Après avoir médité une journée entière

Texte de Russell Delman

Après avoir médité une journée entière, le 12 novembre dernier

Depuis sept ans, je partage une pratique où nous méditons en continu pendant plusieurs heures. Dimanche dernier, la journée a consisté en deux périodes de cinq heures d’assise et de marche méditatives, dédiées à notre unité avec la terre. On me demande : pourquoi dix heures par jour? à quoi ça sert ? quel en est l’intérêt ?

En préambule, je voudrais préciser que je ne sais pas si cette pratique est utile pour d’autres. Je suppose que pour certaines personnes, c’est le cas et que pour d’autres, non. Je vais donc décrire l’intérêt que j’y trouve pour moi-même.


Après plus de 45 ans de méditation Zen, je pense que le chemin est sans fin et l’apprentissage sans interruption. Ma pratique quotidienne est pour moi le plus souvent un cadeau et une grande joie, un retour au sentiment le plus authentique et le plus simple qui soit du fait que je suis vivant ! Je suis éternellement reconnaissant pour le cadeau incroyable qu’est zazen (assise méditative).

Pleine Conscience, Plein Corps, Plein Cœur

Cette méditation ne repose pas sur une forme rigoureuse de contrôle mental ou de concentration, loin de là. D’abord, l’intention est de se poser et de revenir à la Présence en tant qu’état fondamental, en remarquant tout ce qui s’ajoute aux faits élémentaires du moment. On met l’accent sur son ancrage dans la posture corporelle. Autant que la pleine conscience, le “plein-corps” !

Ensuite, l’intention est de cultiver un accueil chaleureux envers tout ce qui se présente — le “plein-cœur”. Quand on s’aperçoit qu’on se bagarre avec une sensation corporelle inconfortable, un sentiment douloureux ou une pensée perturbante, l’intention est alors de développer une relation amicale avec notre façon de réagir. On revient, encore et encore, sur les faits élémentaires du moment, y compris nos réactions, sans aucun jugement. Tout simplement, on est avec “ce qui est”, et l’on remarque avec une grande bienveillance toutes les opinions, les préférences, les désirs, les flots de pensée, qui apparaissent. Autant que possible, c’est avec la même chaleur qu’on accueille la haine, l’anxiété, l’ennui, les états les moins désirables. Et quand cet accueil chaleureux n’est pas possible, alors on salue ce “pas possible” avec bienveillance.

Trois états reliés entre eux

Bien sûr, lorsqu’on est assis pendant de nombreuses heures, toutes sortes d’états apparaissent. Bien que leur variété soit infinie, pour rester simple, j’en distingue trois principaux.

1- Quelquefois, c’est la joie et le sentiment de légèreté d’être porté par quelque chose de plus grand que “moi-même” qui dominent. Il y a un sens de la grâce, une interconnexion sans effort. Je compare cela à se promener en canoë sur une rivière large et charmante, porté par le courant, sans avoir besoin de pagayer souvent.

2- A d’autres moments, ce qui domine, c’est le travail répétitif de revenir au moment présent, avec douceur. On a en réserve assez d’intention, d’énergie et d’engagement pour continuer à “faire” la pratique. Souvent, on crée ainsi les conditions qui permettent de “tomber” sans effort dans la grâce de la méditation. C’est comme si on avait besoin de pagayer pour revenir au milieu de la rivière, là où le courant peut nous emmener à nouveau.

3- Il y a aussi des moments où le moi historique affirme son désir d’une vie différente de ce qu’elle est : cela peut être le désir que la journée soit finie, ou le désir d’un bain chaud ou le désir d’un moment plaisant. Ce sont les manoeuvres de diversion du moi historique : maintenant, pagayer demande plus d’effort, comme si on était pris dans des turbulences ou coincé dans la boue. On découvre de nouvelles parties de la rivière et cela peut se révéler très difficile.

À ces moments, on peut observer l’esprit qui se met à tourner, à créer des mondes : c’est la “réalité virtuelle” originelle. Faire des plans sur la comète, revenir sur des moments de joie ou de regret, réciter des poèmes ou faire des listes… N’importe quoi peut apparaître. On fait l’expérience brute de ses propres stratégies pour s’absenter — le contraire de se “présenter” — qui apparaissent avec toutes sortes de détails pittoresques. Habituellement, on fonctionne ainsi dans la vie quotidienne, sans s’en rendre compte. C’est donc très enrichissant de passer du temps avec “cette partie de moi qui ne veut pas être présente”. Ces moments sont essentiels pour approfondir la connaissance de soi-même et progresser.

Le cadeau de l’éveil

Se transformer consiste à déplacer notre moi historique, basé sur les pensées, les sentiments et les sensations corporelles, vers l’espace plus vaste de l’Être, dans lequel se produisent tous ces états qui passent. Non pas que le moi historique soit sans importance ou éliminé ; c’est plutôt qu’on le voit dans un contexte plus large. J’apprends à m’occuper de toutes les parties de moi, plutôt que de m’identifier à elles. Cela inclut la partie de moi qui croit contrôler toutes les voix, les sentiments, les opinions, etc.

Le cadeau fondamental de l’éveil est ce déplacement de l’identité. Encore une fois, il ne s’agit PAS de se débarrasser des pensées et des sentiments, ni d’éliminer l’ego, mais de ranger sa maison. L’Être Essentiel est l’espace dans lequel TOUT de notre passé est inclus et intégré. Rester assis pendant de longues périodes met en évidence le fonctionnement de notre moi historique et révèle les endroits où l’on revient sans cesse. D’une certaine manière, c’est comme passer du temps avec un ami. Méditer chaque jour donne le plaisir de rendre visite à un bon ami pour une courte rencontre. Rester assis pendant de longues périodes est comme passer beaucoup plus de temps avec un ami : cela permet d’approfondir la relation, et aussi de faire apparaître des désaccords plus difficiles, des différences de besoins ou de goût.

Épuiser l’esprit

Rester assis longtemps, cela épuise. Cela peut être vraiment dur. C’est comme lorsqu’un coureur de marathon atteint le point où il se rend compte qu’il ne peut pas continuer. À ce moment-là, il se peut que surgisse une nouvelle source d’énergie, provenant d’un endroit plus vaste. On abandonne et on lâche prise. On crie ou on murmure intérieurement : “Aidez-moi, s’il vous plait”. On a l’humilité de reconnaître : “Je ne peux pas faire ça, c’est trop”.

Avant de relâcher son désir de contrôle, le moi historique proteste en générant de nombreuses pensées perturbantes, des images, des sentiments et des sensations qui font ressentir tout cela comme impossible. Arriver à ce point peut être douloureux, mais cela peut aussi être une occasion très utile — encore une fois, pas pour tout le monde et pas toujours, il est essentiel de respecter ses limites.

Porté par la grâce et l’esprit éveillé

Au fil du temps, on découvre que cet Être plus grand ne disparaît jamais — il est soit au premier plan, soit en arrière-plan. L’expérience de la grâce, ou de l’esprit éveillé, est soit présente, soit très proche. Avoir cette expérience, littéralement au plus profond de soi-même, confère une grande confiance, même quand la vie est difficile. Ce que je désigne par la grâce ou l’esprit éveillé, c’est sentir clairement qu’on est porté par un “quelque chose” plus grand, qu’on l’appelle Dieu, Vie, Soi Authentique, ou l’Esprit Vaste. C’est savoir que son moi historique vit dans un espace beaucoup plus vaste, généreux et bienveillant.

Ma gratitude pour cette prise de conscience est infinie.

Russell Delman, novembre 2017

Notes du traducteur

[1] J’ai traduit Mind-Fullness, Body-Fullness, Heart-Fullness par Pleine Conscience, Plein Corps, Plein Cœur. Le jeu de mots est difficile à rendre en français.

[2] Russell Delman est le fondateur de l’école “Embodied Life”. Russell vient de publier ce texte dont cet article est la traduction. L’original est intitulé “Reflections from Nov.12 All-Day Meditation”.

[3] Russell Delman vous invite à le rejoindre le 1er janvier 2018, pour partager avec lui une journée entière de méditation. Plus d’informations sur son site (en anglais).

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