Artwork by Piniang

Dakar au temps de la grande soif


Il ya quelques semaines, Jeune Afrique publiait un top ten des villes africaines les plus agréables à vivre et Dakar y figurait à la 8e position. En règle général, les dakarois aiment leur ville. Les DJ le savent qui, pour se les mettre dans la poche, passent la chanson de Youssou Ndour qui proclame “Ndakaru Neix na”. On était donc plutôt enclin à considérer cette place dans le classement de l’hebdo panafricain comme méritée, au moins.


Mais après bientôt un mois passé sans eau courante, on est nombreux à s’être fâché avec notre environnement, devenu, j’ai peine à le dire, ville d’assoiffés torturés par un soleil qui semble être toujours à son zénith. Il s’est installé, dans les esprits, un sentiment de lassitude vis à vis de la capitale et, plus largement, du pays dont elle est le centre de décision. Cela arrive épisodiquement que le spectacle de notre indigence collective, mise en lumière par les délestages, les inondations récurrentes notamment, nous plonge dans le dépit, la colère ou la mélancolie selon nos tempéraments. les réseaux sociaux d’où l’on peut saisir l’air du temps me semblent ne renvoyer que l’expression sous des formes diverses de cet accablement des esprits. Les internautes s’y plaignent, dénoncent, le font au mieux avec humour, rivalisent d’inventivité dans la création de Hashtags et affublent la plus haute autorité du surnom d’Obélix. Alors on rigole, mais c’est parce qu’il vaut mieux ça que de pleurer…


On ne peut pas s’arrêter de vivre, étudier et travailler, alors on continue de le faire en inventant de nouveaux moyens d’y parvenir dans des conditions devenues plus difficiles. Dans certains quartiers où l’on arrive à être voisins sans jamais se fréquenter, du lien social a été recréé par l’entraide. Toute ces notes positives, ces quelques oasis dans le désert, ne changent rien au fait qu’on est forcément affectés, sur le plan du moral, par le spectacle effrayant d’une ville de 3 millions d’âmes, ses hôpitaux compris, dépourvue d’eau courante. Le rétablissement du service nous est annoncé, mais le simple fait que ça ait eu lieu, la possibilité même d’un tel événement, les moyens par lesquels le problème trouve une solution, tout cela est très perturbant et de nature à entamer la confiance que l’on porte à notre collectivité. Pire encore que la pénurie d’eau, à laquelle nous survivons tant bien que mal, me semble être le pessimisme qu’elle alimente.


La semaine dernière, j’ai aperçu le commentaire d’un aîné, d’une célébrité, d’un artiste qui, avec ceux dont il partageait la scène, a marqué l’histoire culturelle de ce pays, annoncer qu’il songeait à le quitter. C’est difficile aujourd’hui de maintenir que “Ndakaru neix na” quand tant de facteurs objectifs le démentent. À la limite, le prochain qui aura le toupet d’entonner ce refrain court le risque de se faire lyncher.

Le fait est que Ndakaru neixul, mais il se trouve que c’est chez nous et qu’on l’aimera presque malgré tout, notre ville posée sur une presqu’île. Et puis cette ville, c’est ce dont on a hérite d’une Histoire, avec des insuffisances à assumer, mais aussi des atouts et un patrimoine qui nous profitent. C’est son héritage culturel qui vaut à Dakar de figurer dans la liste évoquée précédemment des 10 villes africaines les plus agréables. C’est encore lui qui contribue à ce que ,tous les deux ans, Dakar abrite la capitale africaine de l’art contemporain avec sa biennale. Mais Dakar c’est surtout une oeuvre collective, un espace à respecter en n’y jetant pas, de manière anarchique, nos déchets; un leg qu’il nous appartient à tous de valoriser, par des gestes de civilité quotidiens et la participation constructive à la vie de nos quartiers. Alors, si le spectacle général qu’offre Dakar n’est pas glorieux, il laisse voir quelques lueurs d’espoirs et l’espoir, c’est éssentiel à la vie, d’un individu comme d’une collectivité.

PS: l’image d’illustration est une toile de Piniang

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