Akissi Delta, showrunneuse accusée de magie noire

Article initialement paru dans Episode, le magazine web de toutes les séries par ARTE

Sorte d’Amour, Gloire et Beauté à la sauce africaine, la série Ma Famille a tenu en émoi la Côte d’Ivoire pendant une décennie. Sur fond de mauvais sort et de comédiens exploités.

Illustration de Jessica Heran

Des décors minimalistes, des épisodes tournés à la chaîne dans la banlieue d’Abidjan, et des comédiens archi populaires qui chaque semaine font la couverture des magazines télé : la série Ma famille, c’est le gros carton de la télévision ivoirienne des années 2000. Construite sur une trame sommaire mais efficace : suivre les histoires extraconjugales de deux patriarches, Michel et Michel, et les secousses sismiques qu’elles génèrent dans leur entourage.

La série qui fait oublier le couvre-feu

Quand la sitcom apparaît sur les écrans, le pays traverse une violente crise politique: des groupes armés ont pris possession des villes du sud et tentent de renverser le président Laurent Gbagbo. Le couvre-feu est instauré. Pour Francis Kouamé, alors journaliste à l’hebdomadaire ivoirien Le Démocrate, Ma famille a joué dans ce contexte le rôle de pacificateur social : « En étant diffusée à 19h30 sur la première chaîne nationale, elle a permis aux Ivoiriens d’oublier quelques instants les tensions de la rue et de se réunir autour des valeurs fondamentales de la société ivoirienne et plus largement d’une certaine culture africaine. Le goût du palabre, des histoires sentimentales et des conflits domestiques, c’est ce qui nous anime. La famille, c’est le cœur de notre société : on vit avec et à travers elle. »

Akissi est à elle seule un personnage de fiction

Avec un tel succès, Ma famille démontre qu’il existe une audience avide de fictions locales, fait nouveau dans cette partie de l’Afrique où la production télévisuelle est souvent placée sous respirateur occidental, ou phagocytée par les studios de cinéma de Nollywood au Nigéria. Mais surtout, l’écho de la série à l’international et dans l’importante diaspora ivoirienne en Europe propulse Akissi Delta, son auteure et rôle principal, au rang de nouvelle égérie de la fiction africaine. Avec ce pseudonyme de catcheuse et un maquillage à la Kimera, Akissi est à elle seule un personnage de fiction ; d’ailleurs, comme pour brouiller les pistes entre le vrai et le faux, c’est ce même pseudo que porte le personnage qu’elle campe à l’écran, une sorte de mère encaissant les infidélités de son mari avec un stoïcisme qui force le respect.

Succès et jalousies

Née dans un milieu modeste, Akissi Delta quitte l’école à l’adolescence et devient modèle dans des roman-photo, avant que Leonard Groguhet, le Jean-Christophe Averty de la télévision ivoirienne, ne la repère au début des années 80 et lui propose de jouer dans son émission satirique Comment ça va ? Akissi enchaîne les tournages dans des films à petits budgets puis se tourne vers l’écriture et la réalisation. Au début des années 2000, Ma famille est mise sur orbite. En 2009, sa créatrice est consacrée meilleure scénariste de l’année. Akissi part en Europe, convaincue de ramener en Côte d’Ivoire des fonds pour lancer la production de nouveaux films.

Mais son succès attise les jalousies et deux ans plus tard les comédiens se déchirent : il est question de cachets non payés, de rôles qui n’évoluent pas et d’ambitions personnelles qui viennent se fracasser sur l’ego surmultipliée de la star. La série continue d’être diffusée mais la production de nouveaux épisodes est interrompue. Pour Francis Kouamé, Akissi Delta jouit alors d’une position de force qui la déstabilise : « elle n’a pas fait d’études, encore moins d’écoles de cinéma, elle n’est pas issue des franges aisées de la population. Tout lui était fermé et il a fallu qu’elle se batte. Quand elle est devenue célèbre, certains y ont vu une forme d’imposture. »

La malédiction prend forme quand plusieurs comédiens tombent malades

Deux ans plus tard, Ma famille a disparu des écrans et c’est comme si l’histoire de cette série se confondait avec ce qui en constitue la trame : les heurs et malheurs d’hommes et de femmes unis par le destin et condamnés à devoir s’en tirer ensemble, ou mourir. La malédiction prend forme quand plusieurs comédiens tombent malades, huit d’entre eux décédant entre 2011 et 2013. Certains croient y déceler un acte maléfique de la productrice. Akissi Delta est accusée de sorcellerie. Mais selon Kouamé, dans ces règlements de compte, on n’en est plus à une aberration près : « Le recours aux accusations de sorcellerie est un vieux truc chez nous, car ces croyances ont encore la peau dure. Mais finalement, ce que mettent en avant ces décès, c’est surtout l’extrême précarité des comédiens qui dans notre pays n’ont souvent pas assez d’argent pour vivre décemment et se soigner ».

Depuis, Akissi est repartie au combat : soutenue par le pouvoir et par une partie de la production ivoirienne, elle a revendu la série à des chaînes du câble, avant de fustiger ses détracteurs dans une vidéo mise en ligne en septembre 2014. Elle serait la victime d’envieux qui jalousent son futur projet : une série à l’ambition démesurée qui regrouperait tous les pays d’Afrique francophone. Son titre ? La grande famille.

Bruno Masi — Illustration de Jessica Heran pour Episode/ARTE

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