Futurs démocratiques : Et si le débat était le projet ?

Par Olivier Ortelpa — https://www.flickr.com/photos/copivolta/26308885541/

15 septembre 2032

“ Bonsoir. Désolé je suis un peu en retard. Je sors de l’atelier de construction collective du programme de l’espace enfance du quartier. Les travaux ont commencé mais on est en train d’affiner le design des espaces d’accueil. C’est véritablement passionnant d’animer ces ateliers, mais vraiment très prenant.

Il faut que je vous raconte tout depuis le début, c’est bien ça ? Mais vous étiez où pendant tout ce temps ? … Bon, allez, on y va :

Ça a vraiment commencé avec la crise de 2020, je m’en souviens bien c’était ma première année de fac. Quel bordel cette année-là. L’errance démocratique des années 10 constituait le terreau parfait pour une telle crise : incapacité à mener des débats sereins sur quelque sujet que ce soit, partis et syndicats désertés, médias agonisants, fake news…

On craignait le populisme du parti d’extrême-droite de l’époque — je ne me souviens plus de son nom — mais lui comme tous les autres ont été totalement inexistants lors de ces élections locales : finalement, ce sont des Maires isolationnistes qui ont été élus dans des centaines de communes, sur la base de discours anti-métropolitains, de programmes de renfermement communal et de rumeurs malsaines essaimées sur les réseaux sociaux. On s’est retrouvé avec des centaines de villages gaulois qui fermaient leurs portes au cœur des communautés de commune ou des métropoles, avec à leur tête des petits monarques stupides et impuissants, mais au verbe haut.

Tout le système était à l’époque fondé sur l’interdépendance des communes et l’absence de coordination réelle entre l’échelle démocratique — enfin, celle du vote — et l’échelle opérationnelle. Ce système a craqué sous les coups de ces petits Maires qui ont su jouer sur le seul vrai pouvoir dont ils disposaient vraiment : celui de tout bloquer. Les crises ont éclaté partout sur le territoire : ici la cantine fermait, là les ordures n’étaient plus enlevées, ailleurs plus personne ne pouvait construire… Arrêt des services publics de base, crises économiques locales, urgences sociales… une désorganisation généralisée.

L’État a mis du temps à réagir, alors la reprise en main est venue de la base. Un mouvement de ras-le-bol qui se transforme en sursaut démocratique, avec des citoyens qui ont enfin compris qu’il fallait agir au lieu d’attendre : des conseils municipaux ont été envahis, des Maires poussés à la démission…

“Des citoyens qui ont enfin compris qu’il fallait agir au lieu d’attendre”

Mais surtout, les citoyens ont repris les choses en main : la gestion des espaces publics, la sécurité du quotidien, la gestion des écoles, même les cantines… tous les services publics de base ont été patiemment recomposés par les citoyens. Les Mairies étaient occupées par les isolationnistes, alors les habitants ont pris possession des écoles, qui sont progressivement devenues des espaces permanents de débat et de coordination des actions entre les territoires voisins, augmentés par l’usage intensif des réseaux sociaux. Tout ce travail de fond était mené par des volontaires qui en avaient (prenaient ?) le temps, et financé par ceux qui ne l’avaient pas.


C’est sur cette dynamique que l’État a finalement forgé notre organisation actuelle : une gestion nationale des infrastructures et des services publics essentiels, avec une décentralisation complète à des opérateurs locaux auto-organisés, issus des anciennes Collectivités locales. Plus d’élus à leurs têtes, les opérateurs locaux sont désormais des organisations techniques, responsables directement devant tous les citoyens concernés par leurs actions.

Il n’y a donc plus d’échelon démocratique local. A la place, chacun est intégré à différents réseaux démocratiques. Moi je fais partie de plusieurs réseaux : celui de mon quartier bien sûr (ma ville est évidemment trop grande pour être une échelle démocratique pertinente), celui de la ligne de train automatique que je prends pour aller au boulot, celui de mon métier, celui de l’école des enfants, et même celui du réseau d’eau potable qui dessert ma maison… Les échanges sont permanents, au travers d’applis en réalité augmentée ou de rencontres dans les écoles, qui sont restées définitivement ouvertes.

Et les élus ? Quoi les élus ? Ah oui pardon, il y a toujours des élections bien sûr, tout le monde ne peut pas s’occuper de tout évidemment. Chaque réseau désigne des élus, et chaque membre peut leur déléguer tout ou partie de sa voix. Par exemple pour le réseau des utilisateurs du train automatique 22 que je prends tous les jours pour aller sur le site d’élevage d’intelligences artificielles où je travaille : là j’ai tout délégué sauf les questions liées au transport des vélos. Si une question ou un projet émerge sur le sujet je suis directement sollicité par l’appli pour donner mon avis, ou le déléguer à l’élu.

Les élus sont évidemment payés pour ça, prennent les décisions pour lesquelles ils ont délégation ou assurent l’interface entre les opérateurs locaux et les membres de leur réseau démocratique pour garantir que les meilleures décisions sont prises de façon transparente.

En fait, c’est plus simple que ça n’en a l’air. J’ai par exemple été élu par les habitants concernés par le projet de pont habité. C’est un sujet très complexe, aux implications importantes pour le territoire, donc impossible pour chacun de s’investir suffisamment pour en comprendre tous les enjeux.

Dès le début du projet, nous, les habitants élus, avons bénéficié d’une formation approfondie sur les questions techniques, mais surtout sur les modalités du débat démocratique : les qualités d’écoute, la capacité à construire sur les idées des autres, la recherche du consensus plutôt que de l’arbitrage par le vote, la priorité donnée à l’intérêt collectif… ça a l’air simple dit comme ça, mais il n’y a rien d’intuitif en fait.

Nos longs échanges avec les experts et l’opérateur local ont permis de faire émerger un projet avec de vraies qualités, finalement très différentes de l’idée initiale. Nous sommes ensuite allés au contact des habitants pour expliquer le projet, ses atouts, nos doutes aussi. Ceux qui le souhaitaient ont pu directement prendre part à la décision d’engager le projet en phase opérationnelle, les autres nous ont délégué leur voix.

Depuis cette expérience, j’interviens régulièrement dans d’autres réseaux, comme garant. C’est un rôle discret mais essentiel : je ne participe pas directement aux débats, mais je m’assure de leur bonne organisation, du respect des parties et de la transparence des informations. En général cela se passe bien, les médiateurs ont acquis une véritable expertise dans l’animation des débats et l’accompagnement des prises de parole collectives, mais il y a toujours des choses à améliorer pour renforcer la confiance dans le processus, et y faire participer le plus de monde possible.

Localement je suis aussi formateur en débat démocratique, au démarrage des projets locaux. La formation est une étape essentielle d’acculturation avant de lancer les échanges, mais de moins en moins nécessaire : les jeunes qui sortent du nouveau système scolaire ont maintenant de longues années de travail collaboratif derrière eux.

“Il paraît que dans les années 10 il y avait un projet d’aéroport (…) qui a mis des décennies à finalement ne pas se faire, dans la boue et l’odeur des lacrymogènes.”

Alors évidemment tout n’est pas parfait, on passe beaucoup de temps à travailler les projets avant d’engager l’opérationnel, mais on l’engage réellement. Il paraît que dans les années 10 il y avait un projet d’aéroport dans le coin qui devait être réalisé après une série de décisions claires visiblement, mais qui a mis des décennies à finalement ne pas se faire, dans la boue et l’odeur des lacrymogènes. C’est fini ces conneries, si on décide d’y aller on y va, parce qu’on a pris le temps d’aller au fond des vraies questions.

Ça va même plus loin en fait, la construction collective des projets ne s’arrête pas à un accord sur des plans, la discussion continue pendant les travaux pour améliorer les choses, mais aussi une fois les travaux finis. On a des projets plus fins, plus adaptables, laissant aussi aux générations du futur la possibilité de ne pas partager notre avis du présent.

Dans le passé on avait des débats sur le projet, je me demande si maintenant ce n’est pas le débat qui est devenu le projet.

Ça promet de beaux futurs en tout cas.”

Sylvain Grisot / Septembre 2018