Démographie et climat

Emmanuel Pont
Jul 16, 2019 · 32 min read

Pour “sauver la planète” faut-il d’abord réduire la population ? On entend souvent que la démographie est une priorité pour l’écologie, des associations ont même été créées sur le sujet, et le débat s’enflamme régulièrement dans la communauté. Selon certaines études avoir un enfant est de loin la pire chose qu’on puisse faire envers l’environnement. Comment éclaircir le sujet et apporter une réponse rationnelle ? En tant qu’individu “écolo”, faut-il renoncer à avoir des enfants, et culpabiliser pour ceux qu’on a déjà ? C’est parti pour une enquête pleine de surprises sur le climat et la démographie.¹

Sommaire

Oui, mais …

Commençons par une évidence, si nous étions deux fois moins toutes choses égales par ailleurs, l’humanité produirait deux fois moins d’émissions de gaz à effet de serre, et deux fois moins de pollution de manière générale. Ce raisonnement est tellement courant qu’il a pu devenir le scénario d’un film grand public. Cette “évidence” n’est pourtant pas forcément pertinente. Au rythme actuel de croissance de la pollution, on atteindrait très rapidement le même niveau. On peut douter de la capacité de l’humanité à agir avant d’être au pied du mur. Il suffirait de “supprimer” les 10% les plus riches pour arriver au même résultat. Et évidemment, on ne peut pas rayer d’un trait de crayon des êtres humains, il faut se poser la question des moyens à la fois réalistes et éthiques pour agir sur la démographie.

Comment aller plus loin et lier numériquement pollution (au sens général) et population ? Nous allons partir d’une équation toute simple, l’équation de Kaya, qui décompose la pollution en fonction des individus :

Pollution = nombre de personnes x pollution par personne

C’est une identité, c’est forcément vrai, mais pas forcément pertinent non plus. Par exemple si le Qatar est en haut du classement des émissions par habitant, ce n’est pas à cause du style de vie décadent de ses habitants (qui sont à 85% des immigrés précaires de pays pauvres), mais de son importante industrie gazière. On peut aussi décomposer en fonction de la production de tomates, ce sera tout aussi vrai, mais sans aucun intérêt.

Une conclusion évidente de cette équation est que réduire la population de 10% et la pollution par personne de 10% ont le même effet global sur la pollution, on peut donc s’en servir pour comparer. Comment bien utiliser cette équation pour guider la réduction de la pollution ? En comprenant mieux ses deux parties (population et pollution par personne), et en l’utilisant aux bons niveaux, car elle reste vraie de l’échelle de l’humanité jusqu’à l’individu. Pour la suite j’utiliserai pollution au sens large, le raisonnement est le même pour les gaz à effets de serre, la perte de biodiversité, le plastique … Je préciserai quand les chiffres portent sur des quantités définies, notamment les émissions de gaz à effet de serre, qui sont plus faciles à mesurer qu’une empreinte écologique plus globale.

Comment évolue la population aujourd’hui?

On peut avoir l’impression qu’elle augmente de plus en plus vite, et même qu’elle suit une courbe exponentielle en regardant d’assez loin ou en plissant les yeux. C’est pourtant une illusion d’optique, ou une présentation trompeuse. Le taux de croissance de la population mondiale décroît régulièrement depuis 1970 et les projections prévoient une stabilisation de la population autour de 2100 :

La population augmente ou diminue quand il y a une différence entre la mortalité et la natalité. Elle se stabilise car tous les pays (sans exception jusqu’ici) passent par ce qu’on appelle une “transition démographique”. La mortalité commence à baisser grâce à l’augmentation du niveau de vie, les progrès de l’hygiène et de la médecine. A ce moment la population augmente rapidement, car la natalité baisse plus progressivement.

La fécondité diminue progressivement pour atterrir autour d’un taux qui assure la stabilité de la population. Ce taux, appelé “seuil de renouvellement des générations” est autour de 2,1 enfant par femme dans les pays développés, de 2,3 en moyenne dans le monde, et peut monter jusqu’à 3,4 (il dépend de la répartition de la population entre hommes et femmes, et de la mortalité avant de faire des enfants).

Étant donné que la baisse de la mortalité fait l’unanimité, la marge de manœuvre que tout le monde regarde est la natalité. Son meilleur indicateur est le taux de fécondité (pour être exact, l’indicateur conjoncturel de fécondité) :

Taux de fécondité = nombre moyen d'enfants par femme en âge de procréer

Aujourd’hui la plupart des pays ont un taux de fécondité en dessous de 2,1 et leur population baisserait à long terme si elle n’était pas complétée par les migrations. Un certain nombre de grands pays sont en fin de transition démographique avec une fécondité proche de 2,1, par exemple l’Inde avec 2,28 en 2018 (probablement déjà en dessous du seuil de renouvellement en raison de la mortalité infantile et du déséquilibre entre les sexes). D’ailleurs l’Inde c’est plus d’un milliard d’habitants, lorsqu’on la décompose par état on se rend compte qu’elle n’est pas du tout homogène : la moitié des états sont sous 2,1, pour la moitié de la population. En revanche atteindre 2,1 ne signifie pas que la population va se stabiliser immédiatement : les générations récentes plus nombreuses auront aussi des enfants, qui ne seront pas “annulés” par les morts de générations anciennes moins nombreuses. La stabilisation est nettement plus lente, ce qu’on appelle “l’inertie démographique”. Ainsi la population chinoise augmente encore doucement malgré un taux de fécondité très bas de 1,6 enfants par femme.

Il reste deux grands groupes de pays moins avancés dans leur transition démographique, en vert sur la carte : l’Afrique intertropicale et les pays moyen-orientaux moins développés (principalement Irak, Yémen, Afghanistan, Pakistan). Rappelons que cela correspond aussi à une mortalité, notamment infantile, beaucoup plus élevée que dans les pays développés. La plupart de ces pays en transition ont un taux de fécondité en baisse régulière, comme on le voit sur l’historique des 8 pays les plus peuplés au dessus de 2,1 … sauf accident de parcours comme la crise économique en Égypte :

La transition démographique est influencée par un certain nombre de facteurs : développement économique, santé, éducation (principalement des filles), travail des femmes, normes sociales, incitations et interdictions, contraception, retraites, système de santé … Il est difficile de séparer ces différents facteurs, et leur importance relative semble varier fortement selon les pays (j’ai pu trouver toutes sortes d’estimations différentes et de cas particuliers). En tout cas leur combinaison est importante, il ne suffit pas de distribuer des contraceptifs pour engager la transition démographique. C’est globalement la misère qui crée la surnatalité.

La transition démographique peut-elle “reculer” en cas de crise, comme on l’a vu en Égypte ? Lorsqu’on regarde un échantillon de pays en difficulté ils restent tous sur une pente nettement décroissante, seuls l’Irak et le Zimbabwe ont connu un plateau temporaire de fécondité. En regardant 20 ans plus tôt il y a bien quelques augmentations (Somalie, Yémen, Congo, Haïti). J’avoue avoir été très surpris de ne trouver aucune rupture brusque, dans un sens ou dans l’autre : les guerres ou les famines n’ont pas d’effet notable sur la fécondité. Il ne semble pas que ce soit un lissage du calcul du taux de fécondité, qui est réalisé par année. En cherchant un peu plus il n’y a que de très rares cas d’augmentation, comme l’Algérie dont la fécondité est passée de 2,4 en 2002 à 2,9 en 2012.

Comment évoluera la population dans le futur ?

L’ONU produit régulièrement des projections qui font autorité, et vient de publier sa dernière version :

La nouveauté de ce rapport est que la fécondité semble rester durablement sous le seuil de 2,1 dans les pays développés, et donc qu’ils se dirigent vers une décroissance démographique en douceur. L’ONU prévoit ainsi une convergence des taux de fécondité vers 1,9, alors que les projections précédentes visaient 2,1.

Par contre attention au piège² ! Les scénarios présentés généralement comme “haut” et “bas” sont en fait construits par une différence arbitraire de fécondité de plus ou moins 0,5 enfants par rapport au scénario moyen. Cela a pourtant peu de sens pratique : une variation de la fécondité aussi forte partout dans le monde est extrêmement improbable. Le taux de fécondité mondial est de 2,4 aujourd’hui et le scénario moyen de l’ONU prévoit une stabilisation à 1,9 en 2100, soit une réduction de 0,5 en 80 ans. Les “vrais” scénarios haut et bas, ce sont plutôt les petits pointillés rouges (intervalle de confiance à 95%).

Comment calcule-t-on ces projections ? En prévoyant par pays l’évolution des taux de fécondité, de mortalité, et les migrations. Les démographes calculent “toutes choses égales par ailleurs”, ils n’ont pas de boule de cristal et ne peuvent pas prévoir le reste de l’évolution du monde (guerres, famines, crises, etc). C’est ce qu’on peut faire de mieux en restant rigoureux, mais cela pose un problème particulièrement gênant dans le cadre de l’écologie : on ne peut pas penser en même temps que le monde subira des crises écologiques importantes dans le futur proche et que la population va continuer à évoluer comme si de rien n’était. Prenons pour exemple le Niger, pays à la plus haute fécondité mondiale (7 enfants par femme), pour 20 millions d’habitants aujourd’hui. C’est aussi un des pays les plus pauvres du monde, à 90% désertique, qui souffre régulièrement de famines touchant la majorité de la population. Qui croit vraiment qu’avec la désertification, le manque d’eau et l’instabilité politique dans la région le pays pourra multiplier sa population par 9 pour atteindre 180 millions d’habitants en 2100, soit une fois et demi la densité actuelle de la France ? Dans le cas du Niger, même la projection de 60 millions en 2050 laisse dubitatif. Ce n’est pas vrai pour tous les pays, en particulier un certain nombre de pays africains peuvent accueillir une population nettement plus élevée, mais il faut s’interroger selon chaque contexte local.

Alors, les démographes de l’ONU sont-ils idiots ? Absolument pas, ils font leur travail de démographe, qui est d’estimer les évolutions de population à partir des tendances démographiques actuelles. C’est bien pour cela qu’on parle de projections et non de prévisions. Les ̶i̶d̶i̶o̶t̶s̶ imprudents sont ceux qui reprennent ces projections dans le débat public sans aucun recul. C’est tout aussi peu pertinent que les calculs de réduction du PIB de 10% pour 6°C de réchauffement en 2100.

Pour la suite je me limiterai aux projections pour 2050, assez proches pour rester dans le domaine du raisonnable. C’est aussi une très bonne échéance pour l’écologie : il faudra notamment être neutre en carbone à cette date, quel que soit le nombre d’habitants. Miraculeusement cet objectif commence à faire l’unanimité dans le monde politique et économique en France. Le gouvernement l’a prévu dans une loi, et les présidents de Renault et BNP ont présenté une étude sur cet objectif financée par la moitié des entreprises du CAC40. Bref, c’est du sérieux. C’est à l’aune de cet objectif qu’on pourra mesurer l’importance de la démographie pour le climat.

Pas de projection pour 2100 : le monde aura très profondément changé, que ce soit par une transition vers une société plus soutenable, ou contraint par des catastrophes écologiques, auquel cas nous ferons face à des problèmes bien plus graves que la population. Aujourd’hui les prédictions pour 2100 c’est l’épuisement de la plupart des ressources, un réchauffement d’au moins 4°C, une chute violente de la productivité agricole et une partie importante de la planète inhabitable. Qu’on le veuille ou non, nous serons très loin du “toutes choses égales par ailleurs”. Enfin la plupart des facteurs écologiques, notamment le climat, ont une inertie importante : il sera principalement trop tard pour agir.

En fait, même sur la démographie il y a débat : la transition démographique est beaucoup plus rapide dans les villes que dans les campagnes, et le monde s’urbanise plus vite que prévu (ce qui n’est pas vraiment une bonne nouvelle pour l’environnement). Ces projections verraient la population mondiale atteindre son maximum en 2050 plutôt qu’en 2100, entre 8 et 9 milliards. Je ne me prononce pas dessus, cela ne change pas notablement le chiffre en 2050.

Comment pourrait-on réduire la croissance de la population ?

Pour les pays en début de transition démographique on connaît les principales politiques, mais elles sont déjà appliquées dans la majorité des cas (dans la limite des moyens souvent limités des états). Il est possible de les amplifier mais il n’y aura pas de miracle : le développement prend du temps même si dans les bonnes circonstances certaines mesures à court terme peuvent être efficaces. En Afrique 1/4 des femmes souhaitent des moyens de contraception mais n’y ont pas accès. La limitation autoritaire du nombre d’enfants n’a été adoptée que par deux pays dans le monde, la Chine et le Vietnam, et semble hors de portée politique aujourd’hui. Le débat reste d’ailleurs ouvert sur l’efficacité réelle de la politique de l’enfant unique en Chine, la fécondité ayant surtout baissé avant.

Pour les pays en fin de transition ou après, la grande majorité, c’est beaucoup plus compliqué. Le niveau d’éducation est déjà élevé, les femmes plutôt bien intégrées au marché du travail, les retraites sont assurées … d’ailleurs le taux de fécondité continue à descendre régulièrement dans la plupart de ces pays, souvent sous le seuil de renouvellement des générations. Il n’y aura donc pas de mesures à la fois consensuelles et efficaces (développement, éducation, contraception libre, sécurité sociale …) comme pour la transition démographique, réduire la natalité passera principalement par une réduction de liberté.

Quel serait l’effet d’une limitation autoritaire des naissances, en supposant qu’une telle mesure soit acceptable politiquement ? Je n’ai pas trouvé d’étude sur le sujet, mais on peut calculer rapidement un ordre de grandeur pour la France (si un démographe me lit et dispose de séries de naissances par rang qu’il n’hésite pas). Le nombre d’enfants par famille est disponible sur le site de l’INSEE (il faut extrapoler le détail des familles de 4 enfants et plus). Interdire les enfants au dessus de 2 reviendrait à diminuer de 13% le nombre total d’enfants dans les familles. Ce chiffre est en baisse rapide, le recensement précédent donnait 15%, j’estime donc que cela reviendrait à baisser les naissances autour de 10% aujourd’hui. Ce faible chiffre n’est pas surprenant, avec un taux de fécondité moyen de 1,9 il n’y a pas beaucoup d’enfants au dessus de 2. Il ne reste plus qu’à comparer ce scénario sur le simulateur de l’INED (en mode simulation libre) avec celui sans modification.

Résultat : -5% de population en 2050. Cela ne nous amène pas bien loin, et encore le calcul a été large. Le taux de fécondité étant en baisse le nombre d’enfants au dessus de 2 continuera à baisser, et on a oublié tous les détails ennuyeux comme les jumeaux et autres naissances multiples, les familles séparées ou recomposées, ou les enfants des viols, sujet explosif au Royaume-Uni qui a réduit les allocations au dessus de 2 enfants.

Quid donc des réductions d’allocations promues par certains ? Ce sera en tout cas moins de 5%. Le gouvernement britannique n’a pas donné d’estimation des effets prévus sur la démographie, mais cite une étude sur les augmentations des allocations en 1999. Cette étude mesure une augmentation de la fécondité de 15%, mais qui concerne uniquement les 20% les plus pauvres de la population, soit une augmentation du taux de fécondité total de 3%. En simulant une réduction équivalente on arrive à un ordre de grandeur de 2% de population en moins en 2050.

Pour obtenir un effet non négligeable il faut passer à la politique de l’enfant unique (très improbable, la réduction des allocations au Royaume-Uni est déjà extrêmement impopulaire). Dans ce cas on arrive à une réduction de la population d’au moins 19% en 2050, par contre bienvenue dans un monde sans jeunesse :

Et par curiosité, que se passerait-il si tout le monde renonçait à avoir des enfants ? Une réduction de 36% de la population en 2050.

Bref il n’y a pas de moyen fiable pour réduire nettement la population pour 2050 en agissant sur la natalité. La seule “possibilité” reste une augmentation forte de la mortalité par guerres, famines et maladies, que personne ne souhaite. Rappelons que ces événements ne sont pas simplement une “réduction numérique” de la population, mais détruisent profondément la société et font souffrir les survivants. C’est d’ailleurs ce qui risque d’arriver dans cette Afrique dont l’explosion démographique annoncée fait trembler dans les chaumières, mais qui reste le continent le plus fragile économiquement, politiquement et écologiquement.

Et la pollution par personne ?

Maintenant que nous avons mieux compris comment évolue la population et les limites à son contrôle, revenons à notre équation pour nous intéresser au deuxième membre :

Pollution = nombre de personnes x pollution par personne

La première évidence est que celle-ci varie très fortement entre les pays, et semble proportionnelle au niveau de vie (PIB par habitant) quand on la compte en équivalent CO2 pour le climat (dans l’idéal sur l’ensemble des gaz à effet de serre en incluant les imports, mais malheureusement il n’y a pas d’historique exploitable sur ce calcul) :

On obtient un résultat similaire avec l’empreinte écologique, indicateur qui agrège plusieurs mesures de pollution.

Soyons même fous un instant et oublions les frontières pour nous intéresser à la décomposition par individu réel. Cela n’a pas été étudié partout, mais les résultats en Allemagne, Canada, Hongrie et à l’échelle mondiale indiquent que la même relation de proportionnalité entre revenu et empreinte écologique s’applique bien à l’échelle individuelle. Lorsqu’on compte par individu les 10% des habitants les plus riches du monde sont responsables d’autant d’émissions de CO2 que les 90% les plus pauvres. Pour être exact, la courbe d’émissions par niveau de revenu s’aplatit nettement à partir d’un certain niveau, les riches consommant en proportion moins de leurs revenus :

A garder en mémoire pour relativiser les arguments fallacieux comme “fin du monde contre fin du mois” ou “la décroissance va empêcher les pays pauvres de se développer”. C’est aussi une des grandes difficultés de l’écologie des petits gestes individuels, le niveau de revenu reste de très loin le meilleur prédicteur de l’empreinte écologique, la conscience écologique ou la plupart des actions individuelles n’ont qu’un impact mineur aujourd’hui. Par contre l’individualisation du calcul de l’empreinte écologique a aussi des limites : une grande partie dépend d’un système économique et politique sur lequel l’individu n’a qu’un pouvoir très limité, notamment les grandes entreprises.

Comment peut-on réduire la pollution par personne ?

Pour un niveau de vie proche, un Américain a une empreinte écologique double d’un Européen. Un Français ou un Suisse émet 3 fois moins de CO2 qu’un Américain (un Nigérien 150 fois moins). Il y a donc probablement une marge importante pour contrôler la pollution sans nettement réduire le niveau de vie. Cette réduction est-elle possible et acceptable ? Difficile à dire car il y a eu peu d’initiatives ambitieuses en la matière, et il faut isoler l’effet des politiques de l’environnement d’autres évolutions, mais un certain nombre de pays riches ont réussi à diviser par 2 leurs émissions par revenu en 20 ans. En seulement 6 ans et avec une taxe carbone modeste de 30$ la tonne, la Colombie Britannique (province de l’ouest canadien) a réduit ses émissions par habitant entre 5% et 15%, sans effet notable sur l’économie. Tous ces calculs ne prennent pas en compte l’effet des importations, et sont difficiles à interpréter.

On atteint rapidement les limites du PIB, qui reste très fortement lié à la pollution et difficile à découpler, mais on peut utiliser des indicateurs différents, par exemple l’indice de développement humain (qui inclut le PIB par habitant), le “happy planet index” (qui inclut l’empreinte écologique), ou le “Gross National happiness”.

En utilisant ces indicateurs on se rend compte que beaucoup de pays à revenus intermédiaires atteignent une espérance de vie, un niveau d’éducation, ou une satisfaction comparables aux pays les plus riches, pour des niveaux de PIB par habitant et de pollution plusieurs fois inférieurs. Les stars de ces classements sont des pays inattendus comme le Costa Rica ou Cuba. Il y a donc bien des possibilités pour réduire fortement notre pollution sans sacrifier le plus important, si nous sommes prêts à oublier le PIB et renoncer à une certaine abondance matérielle.

Revenons à Kaya, où en sommes-nous aujourd’hui ?

Maintenant que nous avons creusé les deux membres de l’équation, on peut s’intéresser à leurs liens aujourd’hui en regardant les émissions de CO2 par habitant en fonction de la fécondité :

Rappelons que le seuil de renouvellement des générations est autour du taux de fécondité de 2,1, tous les pays à gauche du graphique ont donc déjà fini leur transition démographique. On aurait pu s’en douter, mais la plupart des pays les plus émetteurs, à la fois en valeur absolue et par personne, sont dans ce cas. Si l’on reprend le total des émissions on peut distinguer trois groupes :

  • Pays post transition démographique (fécondité ⇐ 2,1) : 80% des émissions mondiales (dont Chine 29% et Etats-Unis 16%)
  • Pays en fin de transition (fécondité ⇐ 3,4) : 18% des émissions mondiales (dont Inde 7%, Arabie Saoudite 2%, Indonésie 1%, Afrique du Sud 1%), qui passeront bientôt dans le groupe précédent (j’ai choisi arbitrairement 3,4, qui est le plus haut seuil de renouvellement des générations)
  • Pays en cours de transition (fécondité > 3,4) : 2% (dont Pakistan 0,5%, Irak 0,5%, Nigeria 0,3%). L’Afrique intertropicale c’est seulement 1% des émissions mondiales, dont un tiers au Nigeria.

Pour mettre ces chiffres en perspective, le voyage aérien c’est au moins 5% des émissions de l’humanité, alors que 90% des humains n’ont jamais pris l’avion. Les émissions des pays pauvres en forte croissance démographique sont juste négligeables par rapport à celles des pays riches. C’est tout aussi vrai pour l’historique des émissions passées, celles qui ont déjà réchauffé le climat et continuent à le transformer aujourd’hui : la grande majorité est due aux pays développés.

Décomposer ainsi est indispensable pour ne pas tomber dans des contresens complets. Ont lit souvent des raisonnements dans la veine de “Entre 1990 et 2014, les émissions de CO2 dans le monde ont crû de 58 %, mais seulement de 15 % par tête d’habitant. L’augmentation de la population y a donc contribué environ pour les trois-quarts.” C’est numériquement vrai, mais cette présentation relève soit de l’incompréhension soit de la manipulation, en mélangeant l’augmentation des émissions dans certains pays et de la population dans d’autres. L’illusion disparaît dès qu’on décompose un peu plus finement, par exemple comme je l’ai fait plus haut. En règle générale il vaut mieux être très prudent avec le concept de “population mondiale”, qui amalgame des situations extrêmement différentes. Même au niveau des pays c’est souvent discutable, par exemple en Inde on va mélanger la famille rurale pauvre à forte natalité avec la famille de classe moyenne urbaine qui achète sa première voiture.

Et dans le futur, peut-on réduire la pollution ?

Pour le savoir il faut simuler les évolutions respectives de la population et de la pollution par personne. Je n’ai trouvé qu’une seule étude récente (2010) qui l’a fait, pour les émissions de CO2 : “Global demographic trends and future carbon emissions”. C’est l’étude qui est citée partout sur le sujet, mais souvent au ou degré.

Cette étude utilise les scénarios d’émission de l’IIASA, un modèle économique complexe, et la différence entre les scénarios démographiques haut et moyen de l’ONU. Après calculs, le résultat est une différence de 16% des émissions en 2050 dans un scénario “business as usual”³ :

Que nous dit ce résultat, et pourquoi la Chine a-t-elle autant de poids, et l’Afrique subsaharienne si peu ? Rappelez-vous le scénario haut de l’ONU, celui qui est obtenu par augmentation générale du taux de fécondité de 0,5. Cela a effectivement beaucoup plus d’effet dans les pays à faible natalité, comme la Chine, que dans ceux à natalité forte. Ce scénario ne correspond par contre à aucune projection plausible ou politique applicable. Cette étude ne dit donc absolument rien sur la transition démographique ou les marges de manœuvre réelles pour réduire les émissions en agissant sur la population, contrairement à ce que laisse entendre le résumé : “we show that slowing population growth could provide 16–29% of the emissions reductions suggested to be necessary by 2050 to avoid dangerous climate change”. Il faut comprendre “si la fécondité baisse de 0,5 partout dans le monde”, auquel on peut presque ajouter “miraculeusement”. Cela n’empêche pas le même auteur d’affirmer depuis que la transition démographique est une priorité pour le climat, en citant ce résultat.

Drawdown est tout aussi mauvais sur le sujet : il prend aussi la différence entre les scénarios haut et moyen (tout en reconnaissant cette construction arbitraire sur le site). Il divise ensuite l’effet entre le planning familial et l’éducation des filles (alors qu’il existe une littérature abondante sur les multiples facteurs de la transition démographique), alimentant l’illusion que la transition démographique est un enjeu prioritaire pour le climat.

Nous avons calculé précédemment que les pays en cours de transition démographique représentent moins de 2% de l’ensemble des émissions mondiales. Les scénarios de l’IIASA utilisés prévoient une croissance économique forte pour ces pays, mais ne rattrapant pas du tout les pays développés, qui continuent aussi leur croissance. Tous les chiffres ne sont pas détaillés par pays, mais l’Afrique dans son ensemble passe de 6% des émissions mondiales (1% pour l’Afrique intertropicale) à 8% en 2050. Quelle que soit la marge de manœuvre sur la transition démographique, la différence en termes d’émissions sera faible. Nous avons beau avoir peur du rattrapage de notre niveau de vie non soutenable par les pays moins développés, il est beaucoup trop lent aujourd’hui, et probablement dans le futur proche. C’est d’ailleurs l’explication principale à la lenteur de sa transition démographique : l’Afrique intertropicale ne se développe pas assez vite.

Y a-t-il une population soutenable maximum ?

Lors de mes recherches j’ai pu trouver des estimations variant entre 1 et 40 milliards selon les hypothèses, qui sont très prospectives et donc difficiles à évaluer. La grande inconnue est le “confort” dont nous serions prêts à nous passer, il reste encore un peu de marge sur les besoins vitaux. Il est possible de nourrir 10 milliards d’humains de manière soutenable avec la technologie actuelle, en réduisant juste la consommation de viande et en gaspillant moins. On peut probablement aller beaucoup plus haut avec plus d’efforts. Ce n’est pas forcément une perspective réjouissante, mais elle permet de relativiser cette question très théorique. En pratique les questions de répartition à l’intérieur de l’humanité et de trajectoire pour arriver à une situation soutenable sont beaucoup plus pertinentes. Le monde est déjà très inégalitaire et rappelez-vous : “le niveau de vie américain n’est pas négociable”.

Faut-il aider les pays pauvres à accélérer leur transition démographique ?

Nous venons de voir que la transition démographique des “pays pauvres” est en fait un problème très secondaire pour les émissions de gaz à effet de serre, mais ces pays seront aussi les plus fragiles face au réchauffement climatique, et une population plus élevée amplifiera les difficultés. C’est particulièrement le cas au Sahel, qui souffre déjà particulièrement de la combinaison du changement climatique et de la pression démographique.

Par contre la population reste un facteur critique quand on élargit le problème à l’ensemble de l’environnement, notamment l’eau, les sols, la déforestation, la biodiversité… Ce sont par contre des problèmes principalement locaux, contrairement au climat, à l’exception de la pollution délocalisée ou exportée par les pays riches. On a beau calculer que l’Afrique est en moyenne nettement moins dense que l’Europe, si l’on enlève les déserts la densité des espaces habités n’en est pas si loin, et l’expansion humaine se fera au détriment d’espaces naturels, notamment des forêts. Beaucoup des pays en cours de transition manquent déjà d’eau, de production agricole, et dégradent rapidement leurs écosystèmes :

Il faut donc bien aider les pays pauvres à réaliser leur transition démographique, mais d’abord pour eux et leurs environnements, pas pour réduire le réchauffement climatique. On évite au passage les relents néocolonialistes du discours tristement courant “il faut d’abord limiter les naissances dans les pays pauvres plutôt que réduire notre train de vie”.

Faut-il contrôler la population dans les pays riches ?

Les pays riches sont responsables de la grande majorité de la pollution, notamment des émissions de gaz à effet de serre, donc y réduire la population aurait un effet important, d’autant plus si la réduction touche des individus riches. La grande difficulté est de savoir comment, pour quelle acceptabilité politique, quel résultat, et quelle échéance.

Nous allons le calculer en France en partant de l’objectif d’arriver à la neutralité en carbone en 2050, et donc de la nécessité de diviser nos émissions totales environ par 7. On arrive au chiffre facile à retenir d’une tonne équivalent CO2 par habitant et par an, soit le niveau aujourd’hui du Bangladesh ou de Madagascar. Diviser par 7 en 30 ans c’est réduire d’un peu plus de 6% par an, et encore on ne compte pas les importations qui augmentent de 50% le bilan carbone du français moyen (soit une division par 12).

Faut-il se placer plus tard que 2050, quand les mesures démographique auront plus d’effet ? Il n’y a pas de “vérité scientifique” sur la question mais je ne pense pas, pour plusieurs raisons:

  • L’environnement n’attend pas, il se dégrade déjà très rapidement, avec une inertie importante et des risques d’emballement
  • Plus on regarde loin dans le temps plus l’évolution du monde est incertaine, et plus on risque des catastrophes qui changeront fondamentalement l’équation
  • Plus on regarde loin dans le temps plus on souffre des effets négatifs de mesures démographiques radicales, comme une population très majoritairement âgée

On l’a vu, il n’y aura pas de mesure consensuelle sur la démographie, et des politiques impopulaires comme les allocations dégressives ou même la limite à deux enfants auront un effet très réduit (-5% en 2050). Même la mesure la plus radicale qui soit, interdire entièrement les enfants, ne réduit la population française que de 36% en 2050. Je ne vois pas comment faire plus sans tuer des gens, et il resterait à diviser les émissions individuelles par 4,5 (-78%) après cette mesure. Ne nous voilons pas la face : l’immense majorité de l’effort doit porter sur les émissions par personne, quelle que soit l’évolution de la population, et ce même si l’humanité renonce demain aux enfants. Et pour diviser ces émissions par 4, 7 ou 12 pas de miracle, les petites améliorations sont très loin de faire le compte, il faudra des changements profonds de notre mode de vie et de notre système économique. Rappelons qu’une tonne de CO2 par personne et par an c’est le Bangladesh ou Madagascar.

Il n’y a pas non plus de “vérité scientifique” sur la facilité à mettre en place telle ou telle mesure, mais je vous laisse juger en comparant mes estimations en France avec les mesures proposées par le Shift Project pour l’Europe, que j’ai recalculées par rapport aux émissions totales :

Et les migrations ?

Augmente-t-on les émissions en “transformant” un habitant d’un pays pauvre peu polluant en habitant d’un pays riche plus polluant ? Le sujet sent le soufre car c’est principalement l’extrême droite qui s’en inquiète. Je n’ai pas trouvé d’étude sur le sujet et beaucoup de chiffres manquent, mais un certain nombre d’éléments peuvent nous éclairer.

Déjà, seuls 1/3 des migrants quittent un pays pauvre pour un pays riche, notamment car migrer loin coûte cher. Pas de chiffres sur le niveau de vie, mais un tiers des migrants dans les pays riches a un niveau d’études élevé, un tiers faible. Un migrant peut aussi être riche dans son pays d’origine (au dessus de la moyenne des émissions) et pauvre dans son pays d’arrivée (en dessous de la moyenne). Aujourd’hui le solde migratoire en France est faible, +58 000 en 2018, contre +144 000 de solde naturel, différence entre naissances et décès. Dans l’ensemble des pays développés le total de migrants présents augmente au rythme de 2 millions par an, sans déduire les émigrants. C’est là aussi peu par rapport à la population (plus d’un milliard, soit moins de 0,2% par an). Tout ces indices laissent penser que le problème est marginal aujourd’hui, et concordent avec les mesures des démographes sur la faible importance des “migrations de la misère vers la richesse”. Les chiffres sont encore plus clairs pour les réfugiés, qui vont dans leur immense majorité dans les pays voisins.

“Et le futur ?” me répondrez-vous, avec ses centaines de millions de réfugiés climatiques ? Peut-être (plus probablement ils vont rester dans le même pays ou les pays voisins), sauf si les pays riches font ce qu’ils devraient faire de toute façon, nettement baisser leurs émissions par personne. Dans ce cas la différence d’émissions sera beaucoup plus faible, ou même nulle. Répétons une dernière fois que la neutralité carbone en 2050 cela correspond aux émissions par personne (une tonne équivalent CO2) du Bangladesh, source future probable de nombreux réfugiés climatiques. Le bengali qui émigre dans la future France neutre en carbone n’augmente pas ses émissions. Rappelons aussi que les 10% les plus riches sont responsables de 50% du réchauffement climatique et me semblent donc avoir une responsabilité morale d’accueillir les victimes de leurs émissions.

Que faire en tant qu’individu dans un pays riche ?

A titre personnel, faut-il renoncer aux enfants pour réduire son empreinte carbone ? Vous avez sans-doute entendu parler de l’héritage carbone sans connaître son nom , par exemple dans ce graphique de l’AFP :

Avoir un enfant semble de très loin la pire chose qu’on puisse faire pour le climat. Comment est calculé ce chiffre, tiré d’une publication scientifique de 2017 particulièrement populaire ? Il vient d’une autre étude, datant de 2008, dont nous allons présenter et analyser ici le raisonnement.

Les auteurs ont choisi de considérer qu’un individu est responsable de la moitié des émissions de son enfant (estimées sur toute sa vie), 1/4 de son petit enfant, 1/8 de la génération suivante … Si chacun a deux enfants :

Ces émissions sont additionnées jusqu’à la fin des temps, à partir d’évolutions estimées des taux de fécondité et des émissions de gaz à effet de serre. Le total est appelé “héritage carbone”, la part d’émissions futures dont le parent est responsable. Ce choix pose déjà plusieurs problèmes fondamentaux évidents :

  • La responsabilité est un concept flou qu’on peut interpréter de multiples façons. Est-on responsable de tout ce qu’on peut empêcher ? De toutes les chaînes causales auxquelles on participe, sans critère de temps, de proximité ou d’intention ? Faut-il double-compter le chiffre (toutes mes générations d’ancêtres seraient chacune 100% responsables de mes vacances à Bali) ou partager la responsabilité ? Si oui, selon quelle formule ? L’article n’évoque même pas le sujet et choisit la formule maximaliste sans une seule considération éthique. C’est d’autant plus douteux que pour moi la répartition “de bon sens” est de considérer qu’on est le responsable principal des émissions de ses enfants pendant leur enfance uniquement, et qu’après ils sont responsables principaux à la fois de leurs propres émissions et de leurs choix d’avoir des enfants. C’est-à-dire pas d’héritage carbone induit par les générations suivantes.
  • Calculer un total ne fait pas que les émissions futures de mes arrière petits-enfants futurs contribuent à l’effet de serre aujourd’hui. Ce total est purement virtuel et théorique, et cela n’a aucun sens de le comparer avec des émissions réellement réalisées aujourd’hui ou prévues à court terme (tous les éléments des bilans carbone que nous manipulons de plus en plus fréquemment)
  • Il faut modéliser la population et les émissions jusqu’à la fin des temps pour calculer le total. Ce qu’évidemment personne ne connaît, on a déjà bien du mal à prévoir ce qui se passera dans le futur proche. C’est d’autant plus critique que ce mode de calcul donne autant d’importance au futur lointain qu’à aujourd’hui.

ous vous êtes sans doute rendu compte que dans le schéma plus haut chaque génération a un total d’émissions d’une personne. Si votre descendance continue à se reproduire en assurant le renouvellement on additionne une vie d’émissions pour chaque génération jusqu’à la fin de l’humanité … Pour éviter que le total soit infini ou ridiculement grand (la fin du soleil ? Des atomes ?), ce qui ne serait pas très crédible, il faut soit que les émissions deviennent nulles, soit que l’humanité s’éteigne à court terme.

Les auteurs choisissent une hypothèse d’un modèle démographique de l’ONU : la fécondité va converger à 1,85 enfants par femme dans tous les pays en 2050, et rester stable jusqu’à la fin des temps. Tout démographe sérieux vous dirait que ce chiffre n’est qu’une hypothèse pour réaliser des projections à court terme. Il n’a aucun sens à long terme, pour lequel ils ne disposent pas de boule de cristal. Les auteurs ne l’indiquent pas, mais il a été choisi car il a l’avantage de faire diminuer la population et donc d’obtenir un résultat fini, ce qui implique aussi une extinction progressive de l’humanité.

Pour les émissions par personne ils évaluent trois scénarios :

  • la réduction régulière des émissions jusqu’à 0,5t de CO2 par personne et par an en 2100, stables par la suite (bon ordre de grandeur pour les objectifs pris depuis avec les accords de Paris)
  • des émissions constantes jusqu’à la fin des temps (difficilement imaginable pour des raisons géologiques, à l’opposé de nos objectifs politiques et probablement impossible : le scénario “émissions constantes” se termine rapidement et très mal)
  • une augmentation régulière et infinie des émissions (encore moins imaginable)(mais pas assez rapide pour compenser la décroissance de la population, sinon le résultat serait infini)

Voici le résultat du calcul pour les pays étudiés :

L’échelle est logarithmique et le chiffre est par femme, à diviser par deux pour obtenir le résultat par individu. La barre horizontale au milieu est le scénario “émissions constantes”, soit 9 441 tonnes de CO2 par enfant aux Etats-Unis. Le scénario aux émissions décroissantes aboutit à 562 tonnes, soit 17 fois moins.

Reprenons : le calcul souffre de défauts fondamentaux rédhibitoires, ses hypothèses sont des estimations absurdes de population et d’émissions jusqu’à la fin des temps. Tout cela nous donne le résultat de 9 441t, qui n’a rien à voir avec les chiffres de bilans carbone que nous utilisons au quotidien. Bref, il vaut mieux oublier ce concept d’héritage carbone qui n’a aucune valeur pratique et n’aurait jamais du sortir du monde de la recherche.

Par ailleurs il n’y a pas d’“enfant moyen”. Si je nourris mes enfants de steaks et les emmène tous les week-end en avion, leur impact sera beaucoup plus élevé que si je transitionne vers un mode de vie plus soutenable. Un parent est directement responsable de l’impact écologique de ses enfants pendant environ 20 ans, et d’une bonne partie de sa culture pour la suite, ce qui colle plutôt bien à un objectif d’être neutre en carbone en 2050. Un enfant est donc un encouragement de plus à rendre nos vies et notre société soutenables.

Je ne me prononcerai pas ici sur une raison éthique valable pour ne pas vouloir d’enfants : penser que le monde va s’effondrer dans d’atroces souffrances et vouloir leur éviter ce destin tragique. Le sujet éthique est très délicat, l’hypothèse est discutable et on s’approche par exemple de la question des enfants handicapés (toute vie “mérite”-t-elle d’être vécue, même dans des conditions difficiles ?). A titre personnel aujourd’hui je ne crois pas à l’inéluctabilité de ce scénario, mais le risque est bien réel. Ce vaste sujet mérite un ou plusieurs articles. Par contre dans ce cas, si par exemple 75% de l’humanité meurt d’ici 2060, la démographie ou l’impact écologique individuel n’ont plus aucune importance, tout sera balayé par l’effondrement.

Conclusion

Quand beaucoup de gens mentionnent la démographie et l’environnement ils sous-entendent “si ces braves gens en Afrique ou en Inde pouvaient rester dans la misère et arrêter de se multiplier, nous pourrions continuer à polluer comme si de rien n’était”. C’est en tout cas ce que laissent penser la plupart des illustrations sur le sujet, comme vous avez pu le constater si vous avez suivi les nombreux liens de cet article. Nous avons pu voir à quel point ce sentiment est faux.

La grande majorité du poids écologique de l’humanité est dans les pays riches, l’évolution de la population dans les pays pauvres n’y changera pas grand chose. La démographie a de toute façon trop d’inertie pour pouvoir être infléchie fortement et assez vite pour faire une différence. Nous avons calculé que l’urgence c’est notre mode de vie, qui devra de toute façon changer profondément quelle que soit la population. A titre individuel avoir des enfants peut représenter un poids écologique limité s’ils vivent de manière soutenable.

J’espère que cet article contribuera à éliminer les nombreux contresens qu’on lit régulièrement sur le sujet. Les chiffres mentent parfois, des calculs justes numériquement peuvent dire l’inverse de la réalité (en particulier les moyennes qui regroupent des situations très différentes). Même la science peut être trompeuse, nous avons croisé plusieurs publications scientifiques dont le résumé, sans être à proprement parler faux, masque les limites importantes des conclusions. Il faut se pencher sur les détails de l’article, en général payant, ce qui demande des compétences rares et beaucoup de temps. Quant aux publications grand public, je me suis infligé un certain nombre d’articles et livres anti natalistes lors de mes recherches : pas un seul ne s’interroge sur les moyens réalistes de réduire la population dans les pays riches, ni sur le poids relatif de cette réduction par rapport à notre niveau de vie …

Notez que je n’ai jamais nié l’intérêt écologique de réduire la population et d’avoir moins d’enfants, qui n’est pas négligeable … si l’on est prêt au moins à instaurer l’enfant unique dans les pays riches. Je l’ai juste fortement relativisé par rapport à la situation actuelle, la faisabilité politique des mesures, et des limites éthiques raisonnables. Je n’ai pas non plus répondu directement à la question piège “sommes-nous trop ?”, car elle emmène sur une pente séduisante mais extrêmement glissante : il suffirait de réduire suffisamment la population (“les autres”) pour pouvoir garder notre niveau de vie comme si de rien n’était. Évidemment que nous sommes “trop” si l’on considère notre mode de vie comme non négociable, mais la bonne question est plutôt “comment, à partir de la situation actuelle et en restant dans un cadre éthique, arriver à une humanité soutenable ?” Je ne pense pas que le monde à 1 milliard d’habitants où l’on en a tué 7 milliards (car il n’y a pas d’autre moyen pour réduire rapidement la population) est meilleur que le monde à 8 milliards d’habitants qui se serrent la ceinture, mais c’est une position éthique et chacun est libre de ne pas la partager.

Mon sentiment est que le débat sur la démographie nous détourne de l’injustice criante du réchauffement climatique (les pays à forte natalité sont aussi ceux qui en souffriront le plus alors que leur responsabilité est minime) et fait oublier les vrais problèmes : comment réduire notre empreinte écologique et comment partager de manière juste la capacité écologique de notre planète entre tous ses habitants. Pire, il nous fait oublier notre échec collectif à agir et laisse espérer une solution “en réduisant les autres” qui nous épargnerait tout sacrifice de notre confort ou notre niveau de vie. On sait où cela nous amène, et ça ne se termine pas bien. La similitude avec les scénarios les plus convaincants d’effondrement écologique et social est troublante.

Enfin l’écologie n’est pas qu’un sujet technique, c’est aussi un dilemme politique de solidarité intergénérationnelle : à quel point sommes-nous prêts à sacrifier notre niveau de vie aujourd’hui pour éviter une catastrophe très probable aux générations jeunes et futures ? Dans ce cadre, avoir des enfants peut être une bonne motivation pour ce sacrifice, quel que soit leur nombre. Nos enfants sont un des rares moyens d’avoir de l’espoir, de nous projeter vraiment dans le long terme, de souhaiter et construire un monde meilleur. On peut être irresponsable ou résigné pour soi même, on n’a pas le droit de l’être pour ses enfants.


Merci à Jacques Véron pour sa relecture !


Notes

[1] Je ne rentre pas dans l’historique du sujet, tout a déjà été écrit. Nous allons essayer de l’analyser sur ses mérites propres plutôt que son historique (qui commence en général, selon l’opinion de l’auteur, par “Malthus avertissait déjà du risque …” ou “les réacs’ comme Malthus et Ehrlich se sont toujours plantés”). Les arguments sur les risques de la population ne sont pas vrais ou faux dans l’absolu, ils ne peuvent être jugés que par rapport à un contexte démographique et écologique.

[2] Ce calcul des scénarios apparait aujourd’hui clairement sur le graphique, mais dans les versions précédentes il fallait fouiller les 300 pages de méthodologie pour s’en rendre compte.

[3] Les chiffres sont similaires avec un scénario où les émissions sont fortement réduites

[4] Pays tropicaux qui n’ont pas besoin de chauffage, lequel émet aujourd’hui en France à peu près une tonne de CO2 par personne et par an.

[5] Il oublie notamment le libre-arbitre de nos descendants, ou compte aujourd’hui du carbone qui sera émis dans le futur (non, les émissions de mes futurs arrière petits enfants ne participent pas au réchauffement actuel)

[6] Renoncer à un enfant sans changer son mode de vie, c’est souvent profiter de ce bonus de liberté et de pouvoir d’achat de la manière la moins écologique qui soit, pour voyager en couple à l’autre bout du monde, ce qui dépasse très rapidement l’impact écologique qu’aurait eu directement l’enfant.

[7] Ainsi je ne comprends pas la position d’Yves Cochet, qui à la fois prédit un effondrement général et violent dans le futur proche et soutient la natalité raisonnable (2 enfants) au nom de l’héritage carbone

[8] Les articles que nous avons vus ont des problèmes de raisonnement général décelables simplement, mais les détails techniques ne sont accessibles qu’à des spécialistes, ce que je ne suis pas. Impossible de réaliser une lecture critique de la plupart des publications scientifiques sans connaître déjà très bien le sujet.

Enquêtes écosophiques

Science et politique d’un monde à réimaginer

Emmanuel Pont

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