Mode durable: expression en vogue ou tendance de fond?

Les trois piliers d’un système durable: environnemental, social et économique

On entend partout parler de “mode durable” et de “collections durables” aujourd’hui, notamment de la part d’enseignes qui sont pourtant connues pour leur modèle “fast fashion”. Certaines marques font clairement preuve d’opportunisme en utilisant l’expression de manière très libérale. Elles profitent du fait qu’il existe une certaine confusion autour du terme et ce qu’il implique. Personnellement, je n’aime pas qu’on me prenne pour une sardine — du coup, j’ai essayé de creuser un peu pour clarifier les choses!

“And the Oscar for the best definition goes to…”

J’ai trouvé autant de définitions que d’articles, blogs et sites web parlant du sujet! Voici mes trois préférées.

The Reformation, célèbre marque de mode féminine basée à Los Angeles, établit sur son site web que “quelque chose n’est durable que si c’est bon pour l’environnement, pour la société et que ça permet de bien gagner sa vie. Il se trouve que nous pensons que ces choses ne s’excluent pas mutuellement”. Zady, une marque de mode féminine promue par Emma Watson pour ses pratiques éthiques et écologiques, insiste également sur ces trois piliers de la durabilité.

L’encyclopédie de la mode écrite par Alex Newman and Zakee Shariff et publiée en 2009, intitulée “Fashion A to Z: an Illustrated dictionary” (la mode de A à Z: un dictionnaire illustré”, déclare: “Mode durable — une approche philosophique de la mode où les vêtements et accessoires sont produits de manière durable (i.e. qui pourrait théoriquement continuer indéfiniment sans nuire à l’environnement), en utilisant des matériaux respectueux de l’environnement comme des fibres biologiques ou écologiques, des tissus recyclés, en prenant en considération des sujets comme une production efficiente en énergie, les droits des travailleurs, des packagings biodégradables et l’empreinte carbone liée aux frais de transport.”

Patagonia, la marque de vêtements de sport fondée par Yvon Chouinard il y a 40 ans et fleuron de l’industrie textile en termes d’engagement éthique et écologique, ne parle pas de durabilité mais de responsabilité. Tout commence par la réalisation de la responsabilité de l’entreprise face à son environnement global — et comme le dit Yvon lui-même, “scruter en permanence ses propres actions, c’est faire face à un tas d’emmerdements.” Ils ne prétendent pas être des modèles de responsabilité (et pourtant je suis assez convaincue qu’ils le sont — tout comme un tas d’autres consommateurs, ainsi que des experts du sujet) — mais ils s’engagent publiquement à améliorer chaque jour leur empreinte sur la planète.

Les trois aspects centraux de la durabilité

On sent que certains thèmes sont récurrents et liés dans ces définitions:

1 — L’idée que la durabilité ne concerne pas seulement l’empreinte écologique, mais également sociale et économique

On oublie parfois que chaque fois que nous produisons quelque chose, nous utilisons (et souvent détruisons) des ressources de la planète. Une activité durable doit idéalement utiliser des ressources durables, et a minima investir pour pallier la destruction des ressources consommées (par exemple, en plantant des arbres, en nettoyant les océans, etc). Mais cela ne constitue qu’une partie du problème. Pour qu’un système de production soit durable, les travailleurs doivent gagner assez pour vivre “raisonnablement” — c’est-à-dire qu’ils doivent pouvoir se nourrir, se loger, se soigner et avoir accès à une éducation. En quelques mots, ils doivent pouvoir vivre comme nous considérons qu’il est normal de vivre. D’après Zady, seulement 2% des vêtements produits sont faits par des personnes qui touchent un revenu vital couvrant ces besoins fondamentaux. Enfin, l’aspect économique souligne l’importance que tous les acteurs de la chaîne s’y retrouvent financièrement. Le système n’est pas durable économiquement quand la pression sur les coûts augmente au point que les fournisseurs ne fassent plus de marge, ou que les consommateurs habitués à du “pas cher” refusent de payer un peu plus…

2 — La nécessité d’avoir une approche holistique de la durabilité

Pour créer un système durable, il faut considérer une multitude d’éléments liés à l’activité de l’entreprise ou du consommateur — et pas seulement les matières premières utilisées. Quels mode de transports sont utilisés? Combien consomment-ils d’énergie non renouvelable? Quelles teintures? Sont-elles toxiques pour l’environnement? Les eaux sont-elles traitées en sortie d’usine? Si les fibres sont d’origine animale, quel est l’impact de l’élevage sur l’environnement? Par exemple, l’élevage de mouton a déjà provoqué des destructions environnementales dues à la surexploitation des pâturages. Bref, il est important de regarder le processus dans son ensemble. Utiliser du coton bio pour produire un jean, c’est bien, mais si celui-ci est délavé à grand renfort de produits toxiques puis livré par avion à l’autre bout de la planète, cela ternit un peu le travail accompli en début de chaîne… non?

3 — La responsabilité des acteurs

Les entreprises et les consommateurs doivent prendre conscience de leur rôle dans la chaîne de valeur et s’engager à améliorer le système. Toute production repose sur la destruction de ressources naturelles — nous ne pouvons pas changer cela. En revanche, nous pouvons prendre nos responsabilités et décider de produire mieux et consommer mieux. Personne ne peut nous obliger à le faire; mais certains peuvent nous encourager à le faire… et de la même manière, nous pouvons encourager de nombreux amis, relations et entreprises en changeant notre manière de consommer.

Et les collections durables qui fleurissent partout alors?

Maintenant qu’on y voit un peu plus clair, on peut mettre le concept à l’essai. Par exemple, peut-on dire que les lignes H&M Conscious et Zara Join Life sont durables?

D’après ces définitions, la réponse selon moi est clairement non. Ces lignes sont produites avec des matériaux éco-responsables et biologiques. Pour la plupart, les tissus ne sont pas 100% bio mais un mélange de bio et de non bio — je me rappelle avoir vu en magasin pendant l’été 2016 chez H&M un combishort avec l’étiquette “Conscious” et dont la composition indiquait qu’il contenait seulement 67% de coton recyclé. La question de l’impact social n’est tout simplement pas abordé. Quand je vois certaines pièces couvertes de broderies, de perles et de sequins, et vendues à des prix extrêmement bas, je sais que cela n’a été possible qu’au prix de filières manufacturières non éthiques au Bangladesh ou dans d’autres pays en développement. Lucy Siegle explique en détail comment ce système fonctionne dans son livre “To die for: is fashion wearing out the world” (A en mourir: est-ce que la mode épuise la planète).

Je ne doute pas de la bonne volonté des groupes Inditex (détient Zara) et H&M — ils ont commencé à s’engager vers une mode plus éthique et écologique ces dernières années. Ils investissent dans des matériaux plus sains pour la planète et travaillent même avec Greenpeace pour réduire la quantité de déchets toxiques produits par leurs usines à horizon 2020. En revanche, leur collections actuellement présentées comme “durables” ne remplissent pas les critères. A leur décharge, ce sont essentiellement les médias qui font l’amalgame entre durable, écologique, eco-friendly et éthique; mais à la fin de l’histoire H&M et Zara sortent gagnants et entretiennent cet intérêt médiatique.

Si vous voulez faire un achat qui ne sacrifie ni le style, ni l’environnement et ni les droits des travailleurs textiles, de plus en plus d’options existent qui satisfassent tous ces critères. Je parlerai dans un prochain articles de ces marques auprès desquelles vous pouvez déjà acheter! Et si vous tombez demain sur une marque qui parle de “ligne durable”, vous saurez quelles questions poser. Est-ce que cette marque considère tous les aspects de la durabilité (environnemental, social, économique)? Est-ce que cette marque prend en compte toutes les étapes de sa chaîne de valeur — et pas seulement le sourcing de matières premières? Est-ce que cette marque reconnaît sa responsabilité envers l’environnement, et s’engage pour améliorer ses procédés? Si oui, vous avez trouvé une pépite. N’hésitez pas à la soutenir en y faisant vos achats shopping et en parlant autour de vous (et en la partageant en commentaire ici)! #Votewithyourwallet