Derrick : mais pourquoi est-ce culte ?

Article initialement paru dans Episode, le magazine web de toutes les séries par ARTE

« C’est nul, on dirait Derrick ». Devenues l’insulte suprême en terme de série, les aventures du plus célèbre inspecteur de Munich possèdent un statut à part. 281 épisodes, 344 cadavres, les chiffres feraient pâlir la contrée de Westeros. Alors Derrick : nul ou culte ?

Illustration de Sébastien Iglesias

Héros

Replaçons nous donc dans le contexte. Allemagne de l’Ouest, années 70, les tensions et les conséquences de la seconde guerre mondiale se font encore sentir. Tandis qu’une jeune génération de cinéastes, menée par Rainer Werner Fassbinder, bouscule le cinéma allemand, règle ses comptes et dresse le bilan des catastrophes économiques, sociales et morales de leurs aînés, Herbert Reinecker offre à l’Allemagne troublée un héros droit, juste, immuable qui traque le vice et rassure les foyers. Fait rare, Reinecker sera l’unique scénariste de la série, imprimant ainsi aux enquêtes ses propres questionnements moraux.

Le scénariste de Derrick a été un soldat de la propagande nazie

Car le spectre du nazisme hante la série. Le scénariste de Derrick a été un soldat de la propagande nazie. Ce passé trouble et dérangeant, plus ou moins camouflé à la sortie de la guerre, irrigue une œuvre inquiète en forme d’examen de conscience. Que ce soit dans Derrick ou Der Komissar, son ancêtre noir et blanc, Reinecker raconte des histoires ordinaires de bascule entre le bien et le mal qui résonnent forcément avec la société allemande de l’époque. Ainsi, l’inspecteur, figure d’une justice implacable, n’est pas un caïd de l’action. Toute la singularité de Derrick tient d’une description psychologique précise des situations et des personnages. Si le crime est puni, il est toujours le fruit d’une explication sociale, économique ou intime qui le rationalise. Il ne s’agit pas pour Derrick et son acolyte d’attraper le criminel façon Charles Bronson, mais de le pousser à l’aveu. D’où une certaine lenteur caractéristique de la série basée sur de longues scènes d’interrogatoires façon harcèlement moral. Pas d’effets spectaculaires donc, mais un examen de conscience hebdomadaire de l’Allemagne et de ses démons intimes, touchant toutes les strates de la population. A la manière d’un Zola, Reinecker navigue des HLM sordides aux villas cossues et traque le crime du milieu ouvrier aux grands patrons. Plus qu’une succession de faits divers, c’est une coupe transversale de la société allemande qu’offre la série.

Kitsch

Pourquoi alors Derrick est-il si involontairement drôle ?

Pourquoi alors Derrick est-il si involontairement drôle ? Comme tout ce qui est symptomatique d’une époque révolue, la série donne à voir un monde disparu dont on ne veut plus. Symbole du look gris et rétro de l’Allemagne des 70’s, la série amuse parce qu’elle est à l’opposé des standards de séduction glamour et clinquants de la série US des 80’s. La conquête culturelle américaine post seconde guerre mondiale avec ses Bill, John, James et Linda ringardise forcément les Volker, Hans, Helga et Ute qui peuplent le Munich d’alors. Derrick restitue une Allemagne quotidienne, sans fards, sans héros ni personnages séduisants. Mais au-delà du kitsch moqueur, la série incarne surtout l’immuable retour du même, la rigidité un poil flippante d’un monde qui tourne en rond.

Vieux Monde

Derrick amuse parce que c’est la série télévisée mise à nu avec sa structure fixe, ses situations qui tournent en rond et ses fins attendues. Quand Michel Hazanavicius et Dominique Mezerette écrivent Derrick contre Superman (1992), ce nouveau détournement et bon nombre de suivants utilisent l’aspect très figé de la série (de longues scènes de dialogues, des plans répétitifs) pour permettre le doublage improbable. Quoi de mieux que Derrick, le héros immuable qui ne fait que parler, pour raconter n’importe quoi ? Ce téléfilm très drôle incarne parfaitement la manière dont les 90’s, période florissante et inquiète du libéralisme victorieux, regarde avec une pointe d’ironie et de tendresse les décombres de la société d’avant. Derrick, c’est le vieux monde, Derrick c’est un monde de vieux. Mais à l’heure où les studios US remakent à tout va, le retour d’un Derrick next-gen n’est peut-être pas à exclure. Preuve que la série TV, c’est comme la mode : tout n’est qu’une question de tendance.

Renan Cros — Illustration de Sébastien Iglesias pour Episode/ARTE