Pourquoi je suis devenu décroissant, en 5 minutes

Emmanuel Pont
Jul 15, 2020 · 6 min read

Avec les propositions de la convention citoyenne pour le climat, la décroissance est devenue l’épouvantail favori des tenants du statu-quo :

Cela me semble pourtant de plus en plus une évidence.Voici en quelques minutes pourquoi j’ai changé d’avis sur la question, avec mes propres calculs.

Nous allons partir du réchauffement climatique, mais ce serait le même raisonnement et les mêmes ordres de grandeur avec les autres facteurs de la catastrophe écologique que nous vivons.

Voici représentés en un graphique les trajectoires passées de PIB et d’émissions de gaz à effet de serre, avec les objectifs de croissance mondiale de 3% par an et de réduction des émissions de l’accord de Paris :

Jusqu’ici le PIB et les émissions ont été très liés. Ce n’est pas un hasard, augmenter le PIB c’est en général produire plus, consommer plus, transporter plus … Pour le futur on aimerait donc faire le grand écart ! A quel point ? On peut l’analyser en regardant les variations de “l’intensité carbone de l’économie” (combien on émet en moyenne pour un dollar de PIB mondial), c’est-à-dire à quelle vitesse on rend l’économie plus efficace en carbone (sources et calculs des graphiques) :

Sur les 30 dernières années, cette intensité a diminué en moyenne de 1% par an. On doit passer rapidement autour de 7%. Pour comparaison la crise du Coronavirus c’est pour l’instant une réduction des émissions de l’humanité estimée à 5% sur l’année 2020 . Il faudrait donc faire à peu près la même chose chaque année … sans la réduction d’activité économique qui en est la cause !

Même dans les pays riches (de loin les pires pollueurs) on en est très loin. Voici le même graphique pour la France, avec une croissance du PIB de 2% par an et l’objectif légal de neutralité carbone en 2050 (estimé à -7% par an, ne croyons pas à l’hypocrisie des plans qui repoussent tous les efforts aux suivants) :

Sur les 30 dernières années on a gagné en moyenne 2,7%, et il faudrait passer à 9% par an pour les 30 prochaines. Cela n’a jamais été atteint, même pendant le programme nucléaire.

Ce modeste 2,7% par an inclut notamment :

Ainsi, même dans un pays riche nous sommes ridiculement loin de nos propres objectifs, tout comme de ceux affirmés depuis 30 ans. En d’autres termes : nous n’arrivons pas à décarboner notre économie et nous dirigeons tout droit vers la catastrophe climatique. En encore d’autres termes : la croissance verte n’est pas impossible dans l’absolu, mais dans une économie à 90% “marron” la croissance l’est tout autant ; il ne suffira pas d’un coup de peinture pour devenir 100% vert, il faudra réduire activement la part marron.

Pour le même calcul réalisé plus largement et sur plus de variables vous pouvez consulter ces synthèses récentes :

Les deux concluent au même gouffre que nous venons de constater.

Arrivera-t-on à éviter le pire du réchauffement sans réduire notre consommation ? Une inflexion miraculeuse se produira-t-elle ? Est-on prêts à faire ce pari, et si nous le faisons en sommes-nous bien conscients ? Si oui, lui donnons-nous les moyens à la hauteur de cette ambition ? Il n’y a pas de boule de cristal et j’aimerais le croire, mais manifestement nous en sommes très loin. La charge de la preuve doit donc porter sur ceux qui pensent pouvoir atteindre la neutralité carbone assez vite sans réduire le PIB. En expliquant notamment comment les coûts de transition ne réduiraient pas le niveau de vie, sans empirer d’autres problèmes écologiques, ni utiliser trop de ressources non renouvelables, et de manière applicable à l’échelle mondiale. Pour faire court : aujourd’hui aucun de ces plans ne m’a convaincu, et les plus crédibles incluent discrètement des baisses importantes de consommation (ce qui est probablement la principale raison pour laquelle ils ne sont pas appliqués).

Je crois donc que nous n’arriverons pas à atteindre une humanité soutenable assez vite sans réduire sensiblement le PIB. Cette croyance n’est pas gratuite, elle est alimentée par la constatation de l’échec complet de nos politiques actuelles et la compréhension des limites fondamentales du progrès technologique (limites physiques, rendements décroissants, complexité, effet rebond …). Je n’adhère donc pas au raisonnement courant “nous n’avons pas envie de réduire notre niveau de vie, donc il faut compter sur la technologie”, c’est exactement l’inverse : nous ne pouvons pas compter sur la technologie, donc il va aussi falloir réduire notre niveau de vie. Dans le débat, les doctrinaires me semblent plutôt du côté de ceux qui considèrent que la croissance est non négociable. L’inverse n’empêche absolument pas de soutenir et adopter le progrès technologique, tant qu’on fait bien attention à tous ses effets.

Revenons au mot qui fâche : “décroissance”

Je pense qu’à court terme il est nécessaire pour rompre avec la religion du PIB, qui reste en dépit de tout la boussole politique du monde. Tout comme avec son acolyte le mythe du progrès technologique. Je me réjouis que 54% des français semble avoir compris que s’il faut de toute façon se serrer la ceinture, autant le faire pour une bonne raison et choisir comment, plutôt que se le faire imposer par des règles budgétaires absurdes, l’épuisement des ressources naturelles, ou les catastrophes écologiques qui nous attendent. Ce qui n’empêche pas ces mêmes français d’être opposés à une mesure pourtant simple et peu contraignante

Néanmoins ce mot est malencontreux car il ne rend pas du tout compte du très riche projet de société qui se cache derrière, allant bien au delà de seulement dompter nos excès pour éviter la catastrophe écologique. Ce n’est pas tant une chute du niveau de vie occidental, qui me semble modérée pour les sujets que j’ai pu creuser, qu’une transformation fondamentale de tous les systèmes économiques et sociaux qui aujourd’hui sont insoutenables ou ne tiennent debout que par la croissance, et dont nous ne pouvons que constater la fragilité (comme le marché du travail). La décroissance n’est donc pas une récession (et encore moins un confinement). Les assimiler est aussi idiot que comparer un régime à une amputation.

A quoi cela peut-il ressembler ? En quoi un futur décroissant peut-il même être préférable à certaines utopies technologiques ? Ce sera pour le prochain article !

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Science et politique d’un monde à réimaginer

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