire émerger une seule réalisation emblématique ? N’ayons pas peur d’écrire que le charlatanisme est le principal mode d’exercice d’une certaine frange de la profession. Sont charlatans ceux qui fétichisent jusqu’à l’outrance le process dans ce qu’un projet a de plus bureaucratique. Le design ne repose pas dans le problem solving mais consiste à “Dégager la beauté et le bien de la nécessité et de la complexité” (Frechin). Cela signifie que le design est aussi une entreprise formelle qui se nourrit de contraintes et de son contexte.

Nourrir le désir et l’imaginaire

Dans Le Dormeur éveillé, texte resté célèbre, Bachelard exprime l’importance de l’imaginaire : « Notre appartenance au monde des images est plus forte, plus constitutive de notre être que notre appartenance au monde des idées ». C’est ainsi que la part de création doit reprendre ses droits sur la bureaucratie, la technique et le scientisme. Il faut d’urgence réhabiliter la part visuelle et esthétique de la création dans le design numérique. Il ne s’agit pas de l’univers de la direction artistique publicitaire. Il s’agit d’une esthétique au sens d’esthétique industrielle telle que la conçut Jacques Viennot avec Technès. Un design d’interface ou un design d’interactions est un projet industriel. Le design réunit à la fois le dessein et le dessin que le cartésianisme a séparés.
Les imaginaires du design numérique sont ancrés dans de nombreux domaines que les designers français pourraient revisiter : le cinéma, la littérature, l’architecture, la musique, la peinture… L’histoire du design numérique est aujourd’hui quasiment absente des formations des écoles de design. Comment prétendre innover en ignorant tout de l’ancrage du passé ?

Nicolas Nova a consacré à cette question un ouvrage remarquable, paru en 2014 : Futurs ? : La panne des imaginaires technologiques. Pour lui, la science-fiction a perdu de son influence comme force d’inspiration sur le futur. Mais la science-fiction n’est pas le seul moteur en termes d’imaginaire. C’est pourquoi il est important de nourrir l’imaginaire technologique avec de nouvelles propositions, au risque de s’abîmer dans les stéréotypes actuels. Pour Nicolas Nova, designers, artistes, programmeurs ou architectes peuvent être à l’avant-poste dans ce projet, dans une collaboration multi-disciplinaire. Où notre force d’inspiration réside-t-elle ? En France, les acteurs qui travaillent en ce sens ne sont pas si nombreux : IDSL, NoDesign, Volumique, Trafik, Soixante Circuits, Figs ou encore User Studio.

Nourrir le désir et non se contenter de répondre au besoin, écrivait encore Bachelard...