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Quand ils sont venus nous chercher

Aujourd’hui, à quelques jours des attentats sanglants du vendredi 13 novembre 2015, je ne peux m’empêcher de me remémorer cette plaque du mémorial de l’holocauste aux États-Unis, citant un discours du pasteur Martin Niemöller :

Et de penser que l’histoire des hommes se répète inlassablement… À ceci près qu’elle signale toujours des ruptures propres à son époque et que nous y cherchons sans cesse du sens à saisir … voilà simplement celui qui résonne en ce moment pour nous, membres disruptifs de cette désormais fameuse « génération Bataclan ».

Quand ils sont venus chercher les irakiens, nous n’avons rien dit car nous n’étions pas irakiens.

Alors ils sont venus chercher les syriens, et nous n’avons rien dit car nous n’étions pas syriens.

Puis ils sont venus chercher les juifs, et nous n’avons rien dit car nous n’étions pour la plupart pas juifs.

Quand ils sont venus chercher les symboles de la République, nous avons commencé à être Charlie. Et de nous poser des questions sur ce que cela pouvait bien vouloir dire, d’être ou ne pas être Charlie. Un défilé fraternel, policé ou hypocrite du dimanche matin ? Une fracture sensible du peuple français ?

Le temps a manqué pour compléter l’analyse. Aujourd’hui ils sont venus nous chercher.

Nous tous, mélangés, bigarrés, dans la ferveur de vivre, parfois jusqu’à l’inconscience d’une existence pourtant interconnectée à celle des 7 autres milliards d’individus sur cette planète, ne serait-ce qu’au travers de nos modes de consommation les plus triviaux.

– Il est de bon ton par exemple de s’entendre avec un saoudien wahhabite à condition qu’il soit libéral économiquement et nous fournisse le pétrole dont nous avons tant besoin en terme de croissance économique, déplorait ainsi à propos Marc Trévidic en revenant sur les attentats dimanche 15 novembre.

Pétrole qu’il n’y a pas si longtemps nous sommes allés chercher en Irak, au cours d’autres guerres, liées, toujours, à d’autres attentats. Pendant que George Bush Senior rappelait à toute fin utile que notre mode de vie n’était pas négociable. A l’époque déjà d’une autre conférence pour le climat… En 1992 à Rio.

Près de 25 ans plus tard, 7 milliards d’humains n’arrivent donc toujours pas à passer contrat sur les directions communes de leur propre espèce, à quelques jours de l’ouverture de la COP 21 à Paris et voient désormais les enfants d’une même fratrie s’en prendre aux leurs. Suicide à petit feu ou balle de kalachnikof, même odeur de souffre.

Il est temps désormais de tirer les véritables leçons de ces tragédies. De cette pulsion de mort rampante, qui nous glace le sang au réveil des amis perdus. D’une partie de la jeunesse française face à une autre. Un conflit de génération Y avec pour épicentre une quête de sens dans un monde globalisé et incertain.

La remise en question de la génération bataclan.

Manque de pouvoir. Lâches. Ce sont les mot qui reviennent le plus souvent à mes oreilles lors que j’écoute quelques témoignages à la radio ou dans la rue. Et pourtant, ne sommes nous pas également en train de prendre conscience du laisser faire qui a été le notre et dont les conséquences sont celles que nous pouvons constater aujourd’hui, encore à demi sonnés ?

Car nul en vérité n’est impuissant face à ce qu’il arrive. Nous sommes bien les co-créateurs de nos réalités. Quoi qu’il en soit, nous faisons tous société, pour le meilleur et pour le pire. Nous élisons nos représentants, nous consommons, nous travaillons… nous agissons. Et nous faisons face aux monstres que nous avons créés. La pensée vide est toujours le lieu du mal disait Hannah Arendt. Et le mal toujours banal.

Nous sommes tous des barbares.

Il y a près de cent ans, dans sa préface aux lettres Persanes, Paul Valéry décrivait l’évolution d’une société humaine, en soulignant qu’elle progressait de la brutalité jusqu’à l’ordre à l’aide de forces fictives, engendrées au fur et à mesure de sa construction :

Comme la barbarie est l’air du fait, il est donc nécessaire que l’ère de l’ordre soit l’empire des fictions. (…) Il n’y a point de puissance capable de fonder l’ordre sur la seul contrainte des corps par les corps. Il y faut des forces fictives.

Préface aux Lettres Persanes, Variété II, Paul Valéry, Gallimard, 1930

Alors, où en sont­-elles les histoires qui nous ont porté jusqu’ici depuis depuis la haute­ antiquité, la Mésopotamie et l’Égypte, qui ont façonné les sociétés dans lesquelles nous évoluons depuis lors ? Et surtout, comment se déclinent celles du progrès, de l’homme et de l’univers tout entier à travers elles ?

Se pourrait­-il que les histoires les plus vigoureuses, dont la plupart sont celles que l’Occident étire depuis plus de deux millénaires à la quasi totalité de la planète, en soient arrivées à un point limite, tant l’équilibre mondial des forces en présence, de plus en plus complexes et inter­dépendantes, paraît aujourd’hui aussi fragile que la vie d’un jeune parisien à la terrasse d’un café ?

C’est la perspective d’un effondrement de notre civilisation industrielle par l’épuisement des ressources naturelles et une redistribution de plus en plus inégalitaires des richesses qu’envisagent les observateurs les plus avisés depuis quelques temps.

En tout cas c’est l’un des avis qui s’échange à la nouvelle agora sur la place de la République juste au sortir de la période de deuil national. Des conclusions auxquelles peut aboutir tout observateur un tant soit peu lucide, sensible et honnête quant à l’état de notre planète. Aujourd’hui du moins, après la terreur et l’odeur du sang sur les pavés bien lisses des bobos parisiens.

Soyons réalistes, les fictions qui nous tiennent encore, ne nous tiennent plus que par un fil !

L’Histoire, qui n’est jamais autre que celle que les vainqueurs veulent bien raconter, nécessite une sérieuse remise en question de notre part, nous qui l’avons encore en mémoire, même virtuelle.

Il est temps ; nous arrivons à ce moment terrifiant en même temps qu’il est passionnant, où de nouveaux récits sont nécessaires au fameux rebond historique, le fameux cycle du vivant qui voit l’ordre, toujours, resurgir du chaos. L’amour plus fort que la haine qui flotte sur les grands boulevards menant à la place.

Éternel retour en somme, mais la répétition y dévoile cependant toujours sa différence en même temps qu’elle répète, ou plutôt, qu’elle réinterprète les histoires anciennes. Et la hauteur du rebond est proportionnelle à la force qui l’a précédemment fait s’écraser au sol.

Dans notre cas, il couvre me semble t-­il tous les champs des activités humaines avec une vigueur qui grandi à mesure que la barbarie prend l’ascendant. La nature a bien évidemment une énorme voix au chapitre ; rien que les récits des déluges passés et à venir devraient nous assurer, encore une fois si nécessaire, que les forces de la nature sont sans commune mesure avec celles de l’homme. Ceci n’en déplaise aux chantres du progrès tout humain, en cas de désaccord, in fine, c’est bien elle qui aura le dernier mot de l’Histoire que les hommes voudraient raconter !

Des nouvelles fictions portées par le champ de la technique…

Depuis une dizaine d’année, Rifkin raconte ainsi sa vision de la 3ème révolution industrielle, celle des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui ont pris l’espace commun depuis la deuxième moitié du XXème siècle.

Désormais les projections des économistes voient les robots, après s’être attaqué à la transformation radicale de l’industrie, remplacer la moitié des métiers du secteur des services !

Cette histoire là s’inscrit dans la continuation de celles des révolutions industrielles que nous avons connues depuis la fin du 18eme siècle et d’aucuns qui la commentent n’hésitent plus à tracer d’intéressants parallèles, annonçant comme Keynes soulignait l’impact de la libération de la force physique, la libération des potentialités de nos cerveaux. C’est parce que nous avons pu dépasser les limites de nos muscles que nous en sommes là, qu’en sera t-­il quand nous aurons dépassé réellement celles de nos esprits ?

Plus de robots et moins de travail donc, soit du temps libre à mettre à disposition pour nous engager vers de nouvelles voies d’évolution à la fois individuelle et collectives, plutôt que de désespérer à trouver une place dans un système déjà saturé qui n’a qu’exclusion comme commande.

Certes, l’histoire n’est pas nouvelle, mais quelques variations lui suffiront peut­-être pour ouvrir de nouveaux champs des possibles, pour le meilleur ou pour le pire, si nous ne sommes pas suffisamment vigilant, Orwell et Huxley l’ont suffisamment raconté d’ailleurs.

Pour raconter de nouveau l’économie

Car c’est bien le champ dont l’histoire s’est nourri à ce point de l’idée de liberté, sans pour autant en percevoir toutes les facettes, qu’il en est arrivé à l’état paradoxal que nous lui connaissons aujourd’hui ; les acteurs économiques, que nous sommes tous à différents degrés, s’y projetant invariablement comme s’ils étaient réellement dominées par cette fameuse «main invisible du marché», chère à la doctrine libérale.

Nous nous sommes ainsi créé un nouveau Dieu, avec tous les attributs, qui engendre tout à la fois la dévotion et la crainte, et qui seul paraît inspirer le monde. Pas étonnant que d’autres à la même époque se façonnent un Allah sur mesure, rempli de leur idéologie nauséabonde de haine de l’autre et de soi-même en retour.

Mais n’oublions pas notre infatigable manie d’aller explorer sans cesse les limites de tout système, dussions-­nous pour cela renverser nos croyances, et celle plus impitoyable encore de toujours brûler nos idoles.

La fiction du capitalisme s’épuise. Depuis le XIXème siècle qui marque les débuts de son histoire, jusqu’à sa forme la plus aboutie qui réside dans la doxa néo­libérale d’aujourd’hui, le capitalisme n’a eu de cesse de se métamorphoser pour échapper à la destruction.

Mais peut-­on plaider à la fois sa cause et celle de la liberté lorsque l’on constate que la première ne nous a encore jamais affranchie des rapports de maîtres à esclaves et n’est certainement pas capable de le faire ?

Chers libéraux, n’oubliez pas les Cinq Mémoires sur l’instruction publique de Condorcet, et que même sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est toujours esclave. Et c’est bien là le fond du problème. Nous sommes encore loin d’être tous égaux en terme d’accès aux savoirs et aux connaissances. Cette responsabilité est d’ailleurs celle des médias. C’est à eux après tout qu’échoit le rôle de transmettre les histoires. Et heureusement qu’ils commencent à prendre conscience de cette responsabilité et émergent à travers la toile pour faire entendre d’autres voix.

Le néo­libéralisme a fait long feu donc, et si ce n’est bien évidemment pas encore le cas dans les faits, ça l’est dans toutes les nouvelles fictions visant à tenir les individus en équilibre les uns avec les autres au sein d’un même écosystème planétaire.

N’oublions pas que si l’on détruit des temples autrefois sacrés à Palmyre, l’on construit également de nouvelles cathédrales, on parle à nouveau de Jubilé, d’annuler les dettes avec des intellectuels comme David Graeber, d’instaurer un revenu de base inconditionnel. On investit dans le réel les concepts d’économie sociale et solidaire, d’économie collaborative ou contributive…

Un livre comme What’s Mine is Yours de Rachel Bostman devient une bible pour les acteurs de ces nouveaux comportements, à la fois consommateurs et producteurs. Ils ne sont pourtant pas très vieux mais qu’on regarde où ils en sont désormais, si peu de temps depuis leurs éclosions et ils commencent à bousculer les anciennes écoles. Eux aussi font partie de la génération Bataclan. Ils font partie de ceux qui écrivent de nouvelles histoires, tout comme tous ceux qu’on rencontrés Cyril Dion et Mélanie Laurent, et qui nous disent que partout dans le monde des solutions existent.

Des plus petits renversements annonciateurs des autres à venir aux plus grands chambardements où tous les protagonistes vont être amené à changer de rôle, les nouvelles fictions sont en train de s’écrire dans l’ombre avant d’apparaître à la lumière. Car Valéry ne va peut-­être pas aussi loin qu’il le faudrait, ce n’est pas tant le fait en lui même qui révèle la nature barbare de son acteur, mais bel et bien le scénario auquel il participe ! La structure des histoires ne provocant pas les mêmes effets chez ceux qui l’écoutent, ils n’y contribuent pas de la même façon en retour.

N’en déplaise aux fatalistes et autres déterministes, le choix est devant nous toujours. Le choix de se replier dans la peur ou d’investir, tous ensemble, de nouvelles sphères de possibles pour tenter de réconcilier le monde.

Publié originellement sur le blog de www.disruptive-factory.fr le 17 Novembre 2015.

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