Resto U et coworking : les deux visages du Mab’Lab

le Mab’Lab, 12 rue Clément, Paris 6e

Vous pensez encore qu’on ne va au Resto Universitaire que pour manger des frites grasses et tièdes ? Mais non, maintenant on y va aussi pour monter des startups (et les frites sont bien meilleures qu’avant).

Enfin pas encore partout. A Paris, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, un Resto’U du CROUS change tous les jours de visage un fois le service du midi terminé, pour se transformer en espace de coworking : bienvenue au Mab’Lab !

Quand la fabrique de la ville s’interroge aussi sur le temps court, elle est capable d’intensifier les usages de l’existant pour faire plus, mais sans construire plus. C’est la première des boucles de l’urbanisme circulaire, et un bon moyen de rendre la ville plus efficiente mais aussi plus vivante. Après avoir analysé les atouts (et les biais) du modèle Airbnb sur le logement, tirons quelques enseignements du retour d’expérience du Mab’Lab.

De l’idée au projet

L’idée émerge grâce au budget participatif 2014 de la ville de Paris, qui réserve 2 millions d’euros à la création d’espaces de coworking réunissant dans un même lieu étudiants et entrepreneurs.

Sur les 19 lieux ouverts à l’été 2017, le Mab’Lab présente quelques originalités. Espace volontairement très ouvert sur la ville et très accessible économiquement, le Mab’Lab est aussi le seul à ne pas être permanent. Le pari initial lancé par Frateli Lab (devenu depuis Article 1), et qui a obtenu l’accord du CROUS et de la Mairie de Paris est rappelé sur son site web : « Hacker le Resto U parisien en dehors de ses horaires d’ouverture ».

Et c’est bien ce qui a été fait : un des plus anciens Resto’U de Paris change tous les jours de visage pour accueillir étudiants et entrepreneurs dans un espace dédié. Un lieu dans le lieu, pour un temps seulement, mais tous les jours.

Début de la visite…

Les enjeux du changement quotidien d’usage d’un espace : la gestion des transitions

Le bâtiment, rhabillé récemment d’une résille de bois couvrant une partie de la façade, s’ouvre sur la rue par une cafétéria occupant l’essentiel du rez-de-chaussée. Cet espace est géré de la fin de matinée jusqu’au soir par le CROUS, mais aussi accueillant soit-il, ce n’est pas notre sujet.

Car c’est essentiellement au troisième étage que le Mab’Lab se déploie à partir de 14h30, pour ne fermer qu’à 20h. Si certaines transformations structurelles ont été réalisées avant l’ouverture du coworking grâce au budget participatif (connection wifi, éclairage adaptés, insonorisation…), l’essentiel de la mutation s’opère chaque jour, dans un rituel qu’il a fallu inventer progressivement, faute de précédent.

Tout l’enjeu est de fluidifier au mieux la transition entre les usages pour assurer une ouverture du lieu à 14h30 précises, alors que les étudiants peuvent arriver avec leur plateau plein jusqu’à 14h. Pour arriver à tenir le tempo, des stratégies de prise de possession progressive de la salle ont été développées, permettant d’amorcer le nettoyage et de procéder aux aménagements légers (coussins, appuis dorsaux, imprimante…) alors que les derniers clients du Resto’U finissent leurs frites.

Le temps de transition est donc aussi une période de frottement entre les usages, avec des temps de préparation et de replis pour chacun d’entre eux (en rouge ci-dessous) qui se superposent sur les mêmes espaces.

Au-delà de questions pratiques, ce temps de transition physique des lieux symbolise les deux changements vécus par cet espace singulier :

  • Une transition quotidienne entre deux usages
  • Un changement culturel profond induit par l’irruption dans les lieux de nouveaux usages (travail), utilisateurs (non-étudiants) et de tiers en charge de les gérer.

Car la gestion de cette mutation quotidienne et l’animation du lieu mobilise depuis le début de l’aventure une équipe dédiée, distincte de celle du CROUS en charge du Resto’U. Au-delà de la gestion quotidienne de la transition, le principal enjeu est sans doute là.

Mixité des usages et multiplication des acteurs

L’accompagnement au changement profond du fonctionnement de ce resto’U historique a sans doute nécessité du tact et de la diplomatie, facilité par l’arrivée d’un nouvel acteur dans les lieux. Mais cette expérience montre aussi que pour juxtaposer deux usages dans un même lieu, il faut que chacun soit porté par un acteur identifié pour pleinement exister et ne pas se faire dominer par l’autre.

Car, si elle est souhaitable par chacun sur le principe (optimisation de l’usage du lieu), la superposition des usages est aussi génératrice de frottements pendant les périodes de transition, et donc de formes de rapports de forces qu’il faut assumer pour être en capacité de pleinement les gérer. Cet espace singulier a donc bel et bien deux visages, à la fois différents et parfois antagonistes :

  • Un restaurant universitaire, avec son nom propre (le RU Mabillion), sa page web qui ne fait pas référence au Coworking, et une gestion par les personnels du CROUS avec une priorité donnée aux enjeux d’hygiène et de sécurité.
  • Un espace de coworking, le Mab’Lab, qui dispose de son identité spécifique, géré par une équipe dédiée avec pour enjeux prioritaires le respect des horaires d’ouverture, l’attractivité et le confort de travail.

Associer ces deux visages à des acteurs différents en capacité de dialoguer est sans doute une des clef de réussite.


Les premières les leçons du Mab’Lab

Il faudra formaliser un retour d’expérience complet des premières années du Mab’Lab, mais ce premier regard rapide permet déjà de tirer quelques leçons de l’expérience avant de la reproduire dans autre lieu de restauration :

  • Au-delà des transformations initiales, il faudra penser les mutations quotidiennes pour les alléger au mieux tout en répondant aux besoins des utilisateurs
  • La gestion des temps d’interface est essentielle, car ils sont aussi les temps de frottements pratiques et culturels entre les usages.
  • Le passage d’un usage unique à une mixité est un changement culturel profond qui nécessite un accompagnement spécifique.
  • Chacun des usages doit disposer de sa vie propre, et d’un acteur identifié en capacité de défendre ses enjeux spécifiques dans des espaces de dialogue à organiser.

Bien que fluctuante, la fréquentation du lieu et les synergies avec sa fonction traditionnelle semblent pleinement justifier l’idée de déployer cette idée d’intensification d’un restaurant universitaire ailleurs… alors pourquoi pas à Nantes ?


Transposer l’expérience du Mab’Lab à Nantes ?

Le restaurant universitaire Ricordeau — à la fois bien situé, sous-exploité et évolutif — semble en effet un bon candidat à l’accueil d’un espace de coworking. Etudions cela de plus près.

Le Resto’U Ricordeau est en effet localisé à un point d’articulation entre la faculté de médecine, le centre historique et le quartier Madeleine, et rendu très accessible par la proximité immédiate des principales lignes de tramway de la ville.

Le quartier de la Madeleine est un vivier d’entrepreneurs et de freelances, avec la plus forte concentration d’espaces de coworking de Nantes. La Cantine Numérique était d’ailleurs installée à quelques dizaines de mètres du Resto’U, avant de partir en flammes il y a bientôt deux ans.

Très accessible, au centre ville, au contact d’un site universitaire et d’un quartier accueillant de nombreux utilisateurs potentiels, le Resto’U Ricordeau est donc idéalement positionné pour accueillir un espace de coworking. Il est aussi sous-utilisé depuis l’arrêt de la restauration du soir : le restaurant du premier étage comme la cafétéria du rez-de-chaussée ne sont en effet ouverts qu’entre midi et deux. Et c’est bien cette cafétéria qui nous intéresse : orientée plein Sud, elle offre des espaces à la fois largement dimensionnés et très lumineux, qui bénéficient déjà d’un accès autonome depuis l’extérieur.

Au Rez-de-chaussée : la caféteria avec un accès autonome par l’extérieur.

A l’intérieur, l’espace bénéficie déjà d’un traitement de qualité qui pourrait être légèrement adapté pour être transformé en espace de travail : faux plafonds rabaissés pour traiter le bruit (limité), éclairages de travail, prises électriques, wifi…

La cafétéria, avant aménagement du coworking.

Des aménagements légers qui pourraient permettre à l’espace de muter à partir de 13h45 (fin du service), pour une ouverture progressive aux coworkers à partir de 14h grâce à l’accès dédié.

Reste à tirer les enseignements de l’expérience du Mab’Lab en créant une identité propre à l’espace de travail, ce lieu dans le lieu, mais surtout à identifier une structure autonome en capacité de porter le projet auprès du CROUS et de la municipalité. Celle-ci pourra ensuite accompagner la transformation globale de l’organisation et les mutations quotidiennes de l’espace. Mais c’est une autre histoire qui reste à écrire…


Perspectives

Au delà des transformation des espaces, l’intensification et la mixité des usages impose donc de repenser un jeu d’acteurs pour que chacun bénéficie d’un portage spécifique, quitte dans biens des cas à faire émerger de nouveaux types d’acteurs (intermédiaires, gestionnaires, coordinateurs…)

Mais si la complexité de la cohabitation des usages est réelle, l’affronter peut permettre de valoriser quantité de ressources urbaines existantes en intensifiant leurs usages, et pas seulement quelques restaurants universitaires : restaurants d’entreprises, salles de réunion sous-exploitées, médiathèques, équipement publics comme privés…

Des ressources qu’il faudra avant tout repérer pour les valoriser au mieux, quitte à inventer pour l’occasion de nouveaux modes de gouvernance et d’organisation. Beaucoup reste donc à faire, mais tirons aussi les enseignements des expériences déjà menées partout en France.

Sylvain Grisot / Octobre 2018

Vifs remerciements à Diégo Legallou.


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