Le vivre-ensemble

Thématiser ce terme républicain de “fraternité”

S’il nous faut repenser notre rapport au travail et à l’activité, afin que « l’image portée » colle beaucoup plus à la réalité (voir Le travail / Retrouver une “spiritualité” du travail ?), il nous faut aussi repenser notre rapport aux autres. Et thématiser ce terme républicain de « fraternité », le parent pauvre du triptyque, qui est loin pourtant d’aller de soi.

Une volonté constante de vivre-ensemble

La fraternité, c’est et ce n’est pas seulement avoir le souci de ceux qui sont loin (géographiquement, socialement, économiquement et/ou culturellement). C’est aussi avoir le souci quotidien de ceux qui sont proches et qui ne sont pas moi : ceux que je côtoie au quotidien, que je croise, avec lesquels j’interagis ; ceux qui donnent un sens continu, pratique et ordinaire à ce terme de fraternité.

Suis-je également capable de regarder (et de considérer) la personne avec laquelle je vis, mon voisin de palier, le SDF en bas de chez moi, les habitants de mon quartier, mes commerçants de proximité, la personne qui attend devant moi à la caisse du supermarché, celle devant laquelle je m’assois dans les transports en commun, l’agent d’entretien que je croise tous les matins à la crèche de mon enfant, les collaborateurs de mon équipe, mes clients, le transporteur qui me livre, etc., etc. ?

La fraternité, ce n’est pas un grand mot, ou un terme qui désigne un « espace réservé », à part, en-dehors de notre quotidien (un beau moment ou un beau geste que l’on n’a pas à inscrire dans l’ordinaire de nos vies). Pourrait-on imaginer cela une minute de la liberté et de l’égalité, autres volets du triptyque ? Que l’égalité puisse être encapsulée et réservée à certains moments, ou faits et gestes de notre vie ? Que la liberté puisse ne pas être continument éprouvée, défendue, portée ? Il n’en est pas autrement de la fraternité. La fraternité, c’est l’autre nom pour dire notre volonté de vivre-ensemble. Et il y faut de la volonté, une volonté constante, inscrite dans l’ordinaire de nos interactions.

La fraternité, c’est l’autre nom pour dire notre volonté de vivre-ensemble. Et il y faut de la volonté, une volonté constante, inscrite dans l’ordinaire de nos interactions.

Si l’autre ne me gène pas, c’est que je ne suis pas réellement en contact avec lui. Facile aujourd’hui, avec un casque sur les oreilles et son téléphone portable sous les yeux, de ne plus être en contact, dans la rue, dans les transports, dans les magasins, en faisant du sport, dans les musées et ailleurs. Vivre ensemble, c’est vivre réellement avec les autres, non pas les ignorer. C’est regarder réellement, entendre, apprendre, être dérangé.

J’ai parfois le sentiment que nous sommes devenus une société de somnambules, tout juste bons à nous ignorer. Quand on se réveille parce qu’une bombe vient d’exploser, on a peur, on s’aperçoit que le monde est peuplé, et de gens profondément différents, et qu’on ne sait pas vivre ensemble. Il n’y a plus alors qu’à se précipiter dans les bras du Front National qui promet de « vider un peu tout ça », en tout cas de vider la France de « ceux qui ne sont vraiment pas comme nous… »

Mais je fais aussi l’expérience très régulière et ordinaire d’un plaisir et d’une volonté simple de vivre ensemble : quand on me regarde et qu’on me tient la porte d’un métro, quand on anticipe ma demande et qu’on m’aide à porter une poussette, quand on prend des nouvelles, quand une conversation s’engage, quand on blague à plusieurs dans un embouteillage, pour ne citer que ces gestes les plus insignifiants, qui sont déjà le terreau cependant d’un « bien vivre-ensemble ».

Attentats

Jeudi 19 novembre 2015. Je me réveille encore une fois ce matin avec une boule au ventre : la peur. Puis le rideau de ces maux du passé, d’hier (les attentats du 13 novembre 2015), d’avant-hier (l’attaque de Charlie Hebdo en janvier 2015) et de blessures plus lointaines encore s’entrouvre, voire se déchire : lambeaux de mort qui occultent mon présent, que ma présence réelle au monde m’aide à dissiper cependant.

Présence : tel est pour moi le premier antidote à cette peur, à ce mal insidieux qui s’immisce en moi. Etre pleinement présent à l’autre, au monde, à cet instant et à sa nouveauté radicale, croire aux potentialités toujours renouvelées de l’action. La peur naît de la projection que l’on fait de notre passé sur le futur. J’ai peur car j’ai cru pouvoir compter sur cette projection. Je n’ai pas cru au futur qui s’invente. Ce qui est ne sera pas toujours. Ce qui vient n’est pas. Simple promesse du temps. Appel à prendre part activement, quotidiennement, simplement, à ce que sera demain.

Ce qui est ne sera pas toujours. Ce qui vient n’est pas. Simple promesse du temps. Appel à prendre part activement, quotidiennement, simplement, à ce que sera demain.

La démocratie ne souffre pas de demi-présences. La liberté, l’égalité et la fraternité ne peuvent être portées par des ombres. Une amie, complice de mes aventures entrepreneuriales, me disait un jour : ne soyons pas des ombres en ce monde. Elle visait juste et cela m’a marquée. Tout ce que je retiens, tout ce que je ne dis pas, tout ce que je ne donne pas à l’autre dans l’ordinaire d’une interaction me soustrait au monde. Demi-présence qui empêche la rencontre, le dialogue et l’action. Ne puis-je pas m’entraîner, et en entraîner d’autres avec moi, à une plus entière présence ?

Il n’y a rien de grave dans cette « présence ». On pourrait vouloir la disqualifier en la renvoyant à l’univers des « grandes personnes », des choses trop sérieuses, en lui opposant un droit à oublier, se divertir ou ne pas regarder. Un droit à ne pas être tout à fait. Ce serait une erreur.

Que l’on considère la présence au monde d’un enfant — pleine, entière, qui ne biaise pas — et sa force de vie ! L’enfant, depuis la place qu’il occupe, a les yeux grands ouverts. Ne croyons pas que, pour retrouver une telle force de vie, il faille nous limiter à voir ce que l’enfant en nous voyait (autrement dit : ne pas trop regarder, ne pas trop y penser, ne pas chercher…). Car l’enfant voyait tout depuis ce qu’il était. L’enfant a les yeux grands ouverts. Refaisons nôtre ce regard. L’enfant ne se met pas d’œillères. La peur vient de ce placard dans lequel je me suis enfermée, et dans lequel il fait trop noir.

Suis-je capable d’également regarder cette terre qui s’épuise, ces migrants qui arrivent, mon voisin de palier, ce parent qui vieillit, cette personne handicapée, cet étranger, ce rom, ce chef, cet Autre et ma propre difficulté ? Présence à soi, aux autres, au monde : elle rend joyeuse, elle rend solide, elle rend humble aussi. Elle permet d’être et de vivre réellement, de profiter d’un éclat de rire, de s’interroger et de chercher en vérité, et peut-être aussi, je crois, de regarder l’être aimé qui s’en va, fauché comme lors de ces attentats.

Suis-je capable d’également regarder cette terre qui s’épuise, ces migrants qui arrivent, mon voisin de palier, ce parent qui vieillit, cette personne handicapée, cet étranger, ce rom, ce chef, cet Autre et ma propre difficulté ? Présence à soi, aux autres, au monde : elle rend joyeuse, elle rend solide, elle rend humble aussi.

Notre responsabilité sera celle-là : d’avoir lâché, d’avoir abandonné, d’avoir arrêté d’avancer en ce monde. Non pas de ne pas avoir trouvé, mais d’avoir arrêté de chercher. Présence entière qui se risque encore pour « apprendre à marcher », ou bien vaine baudruche qui ne cesse depuis l’âge adulte de se dégonfler ? Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Demi-ombre, je ne fais qu’indiquer un chemin qui, me ramenant à moi, me ramènera aussi à l’autre.

J’aime me lester en chemin de ces petits cailloux laissés par d’autres, qui me rendent plus réelle, ou plus consistante : « il est grand temps de remplacer l’idéal du succès par celui du service » (c’est Einstein qui le dit, cela ne date donc pas d’hier !) ; « ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à un monde profondément malade » (Jiddu Krishnamurti) ; « quelle que soit l’originalité que nous revendiquons, avec parfois plus de conformisme qu’on ne le pense, l’important est de savoir communiquer avec l’autre, avec les autres » (Stéphane Hessel) ; ou encore celui-là, le plus modeste et le plus beau peut-être : « ne laissez personne venir à vous et repartir sans être plus heureux » (Mère Teresa). Voilà notamment ce qui me rend présente aujourd’hui, ou ce qui me donne partie de ma consistance : ce sont bien les autres.

Voilà ce qui me rend présente aujourd’hui, ou ce qui me donne partie de ma consistance : ce sont bien les autres.

Enracinement

Je voudrais revenir sur un point qui me frappe : ce sentiment que beaucoup peuvent avoir, à Paris et dans d’autres grandes villes, d’être plus proches d’un habitant d’une métropole à l’autre bout de la planète que de celui qui habite de l’autre côté du périph’, ou à une heure de train dans une zone rurale. Cette extension de son sentiment d’appartenance, s’il est à coup sûr une richesse, présente aussi un risque : celui de se substituer à une appartenance tout aussi quotidienne et réelle à un quartier, une ville, un pays ou un territoire.

Emmanuel Macron a des mots très tendres (et très proustiens, aussi) pour dire son amour de la France, du pays, des territoires et de ceux qui les ont fait à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui. « Mon premier souvenir de la France, ce sont nos traversées en voiture pour rejoindre le lieu de nos vacances, dans les Pyrénées : une douzaine de voyages qui se confondent dans ma mémoire pour n’en faire qu’un, celui d’un grand rouleau de paysages défilant entre Amiens et Bagnères. J’étais donc un enfant de la province (…) Né dans la Somme, je vivais l’arrivée à Paris comme une promesse d’expériences inouïes, de lieux magiques. (…) Puis venaient les charmes lagunaires, presqu’irréels du marais Poitevin, la lumière crue du Bordelais de Mauriac, les Landes et cette odeur de térébenthine qui envahit tout. Enfin la chaîne pyrénéenne apparaissait à l’horizon, fin du voyage, un refuge dans le temps, un endroit pour être heureux. La vie de notre pays est faite, pour chacun, de petites odyssées comparables. Et ces milles odyssées françaises tissent la carte invisible d’une France à la fois une et diverse (…) Il n’y a pas de sentiment que je comprenne mieux que l’attachement à son terroir. Chacun a son endroit de France qui le tient, son point fixe » (Emmanuel Macron, Révolution, XO Editions, 2016, p. 45). Je nuancerais : « chacun devrait pouvoir avoir… »

On parle là d’enracinement, d’une inscription réelle et ordinaire sur un territoire donné, première échelle absolument essentielle pour faire vivre et porter ce terme républicain de « fraternité » (ou cette volonté de vivre ensemble). Avoir cette volonté de vivre ensemble, ce n’est pas avoir la volonté de vivre avec ceux que j’ai choisis, en bas de chez moi ou à l’autre bout de monde. C’est avoir la volonté (… décider d’avoir la volonté) de vivre avec tous ceux qui traversent ma vie. Cela commence à l’échelle de ma rue ou de mon quartier… et cela peut ne jamais s’arrêter, à aucune frontière, sinon celle de l’humanité.

Ce deuxième élément d’un nouveau Grand Récit (après Le travail / Retrouver une “spiritualité” du travail, thématique abordée dans un précédent billet) consiste à poser le principe d’une société inclusive, versus une idéologie exclusive qui, poussée à son terme, est proprement intenable.[1]

Il faudrait admettre finalement que « je » ne suis pas au centre. La relation est au centre. Je ne suis pas d’abord un sujet de droits, mais un sujet d’obligations (c’est Simone Weil qui dit cela[2]), les droits en découlent. J’existe, non pas à mesure de ce que j’obtiens, mais à mesure des responsabilités que j’accepte ou que je me reconnais : envers les autres, envers la terre, etc. Et cela, ni les idéologies de droite, ni les idéologies dites de gauche, nées sur le terrain de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, ne sont capables de le penser. Un autre espace politique est nécessaire, bâti en particulier sur le socle : responsabilité = dignité.

J’existe, non pas à mesure de ce que j’obtiens, mais à mesure des responsabilités que j’accepte ou que je me reconnais : envers les autres, envers la terre, etc. Cela, ni les idéologies de droite, ni les idéologies dites de gauche, nées sur le terrain de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, ne sont capables de le penser. Un autre espace politique est nécessaire, bâti en particulier sur le socle : responsabilité = dignité.

[1] Il y aurait à retravailler ici le lien que fait Hannah Arendt entre « l’action » au sens plein du terme — « faculté d’interrompre et de commencer du neuf », à distinguer de la conduite, des comportements, etc. — et « la condition humaine de la pluralité », le fait que « ce sont des hommes et non pas l’homme qui vivent sur terre et habitent le monde » (Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 313 et p. 41, pour les termes cités).

[2] L’Enracinement. Prélude à une Déclaration des Devoirs envers l’Etre humain commence même par ces mots : « La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond ; l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque envers lui » (Simone Weil, L’Enracinement, Quarto Gallimard, 1999, p. 1027).