Pour un urbanisme circulaire

Convertir la fabrique de la ville aux principes de l’économie circulaire : une alternative concrète à l’étalement urbain

Certains ici connaissent déjà cette histoire, celle du grignotage continu de la campagne par la ville. C’est l’histoire de l’urbanisme du quotidien, loin des spotlights des grandes opérations urbaines médiatisées, des #smartcities, des #ecoquartiers et autres #villesdurables. Un urbanisme ordinaire qui tisse discrètement l’essentiel de la ville d’aujourd’hui.

La voici cette histoire :

A Saint-Gonchain, le Maire est visionnaire (comme souvent) et vice-président de la Communauté de Commune (souvent aussi). Il est déterminé à créer une Zone d’Activité de quelques hectares, pour (peut-être) attirer des entreprises sur son territoire et créer de l’emploi et (surtout) déplacer le hangar du vendeur de peinture qui défigure son centre-ville. Rien de plus louable.
Chacun est disposé à aller vite pour aménager ce terrain agricole repéré depuis quelques années au Plan Local d’Urbanisme : l’agriculteur concerné est à la veille d’une retraite bien méritée, le Maire veut voir les travaux démarrer avant les élections et l’aménageur n’a aucun intérêt à traîner. Quant à l’entrepreneur local, bien conseillé par son banquier, il est tout disposé à acheter trop de ce terrain pas assez cher, pour se constituer un patrimoine…
Tous les acteurs de la chaîne sont donc intéressés à une consommation rapide de ce foncier agricole, quitte à ce qu’il génère finalement peu de services utiles faute de projet cherchant à multiplier les emplois plus qu’à raccourcir le temps. C’est ce processus qui génère un tissu distendu de zone d’activités ponctué de petites boites clairsemées sur de trop vastes parcelles aussi engazonnés qu’inutiles, qui porte finalement bien son nom de “zone”, mais qui manque souvent d’activité.

Une fabrique de la ville dopée au foncier agricole

Toute ressemblance avec un cas réel est bien entendu purement fortuite, mais nous devons être quelques-uns ici (techniciens, élus, professionnels de la ville…) à partager une même sensation de déjà-vu.

On donne souvent le doux nom d’étalement urbain à ce processus engagé partout en France. Sa facette la plus emblématique est le développement des zones d’activités qui peuplent les abords de nos rond-points d’entrée de ville, mais peut tout aussi bien prendre la forme de lotissements tout ce qu’il y a de plus charmants (vraiment).

Car le siècle de la voiture (le dernier donc, et au moins le début de celui-ci…) est aussi celui de l’étalement urbain (et en est la conséquence directe), qui voit la ville consommer les terres agricoles et naturelles qui l’entourent à un rythme accéléré.

Bien sûr une part de cette consommation de sol est légitimement liée à la croissance de la population, l’amélioration du confort des logements et le développement économique ; mais finalement si peu. Car pour l’essentiel, la croissance urbaine des dernières décennies est inefficace : Les hectares consommés rendent toujours moins de services pour des surfaces consommées toujours plus grandes, la courbe de la croissance de la tâche urbaine a donc largement dépassé celle de la population. Car l’essentiel de ces terrains est dédié à la voirie, le stationnement et des surfaces engazonnées inutilisées, et pas à loger des gens ou créer des emplois.

La lutte contre l’étalement urbain en échec

En 2000 la loi « solidarité et renouvellement urbains » devait (déjà) mettre un point d’arrêt à cette inefficace consommation foncière. C’était le démarrage en grandes pompes d’une dynamique de reconstruction de la ville sur la ville : un effort vertueux de densification, ré-emploi et optimisation de l’usage des sols déjà artificialisés, qui devait réduire considérablement l’étalement urbain.

Que s’est-il passé depuis ? Rien ? Non, ce serait faire injure aux dizaines d’élus et de professionnels qui s’activent partout sur le territoire pour transformer les discours en réalité.

Il ne s’est pas rien passé, mais bien peu… Car si quelques terres sont désormais préservées pour le temps long, si quelques territoires affrontent la complexité du recyclage de leurs friches et de la densification de leurs centres, constatons ensemble que la chute de la construction liée à la crise des subprimes américaines ou les augmentations du prix des carburants ont eu plus d’impacts sur l’étalement urbain (mais pas assez) que vingt ans de politiques publiques.

Car si le rythme de l’étalement urbain semble avoir un peu ralenti ces dernières années (réduction sans doute conjoncturelle), il reste encore particulièrement élevé.

Si l’on prend l’exemple d’une région dynamique comme les Pays de la Loire, les chiffres sont édifiants : sur cette période de 6 ans, la surface des territoires urbain s’est accrue de plus de 4,3%, entrainant la destruction de plus de 8 700 hectares de terres agricoles, soit plus que la surface de la ville de Nantes (6 519 ha). Ou un aéroport du type Notre Dame des Landes chaque année.

Changer de modèle, et vite

L’étalement urbain est une drogue, et la prohibition n’y change rien : aujourd’hui la fabrique urbaine est organisée pour que chacun de ses acteurs ait intérêt à la consommation de toujours plus de foncier périphérique. A Saint-Gonchain, personne n’est réellement en charge d’assurer une optimisation de l’usage du sol. Pire encore : agriculteur, Maire, aménageur, promoteur, entreprise, banquier… Tous sont incités par le processus de production de la ville à pousser la consommation la plus rapide de la surface la plus importante possible de sol agricole.

Personne n’a non plus intérêt à affronter la complexité de la construction de la ville sur la ville, or il est tellement plus facile d’aménager des surfaces agricoles que de reconquérir des friches urbaines ou de densifier la ville existante…

C’est donc la fabrique de la ville qu’il va falloir adapter aux enjeux réels d’une ville durable — un véritable changement de modèle — pour qu’elle concentre son action sur la reconstruction de la ville existante, seule alternatives à l’étalement urbain.

Car il y a plus que jamais urgence.

Les impacts négatifs de l’étalement urbain ont déjà été vainement soulignés : impact des déplacements, explosion des coûts des infrastructures, imperméabilisation des sols, destruction de milieux naturels, enlaidissement du paysage de nos entrées (et sorties) de villes…

Mais aujourd’hui l’importance de ces sols agricoles consommés inefficacement apparait aussi de plus en plus cruciale : Les impacts environnementaux de l’agriculture traditionnelle et l’appauvrissement des sols va inéluctablement imposer un changement des pratiques, et potentiellement réduire les rendements. Or il faudra bien nourrir une population mondiale encore en croissance pour quelques décennies…

La lutte contre l’étalement urbain ayant montré son impuissance, il est temps de travailler à une alternative positive et concrète en bâtissant réellement la ville sur la ville. Un changement complet du modèle de production urbain, en engageant la transition vers un urbanisme circulaire.

Engager la transition vers un urbanisme circulaire

Non bien sûr, faire des villes rondes n’y changera rien, concentrons nous un peu s’il vous plait. Ce n’est pas la ville qui doit tourner rond, mais bien l’urbanisme, son processus de fabrication.

L’idée simple est de transposer les principes de l’économie circulaire non pas à la gestion de la ville (eaux, déchets, énergies…) mais au cœur du moteur de la fabrique urbaine, en se focalisant sur le devenir des sols.

L’économie circulaire propose une alternative aux processus linéaires classiques, qui part de ressources naturelles pour produire un objet (disons un oiseau en plastique produit à partir de pétrole de schiste Texan), pour le mettre directement en décharge après son dernier (et souvent premier) usage.

Une approche circulaire privilégie des processus en boucles les plus courtes possibles, pour économiser au mieux les ressources mobilisées pour la fabrication de notre perroquet bavard : le réemploi par un autre enfant une fois votre enfant (rapidement) lassé, sa réparation s’il a la voix enrouée, et quand ce n’est plus possible le recyclage des matières premières qui le composent. Cette approche circulaire nécessite de revoir les étapes de conception et de production de l’objet, mais aussi de réinventer toute la chaine de valeur pour permettre réemploi, réparation et recyclage des objets.

Ce changement de modèle doit désormais s’imposer à la fabrique de la ville, pour sortir du processus linéaire traditionnel d’artificialisation des sols, qui ressemble actuellement à cela :

Une consommation des sols pour un usage unique qui aboutit, une fois cet usage éteint, à des friches urbaines ou des sols délaissés. On retrouve donc en bout de chaîne des sols déjà artificialisés mais pourtant inutiles, les usages et les besoins ayant simplement évolué depuis leur conception initiale.

L’urbanisme circulaire doit produire une ville flexible, capable de s’adapter en continu aux évolutions des besoins, pour permettre une optimisation de l’usage des sols déjà artificialisés, et ainsi éviter la consommation de nouveaux sols agricoles ou naturels.

Pour cela, le modèle de fabrication de la ville doit muter, pour intégrer à chacune des étapes de la constitution du tissu urbain (conception, mise en oeuvre, vie en oeuvre, seconde vie, fin de vie…) la logique propre de l’économie circulaire, et notamment les principes d’évolutivité et la réversibilité.

De linéaire, la fabrique de la ville devient ainsi circulaire, en engageant des processus de plus en plus complexes selon les contextes, permettant d’éviter au mieux toute nouvelle consommation de sols pour répondre aux besoins du développement urbain :

  1. Intensifier les usages de l’existant. Comment mieux valoriser l’existant sans engager de transformations structurelles ? En louant les postes de travail inutilisés d’un bureau à une autre entreprise par exemple, en ouvrant le parking sous-terrain trop grand d’une copropriété à des utilisateurs extérieurs, en transformant tous les après-midi un restaurant universitaire en espace de co-working, en densifiant des quartiers existants par la construction sur des espaces inutilisés…
  2. Reconvertir les lieux délaissés. Construit pour un usage déterminé, le bâtiment connait aussi plusieurs vies en mutant de temps en temps par des transformations plus radicales pour porter de nouveaux usages : L’immeuble de bureaux devient ainsi foyer étudiant, le parking évolue en ferme urbaine…
  3. Recycler les espaces non réemployables. Parfois il faut acter l’obsolescence complète d’un bâtiment, et engager sa déconstruction pour mieux reconstruire sur son sol déjà artificialisé : L’usine laisse la place à un écoquartier, les logements dégradés à un parc public…
  4. Construire une ville flexible. Peut-on construire aujourd’hui des espaces urbains qui sauront s’adapter dans le futur a des changements d’usages ? Sans doute, en pensant une planification et une réglementation favorable à une ville flexible, en concevant des bureaux aptes à muter en logements, des parkings capables de muter lorsqu’ils deviendront inutiles, des espaces publics souples et évolutifs…
  5. Sortir des usages urbains. C’est parfois la fin d’un usage urbain de certains espaces qu’il faut accepter, tout en évitant de générer une friche sans usage… Il faudra donc engager son retour à un usage agricole ou naturel, ou valoriser cet espace anthropisé par tout autre moyen si ce n’est plus possible.

Chacune de ces boucles permet à la ville flexible de se reconstruire en permanence sur elle-même, épargnant sols, énergie et matériaux.

Dans ce processus, les sols sous-utilisés et les friches apparaissent clairement comme les symptômes d’un blocage des cycles vertueux de l’urbanisme circulaire. Et plus le cycle est court, plus l’opération est simple, les ressources mobilisées réduites et les impacts environnementaux limités.

Il convient désormais de repenser chacune de ces boucles pour trouver les bonnes articulations entre échelles (territoire, quartier, bâti…), temps (planification, stratégie, opérationnel…) et acteurs (utilisateur, financeur, propriétaire, concepteur, constructeur…), pour refonder la fabrique d’une ville flexible. Des nombreuses expériences éparses émergent déjà quelques pistes qu’il faudra structurer pour rendre opérationnelles :

  • Il faudra travailler autant sur l’existant que sur le neuf, et intégrer les enjeux de flexibilité à toutes les étapes de conception.
  • A l’échelle du bâti comme du quartier, la dissociation d’une couche stable (la structure du bâtiment, l’espace public…) d’une autre très souple (l’enveloppe, le second oeuvre, le parcellaire…) pourrait donner de la flexibilité à l’ensemble.
  • Les processus opérationnels et les rôles des acteurs doivent être adaptés aux différents temps de la ville flexible, pour provoquer un alignement des actions de chacun en faveur d’une processus circulaire qui nécessite d’intégrer le temps long.
  • L’ensemble de la réflexion et de la fabrique urbaine doit être interrogé, y compris les approches stratégiques aux échelles territoriales, qui doivent se décliner en réglementations “future-proof”. Pas simple.

Sans doute faudra-t-il lever des verrous, rompre avec des habitudes, inventer des technologies et forger des méthodes ; mais pour que la ville soit véritablement durable, l’urbanisme se devra de devenir circulaire.

Apprendre à faire la ville flexible

Ce sera donc notre tâche des prochains mois : poser les bases d’un urbanisme circulaire. Un chantier pragmatique, partenarial et ouvert dont les prochaines étapes pourraient être :

  • Une objectivation du mouvement de construction de la ville sur la ville. Car si l’étalement urbain fait l’objet de constats convergents, peut-on qualifier et quantifier la dynamique réelle de transformation du tissu urbain existant ?
  • Le recueil des nombreuses expériences de transformation de l’existant et de conception d’espaces bâtis ou urbains flexibles, pour chacune des échelles et des temps. Quels enseignements tirer de ces expériences ? Quelles bonnes pratiques à intégrer dans les étapes de conception ?
  • La mise au point du concept d’urbanisme circulaire, dans une optique très pragmatique privilégiant le passage au réel des idées à l’élaboration de théories qui le resteront.
  • L‘identification des processus vertueux pour l’ensemble des étapes du processus de fabrication de la ville, alignant les acteurs dans une même logique d’optimisation de l’usage des sols, de réduction des impacts et d’adaptabilité et de l’espace urbain.
  • La diffusion en continu de ce travail.

Pour celles et ceux qui font la ville, bâtir une ville plastique par l’urbanisme circulaire sera aussi sans doute un changement d’état d’esprit : accepter avec humilité de penser la ville d’aujourd’hui en laissant celle de demain émerger librement.

Celles et ceux partageant cette vision sont cordialement invités à participer au chantier, partager un idée ou témoigner de leur expérience.

Sylvain Grisot / 2018

Edit 24/08/2018 > Modification des cycles de l’urbanisme circulaire.


Pour ne pas manquer la suite : inscrivez vous à la newsletter de dixit.net