Série d’été | « Les figures de l’ouvrage » (8/9) | William Morris

Laetitia Vitaud
Aug 22 · 9 min read

Mon nouveau livre Du Labeur à l’ouvrage. L’artisanat est le futur du travail va paraître le 18 septembre prochain aux éditions Calmann-Lévy.

Les quelques semaines qui précèdent sont l’occasion, à travers cette série d’été, de vous faire découvrir les auteur.e.s qui m’ont influencée dans l’écriture de ce livre. J’en ai sélectionné neuf, et j’ai décidé de les appeler les « figures de l’ouvrage ». Ces neuf personnalités éclairent chacune à leur manière, par leur vie et leurs idées, le chemin qui reste à faire du labeur à l’ouvrage.

Après Barbara Ehrenreich, David Graeber, Silvia Federici, Henry George, Jane Jacobs, John Ruskin et Mariana Mazzucato, voici aujourd’hui le huitième épisode, consacré à William Morris. La semaine prochaine, la série s’achèvera avec Hilary Cottam.


William Morris, toujours cité avec John Ruskin quand on parle d’artisanat

L’angliciste que je suis a souvent vu passer dans les livres le nom de William Morris à côté de celui de John Ruskin, à propos de la critique victorienne de l’industrie naissante du XIXe siècle. Contemporain de John Ruskin, Morris (1834–1896) a rencontré son « confrère » plusieurs fois. On sait que les deux hommes s’appréciaient, mais qu’ils n’étaient pas proches. Et bien que s’intéressant aux mêmes thèmes, comme la noblesse du travail artisanal et la beauté des savoir-faire perdus de la période médiévale, les deux hommes étaient en réalité très différents. Alors que Ruskin était un contemplatif, Morris était avant tout un homme d’action.

Dans les tourments d’une révolution industrielle qui bouleversait toutes les dimensions de l’économie, de la culture et de la société, l’Angleterre de la seconde moitié du XXe siècle a fait naître à la fois des chantres de « l’innovation radicale » et des artistes décidés à préserver la nature et les savoir-faire oubliés. À la fois les hérauts de la vitesse et ceux de la lenteur.

Comme Ruskin, Morris était un artiste et artisan « multi-potentiel » : romancier, poète, peintre, designer, homme d’affaires et homme politique. Mais on se souvient de lui principalement pour le mouvement de design qui lui a survécu, les motifs de ses papiers peints et l’héritage artistique du mouvement Arts & Crafts. En Angleterre, l’homme est célèbre dans toute sa complexité. Hors d’Angleterre, ce sont surtout les designers qui le connaissent…


La revalorisation de l’artisanat menacé

Dans l’Angleterre victorienne, William Morris a décidé d’œuvrer au renouveau des arts appliqués et à la revalorisation de l’artisanat menacé. En réaction à la standardisation portée par une industrie alors en pleine croissance, le mouvement Arts and Crafts a voulu abolir la distinction entre l’art et l’artisanat, entre la conception et l’exécution. Pour les inspirateurs du Arts and Crafts, tout travailleur, quel que soit son travail, devait produire de la beauté ; tout individu, quelle que soit sa condition, devait être entouré de beaux objets.

Lancé en Grande-Bretagne dans les années 1880, consolidé à l’occasion de l’Exposition universelle de 1887, le Arts and Crafts a ensuite essaimé aux Etats-Unis et en Europe. Il a toujours rassemblé des groupes et associations divers, qui se rassemblaient autour d’idéaux et de valeurs sans forcément s’accorder sur le style artistique. C’est grâce à la force du mouvement qui les portait que tous ces artistes, philosophes, écrivains et artisans ont durablement influencé l’histoire de l’artisanat.

William Morris était aussi nostalgique des matériaux de qualité, caractéristiques du travail des guildes des siècles passés. Son mouvement a donc voulu imposer l’amour du travail bien fait dans toutes les dimensions de la vie quotidienne. Suivant la vision de Morris, le bonheur au travail ne vient pas seulement de son aspect holistique (les tâches ne sont plus divisées comme elles l’étaient à l’usine), mais également de l’unicité, de la singularité de chacun des produits façonnés par les artisans d’art. Par définition, le travail artisanal produit des objets singuliers, à l’opposé des objets identiques, standardisés (et fiables) du travail industriel. Comme l’expliquait Morris, « le vrai secret du bonheur, c’est l’intérêt sincère porté aux détails de la vie quotidienne ». Il était convaincu que chaque individu devait faire de sa maison une œuvre d’art. Pour lui, l’art devait être partout, présent à tout instant dans chaque objet du quotidien.


L’ancêtre des « makers »

Passionné par l’entreprise et la création, Morris a créé de nombreux ateliers pour faire revivre les savoir-faire ancestraux, comme ceux de la reliure et de la tapisserie. En redonnant vie à des savoir-faire que l’on n’enseignait plus, il a renforcé l’idée de la pédagogie par le faire. Puisqu’on avait oublié les leçons des maîtres du passé, il fallait ré-apprendre par soi-même, enquêter, imaginer pour compléter les chaînons manquants, et en partie recréer des techniques et méthodes de fabrication sans doute différentes des techniques et méthodes d’origine. L’innovation radicale que William Morris a imposée à l’époque dans la production n’est pas sans rappeler l’approche contemporaine d’une entreprise numérique comme Netflix, qui a contourné les modes de production habituels de la filière audiovisuelle traditionnelle pour mieux les réinventer. (C’est aussi ce qu’a fait Tesla avec l’automobile.)

La démarche de William Morris n’est pas non plus sans rappeler celles des « makers » modernes. Cette communauté qui se rassemble autour de la culture du “Do It Yourself… Together” a fait des émules partout dans le monde. Le succès du mouvement des makers, inspiré par Dale Dougherty et Tim O’Reilly, révèle des nouvelles aspirations qui touchent toutes les classes de travailleurs, un changement paradigmatique au terme duquel la logique artisanale dominerait à nouveau notre vision du monde du travail.

Pour William Morris, l’artisanat était le moyen pour les travailleurs de retrouver dignité et intégrité au travail. A ses yeux, en faisant des choses belles et des choses utiles, les travailleurs pouvaient exprimer leur personnalité unique et trouver du sens dans leur travail. L’artisanat était le meilleur moyen, pour les travailleurs de l’époque victorienne, d’échapper à l’aliénation.

William Morris ne connaissait pas les robots et logiciels qui transforment aujourd’hui notre monde du travail. Pourtant, sa vision est d’une étonnante modernité. Elle pourrait même avoir plus de sens à l’âge de l’intelligence artificielle qu’elle n’en avait de son vivant. Le travail humain sera ce qu’on en fera. Et si nous choisissions de le rendre plus artisanal et plus épanouissant ?

Depuis un demi-siècle, en effet, de plus en plus de tâches routinières et répétitives sont automatisées. Cela a d’abord été vrai des tâches les plus physiques. Aujourd’hui, ce sont aussi les tâches routinières du cerveau qui sont faites par les machines. Depuis les années 1960, de grands ordinateurs IBM ont commencé à effectuer les calculs faits auparavant par les femmes calculatrices de la NASA (celles que l’on voit dans le beau film Les Figures de l’ombre), qui se sont mises rapidement à programmer ces machines pour ne pas voir disparaître leur emploi.

Demain, tous les métiers seront redéfinis. De nouvelles tâches autrefois réalisées par les humains seront automatisées. Mais nous ne devrions pas voir dans cette tendance une menace. Cela pourrait aussi être une formidable opportunité pour notre société car chaque emploi, parmi ceux qui survivront à l’automatisation, pourra être repensé autour des valeurs de l’artisanat, pour rendre aux humains ces qualités où ils l’emportent sur la machine : la créativité, l’autonomie, la responsabilité, et l’empathie.


Le retour de la main

Les techniques et manières de faire que Morris cherchait à faire revivre étaient peu documentées au XIXe siècle. C’est la raison pour laquelle il était convaincu que l’apprentissage devait passer avant tout par le travail manuel. Pour les artisans selon William Morris, l’enjeu de la réhabilitation du travail était de réconcilier l’intellect et les mains. Aujourd’hui, cette idée est également à l’œuvre dans toutes les pédagogies de type Montessori : Maria Montessori voyait dans la main un « organe exécutif de l’intelligence », car c’est avec la main que nous prenons possession de notre environnement et le transformons. Montessori déplorait la répression exercée par les parents lorsque leurs enfants tendent la main vers des objets. L’enfant, insistait-elle, a besoin de toucher les objets pour se développer. Ces « mouvements constructeurs » de l’enfant sont dictés par le développement de sa vie mentale.

Bien des intellectuels se sont indirectement inspirés de William Morris pour réfléchir au renouveau du travail manuel. Pour Jean-Marie Rouart, romancier et essayiste membre de l’Académie française, nous avons « insidieusement creusé un fossé artificiel entre le cerveau et la main » depuis la Révolution française, « empressée d’abolir les corporations qui associaient pourtant si intelligemment la défense de l’ouvrier et la qualité de son travail ». En séparant la conception de l’exécution, nous avons jeté un discrédit sur le travail manuel, qui commence à peine à se dissiper aujourd’hui. La vogue des grands cuisiniers et la mode du « néo-artisanat » tendent enfin à le revaloriser et certaines grandes entreprises ont commencé à surfer sur cette vague. Ainsi, L’Oréal a créé un prix « Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main », qui récompense les meilleurs artisans français. D’autres entreprises, comme Hermès, conservent depuis longtemps la mémoire des savoir-faire manuels.

Le succès de l’Éloge du carburateur de Matthew Crawford (2009) atteste de ce mouvement de revalorisation du travail manuel. Dans son ouvrage, ce philosophe et universitaire américain explique que le travail dit « intellectuel », valorisé par notre entrée dans l’économie du savoir, est en réalité souvent pauvre et déresponsabilisant pour les individus. Sans repères dans le monde matériel, nous sommes, écrit-il, devenus plus de plus en plus dépendants de la société de consommation : « Ce que les gens ordinaires fabriquaient hier, aujourd’hui, ils l’achètent ; et ce qu’ils réparaient eux-mêmes, ils le remplacent intégralement ».

Matthew B. Crawford

Pour Crawford, le travail manuel requiert de la concentration et les contraintes de la matière forcent l’humilité. Il nous oblige à sortir de nous-mêmes et à porter notre attention sur notre environnement. Son Éloge du carburateur illustre cette thèse avec le récit de sa vie de mécanicien réparateur de vieilles motos. Il y décrit les bienfaits psychiques et cognitifs qu’il a tirés de son travail manuel : il s’est senti devenir à la fois utile et intelligent. « Les métiers manuels souffrent d’une mauvaise image. Tout part d’une erreur fondamentale : parce que le travail est parfois “sale”, on imagine qu’il est aussi stupide. (…) Mais dans mon travail de mécanicien, j’ai trouvé des satisfactions immenses liées aux défis intellectuels qu’il présentait ».

On retrouve ces idées dans un livre superbe sur le métier de charpentier, que j’ai lu récemment, La vie solide, la charpente comme éthique du faire, de Arthur Lochmann : « Lochmann ne tarit pas d’éloges sur cette carrière qui lui laisse une complète autonomie, le remplit d’estime de soi quand la pièce est finie et montée, et lui apporte le calme et la sérénité des rituels immuables dans un monde qui bouge trop vite. Le tout en perpétuant des savoir-faire historiques qui tendent à se perdre », peut-on lire dans l’article ci-dessous publié dans Usbek & Rica.


Rendez-vous la semaine prochaine pour le huitième et dernier épisode de cette série : « Relations humaines et artisanat : le futur des services publics » (Hilary Cottam).

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Du Labeur à l’ouvrage. L’artisanat est le futur du travail

Sortie chez Calmann-Lévy le 18 septembre 2019

Laetitia Vitaud

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Du Labeur à l’ouvrage. L’artisanat est le futur du travail

Sortie chez Calmann-Lévy le 18 septembre 2019

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