Explications sur la fin de la collection Romance chez Milady

Lettre ouverte à la communauté

Suite à l’annonce de l’arrêt de la Romance chez Milady, vous avez été des centaines à réagir sur les réseaux sociaux et à juste titre. En effet Milady arrête les collections Romance poche (Slash, Sensations, Historique, Emotions et Suspense). Nous vous devions d’apporter des précisions et c’est ce que nous faisons aujourd’hui avec la réponse portée par Isabelle Varange, directrice éditoriale de Milady. Elle a pris le temps de répondre à toutes les questions et points soulevés dans vos commentaires avec la plus grande transparence.

Parce que vous êtes une communauté qui compte et que contrairement à ce que l’on a pu lire, on le pense vraiment. Alors on espère que cette réponse vous donnera toutes les clés pour comprendre cette décision. On restera toujours disponibles pour vous.

Isa, à toi la parole.


Première chose

Nous savions que nous allions décevoir beaucoup de monde en annonçant la fin de ces collections et nous redoutions cette annonce. Nous ne nous attendions cependant pas à de telles réactions. Nous sommes aussi tristes que vous. Si nous redoutions cette annonce ce n’est pas seulement parce que nous n’aimons pas annoncer des mauvaises nouvelles, c’est aussi parce que ça venait sonner le glas de collections dans lesquelles nous avions mis tout notre cœur. Nous avons commencé à travailler sur la Romance en 2011, pour commencer à publier en mai 2012. Nous sommes fiers des ouvrages et des séries que nous avons publiés, nous sommes fiers de ces collections. Nous sommes reconnaissants aux auteurs et aux lecteurs. C’est un crève-cœur de devoir arrêter. Mais nous n’avons pas le choix.

Deuxième chose

Nous n’arrêtons pas ces collections parce qu’elles ne sont pas « assez rentables ». Ce serait en soit une bonne raison d’arrêter une ligne quelle qu’elle soit dans d’autres domaines que l’édition. Mais le marché du livre est tel que l’éditeur est rompu au numéro d’équilibriste qui consiste à compenser des ventes peu élevées par la publication de titres très commerciaux par ailleurs. Et même quand l’équilibre est rompu, on continue parfois. On l’a fait avec de nombreuses séries : changer la couverture, changer le titre, changer de format, remises en avant, opérations commerciales, etc. En l’occurrence, il ne s’agit plus de cela. On n’arrête pas ces collections parce qu’elles ne sont pas assez rentables, on arrête parce qu’elles font perdre trop d’argent à l’ensemble de l’entreprise.

On a pu lire dans les commentaires en réaction à notre communiqué : « Tout ça pour payer vos salaires à la fin du mois. ». En effet. Nous sommes une maison d’édition indépendante. L’argent que nous gagnons sert à publier d’autres livres. Il n’y a pas de cagnotte cachée qui correspondrait à un fond de pension (et il y a une grande différence entre chiffre d’affaires et bénéfices). Or, pour publier d’autres livres nous avons besoin de payer : les droits, les traductions, les corrections, l’impression, la promotion, la diffusion, la distribution, les stocks, les retours, le tri et le pilon. Et nous avons aussi besoin de payer toutes les personnes qui travaillent en interne sur lesdits bouquins. Donc oui : « Tout ça pour payer nos salaires à la fin du mois », sinon on n’arrêterait pas trois collections, on cesserait notre activité et on mettrait la clé sous la porte.

Quand on est en phase d’investissement, les autres collections qui fonctionnent permettent d’avancer les sommes dont une collection a besoin pour démarrer. Si une collection n’est pas autosuffisante, on continue de la soutenir. Si elle vient en revanche grever le budget des autres, ça devient impossible. On a tenté beaucoup de choses : baisse de prix (qui implique changement de maquette), modification de la charte graphique, changement des noms de collections, opérations commerciales. On a plusieurs fois réorienté notre offre pour que celle-ci corresponde toujours plus à la demande et au lectorat de Milady. Mais d’autres facteurs sont à prendre en compte. Des facteurs qui dépendent du marché du livre et d’autres plus spécifiques au marché de la Romance. Ces facteurs, les voici :

Le marché du livre est en difficulté depuis 2011, les points de vente et surtout la librairie sont en difficulté. Pourquoi ?

1. Les gens lisent moins, ils consacrent leur temps de loisir à d’autres activités.
2. La crise économique de 2008 a impacté tous les marchés, y compris celui du livre et ce durablement.
3. Les points de ventes qui se fournissaient auparavant en prévision de trois mois de vente, se fournissent désormais pour quatre semaines. Conséquence : un livre doit faire ses preuves plus rapidement alors qu’il est mathématiquement moins visible, car présent en moindre quantité sur les points de vente et pour moins longtemps !

Un éditeur doit pouvoir compter sur son fond. Or :

1. Constituer un fond ça prend du temps.
2. Le cycle de vie des ouvrages actuel fait que les livres qui passent en fond deviennent invisibles et qu’il est très difficile de dynamiser ledit fond.
3. Un éditeur qui n’a pas encore eu le temps de se constituer un fond est toutefois confronté aux mêmes contraintes que des concurrents installés. Il doit donc compter sur les sommes injectées en phase d’investissement à défaut de pouvoir compter sur le matelas du fond. Mais ça ne peut pas durer.
4. En Romance il est plus difficile de travailler le fond. On peut rééditer des romans déjà publiés, mais il y a une différence entre rééditer (nouvelle couverture, nouvel ISBN, parfois nouveau titre) et pouvoir compter sur des commandes de romans toujours disponibles. Il est bien sûr toujours possible de rééditer, mais il faut pour cela disposer d’un catalogue étendu. Quant au fond pur, c’est plus compliqué en Romance car les lectrices se focalisent davantage que dans d’autres genres sur la nouveauté.

Un éditeur doit être présent dans tous les points de vente :

1. La Romance en poche ne se vend pas du tout en librairie et très, très peu en grande surface culturelle. Elle se vend surtout en grande surface alimentaire.
2. Des éditeurs qui ont, pour les plus anciens dans ce domaine, quarante ans d’expérience, auront toujours un net avantage au jeu du gagne-terrain qu’un éditeur qui débarque sur le marché, c’est logique. À moins de pousser les murs. Ce qu’on peut faire dans une conjoncture économique plus propice, mais pas en temps de crise.

Un éditeur doit pouvoir envisager plusieurs exploitations pour un ouvrage :

L’inédit en poche est une anomalie : les coûts sont les mêmes que pour le grand format, mais le prix est divisé par deux, voire davantage (il faut trouver le juste prix pour un poche). L’inédit en poche ne peut fonctionner que si les ventes compensent la perte d’une exploitation sur les trois qu’on envisage habituellement (Grand format, poche, numérique).

Une collection comme la Bitlit n’est pas touchée alors même qu’il s’agit à 90% d’inédits en poche, parce que nos niveaux de mises en place et d’écoulements et notre ventilation en réseaux de vente nous permettent de continuer et ne nous mettent pas en danger. L’équilibre est atteint. Et nous sommes leaders en Bitlit, comme nous sommes leaders en Fantasy. Nous ne sommes pas leaders en Romance. Mais même en Bitlit on est parfois contraints d’arrêter une série quand on se rend compte qu’on publie à perte. On ne parle pas d’arrêter une série parce qu’on ne la trouverait plus assez rentable, on parle d’arrêter une série qui nous fait perdre trop d’argent. De l’argent dont on a besoin pour poursuivre notre activité. Et même dans ces cas-là pour certaines séries on a tenté de nouvelles couvertures, de nouveaux formats (Dresden par exemple). En vain. Et ce n’est pas toujours possible.

Un éditeur est à la fois « dans l’urgence et la patience » :

La prospection pour une collection se fait un an à l’avance. On commence à travailler sur une année de publication un an avant la mise en rayon. Il faut prendre en compte le temps de négociation des droits, les délais de traduction, de correction, de fabrication, de commercialisation. Aucune étape ne peut souffrir de délai, c’est l’urgence. Mais on prend des engagements longtemps à l’avance, afin de planifier la production et la commercialisation, c’est la patience. Par ailleurs, dans ce processus, même quand tout est prévu, entre malgré tout une part de foi. Quand les premiers résultats tombent, on peut encore essayer d’infléchir le planning en cours, c’est l’urgence. Mais à ce moment-là on est déjà en train de travailler à l’année d’après, c’est la patience. Tout ça pour expliquer qu’on peut limiter le plus possible les engagements qu’on prend par prudence et en faisant preuve de patience, mais que les délais incompressibles nous contraignent en dernier lieu à finalement prendre ces engagements sans avoir la certitude que les publications en cours nous permettront de poursuivre.

Ce sont des réalités qu’on ne peut pas se permettre d’ignorer.

Encore une fois : nous sommes indépendants, nous ne sommes pas adossés à un groupe. Mais surtout, nous sommes des êtres humains… et on est comme vous : tristes que ça s’arrête. On s’est lancés dans l’aventure de la Romance avec passion, comme pour tout ce qu’on entreprend chez Bragelonne/Milady et on vit la fin de ces collections avec passion aussi.

Heureusement, beaucoup de choses continuent chez Milady en Romance : les collections New Adult et Romantica ainsi que les nombreux passages poche de ces collections.

J’ai écrit « nous » jusqu’ici, je vais écrire « je » maintenant, car je passe à l’aspect personnel.


J’ai commencé à travailler sur la Romance en 2011. Quand je me lance dans un nouveau projet, je le fais à cœur et à corps perdu. J’ai écrit un jour à mes boss :

« On a publié de la Fantasy par nostalgie d’un temps où on croyait que la magie existait, on va publier de la Romance par nostalgie d’un temps où on croyait que l’amour existait. »

On peut dire que les histoires d’amour m’ont sauvé la peau à l’époque : les Romances, les Fanfics et bien sûr Johnlock.

J’aime passionnément la Romance. Je l’ai déjà dit, je l’ai déjà écrit et je l’écris encore : je pense que les auteures de Romance sont par bien des aspects les meilleurs auteurs au monde et elles ont bien des choses à apprendre à leurs confrères et consœurs qui écrivent dans les autres genres, y compris la Littérature. Rien de plus difficile que raconter une histoire d’amour. Ceux ou celles qui n’ont jamais ressenti ce petit sursaut, cette petite explosion/implosion au niveau du plexus solaire quand deux personnages s’avouent enfin leur amour ou s’embrassent pour la première fois ne peuvent pas comprendre. Les autres, les amoureux de la Romance, savent que cette sensation est incomparable et que c’est un véritable tour de force de la procurer sans faute aux lecteurs.

La Romance est un genre qui se renouvelle sans cesse et qui reflète les évolutions de la société. Et ça n’a rien d’étonnant, c’est d’abord dans l’intimité qu’une société change. Au cœur des sentiments et des émotions.

J’ai découvert une communauté formidable en me rendant à ma première convention de Romance aux États-Unis : RWA, Romance Writers of America. J’y vais tous les ans depuis 2013. J’en reviens galvanisée. Il y a une telle humilité, une telle curiosité, un tel courage chez ces auteures qu’on se sent pousser des ailes à leur contact.

À RWA il est de tradition d’inviter chaque année une grande auteure de Romance à parler de sa carrière. Pendant une heure une de ces formidables auteures va nous raconter ses débuts, les lettres ou les mails de refus, le travail acharné, la pugnacité, l’abnégation. Elle va professer son amour pour la Romance, elle va nous faire rire et elle va surtout nous faire chialer. Chacune d’entre elles nous explique de quelle manière la Romance a changé sa vie. Et chacune d’entre elles a changé la vie de millions de lectrices. Pourquoi cette communauté est-elle aussi soudée et comment parvient-elle à aider tant d’auteures ? Deux raisons. La première : les auteures de Romance sont des lectrices de Romance (je suis aussi fan de SF et ça ne m’étonne pas, c’est une des dynamiques des genres : ceux qui font le genre ont commencé par être lecteurs de ce genre et le sont toujours). Ce qui signifie qu’elles se recommandent entre elles ! C’est très rare. La deuxième : ce sont des femmes. Et je vais être sexiste, mais merde : il n’y a pas meilleure émulation que celle qu’on trouve dans les communautés de femmes. Humilité : ces auteures ont compris qu’écrire était un métier et qu’un métier ça s’apprend. Et elles n’ont pas peur d’apprendre. Je n’ai rien d’autre à ajouter à part que je suis fière de les avoir publiées et de pouvoir continuer à publier certaines d’entre elles dans nos collections New Adult et Romantica.

Et enfin : merci à vous pour vos coups de cœur et aussi pour vos coups de gueule qui nous aident à avancer.

Merci pour cette passion partagée.

Isabelle Varange


Et pour cloturer cet article, nous avons compilé toutes les séries concernées par cet arrêt. En voici la douloureuse liste :

SUSPENSE
Hard Ink 
Hotwired
Meurtres en Alaska 
Wild Riders

SLASH
Dancing
Hot in Chicago
La Magie des Magpie
Takeover : Affaire de séduction
The Assignment
The Turner Series
Tucker Springs

SENSATIONS
Backstage 
Cold Fury 
Devil’s Rock 
Fight
Les Héritiers 
Les Idoles du stade 
Lucky Harbor 
Reapers Motorcycle Club

HISTORIQUE
Aventuriers des Highlands
Beaucoup de bruit pour un capitaine
La Confrérie des Lords
La Ligue des libertins
Lady Julia 
Le Clan Murray
Le Highlander
Les Chefs du Clan Murray 
Les Femmes du clan Murray
Les Gentlemen de New York
Wherlocke

EMOTIONS
Contes de filles
Cupcake Club
Deep Haven
Je raffole de…
Le Club des ex
Les Marraines
Playboys
Rainbow Valley
Rock Chick
Roman Holiday
Shelter Bay
Three River Ranch

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