Mon voisin est un artiste

Il faudrait que j’écrive un jour une nouvelle avec mon voisin mauricien comme héros. Non un roman même. Un moustachu au ventre aussi large que son sourire, toujours à traîner autour de son pickup à la vitre obstruée par un sac poubelle noir. Un jour je le déniche au bord d’un cimetière à faire des trous à la pioche avec ses maçons, juste à l’endroit où je suis censé refaire un bout de route, un parking, de l’éclairage et quelques aménagements pour faire bien. Il va faire une clôture. Évidemment je ne suis pas au courant, il bosse pour la Mairie et moi pour l’Equipement en contact avec le Conseil Général, tout ce petit monde se voit au moins tous les deux jours, joue au foot ensemble, se marie, voire plus, mais impossible de se tenir au courant. Bon.

Petit à petit ça pousse, un petit muret d’abord, assez costaud pour résister simultanément à un cyclone, un tremblement de terre et au crash d’un avion de combat plein de pétards chirurgicaux. Les locataires du cimetière doivent se sentir rassurés. Le soir, on en discute. On se comprend pas forcément mais ça ne gâche rien. Il y a quelques jours il m’attendait impatiemment. Oui j’avais vu son œuvre, trois arches de béton dressées dans la journée, pas une identique, toutes trois aussi jolies que peuvent l’être des blocs de béton armé fusant vers un ciel nuageux. Et puis il y a eu les balustres. De jolies balustres de béton de style arabo-rococo, du très rare ici, tellement rare que depuis que son fournisseur est en taule pour des arnaques quelconques il ne sait plus comment finir sa funèbre muraille. C’est là que le bougre commence à sacrément me plaire, car il est démerdard en plus. Il récupère de la résine à bateaux, fait un moule, puis sept autres, colle un gars modérément déclaré devant qui lui produit huit balustres par jour, et chope un autre chantier en attendant d’avoir un petit capital de 400 balustres dans son jardinet pour finir son chantier. Chapeau. En plus il est rassurant, il va rajouter un petit chaînage de béton bien armé au dessus de tout ça histoire que ça passe les siècles sans soucis, et me promet d’achever son œuvre par un barbouillage général en blanc. Avec un touche de vert sur les arcades. Ça va péter.

Ah oui, et hier il me voit sortir de chez moi chargé par des pagaies alors que la tempête fait rage. Il intervient promptement et m’interdit de sortir en mer pour vérifier l’amarrage du bateau : il ne veut pas « perdre un ami ».

Merci l’artiste.

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