Famille homoparentale : sois normale ou tais-toi

Focus

Illustration de Cécile Carré pour Episode

Depuis Friends, les scénaristes acceptent (enfin) de placer des couples homos dans leurs séries… mais à condition de les rendre encore plus chiants que les hétéros.

“Deux ans après la réforme du mariage et un débat avorté sur la PMA, les séries françaises n’avancent décidément pas très vite.”

Assis au milieu d’un skatepark immaculé, Xavier penche un regard lourd de compassion vers son fils Dimitri, dont il vient d’apprendre la bisexualité. Il lui explique avec une voix de bon père de famille qu’il a décidé de le soutenir, quels que soient ses choix, « Un gars, une fille… ». Dimitri le reprend : « Tu sais ça se choisit pas, c’est comme d’avoir les yeux bleus ». En mars 2015,avec la série Clem, TF1 faisait dans la pédagogie “nouvelles familles”, avec les enfants expliquant les bases à leurs parents. Trois ans après la réforme du mariage et un débat avorté sur la PMA, les séries françaises n’avancent décidément pas très vite. « On en est encore à parler du coming out, un enfant qui révèle à ses parents qu’il est homo. On n’en est pas encore à “l’enfant est adulte et il a lui même des enfants” » déplore Judith Silberfeld, rédactrice en chef de Yagg.

Secondaires. La famille “hors norme” a pourtant fait les beaux jours des séries, où des enfants sont souvent élevés par deux amis, hommes (Mon Oncle Charlie) ou femmes (Aline et Cathy). Mais il a fallu attendre que l’ex femme de Ross élève leur fils avec une femme dans Friends pour commencer à apercevoir un iota de famille homoparentale. Depuis, on trouve souvent des couples homos avec enfants parmi les personnages secondaires, comme dans Sous le dôme : « Le fait qu’il y ait surtout des homos en personnages secondaires, ça me dérange pas, explique Judith Silberfeld, ça dit que bah voilà, les homos sont dans le paysage, ils existent dans la société. » Mettre une famille homoparentale au centre d’une série a bien été tenté, en Israël avec Mom & Dads, et surtout, avec un succès phénoménal, dans Modern Family, une série qui a réussi à nouer respect et humour autour du couple formé par Cameron et Mitchell et leur fille Lilly, qui dès le pilote est présentée telle Simba, le héros du Roi Lion, enfant divin d’une famille qui l’espérait plus.

Cependant, pour le philosophe Richard Mèmeteau, auteur de Pop Culture, réflexion sur les industries du rêve et l’invention des identités les familles homoparentales dans les séries restent très normatives, cherchant à singer un modèle qu’on peut reconnaître, avec un homme qui fait le papa et un autre qui fait la maman : « Ils doivent cocher toutes les cases : avoir un couple qui dure, dire que c’est naturel, être dans une justification biologique de l’homosexualité… »

“ À vouloir trop normaliser, on finit par ennuyer ”

Foucault. Selon lui, pour une vision plus “queer” de la famille, il faut se tourner vers la série True Blood où des vampires s’adoptent les uns les autres. « On dirait presque qu’ils suivent les instructions de Foucault, qui demandait qu’on puisse adopter, même entre adultes, plutôt que de fonder des familles en permanence ». Le showrunner Alan Ball était déjà allé dans ce sens dans Six Feet Under, quand David et Keith choisissent d’adopter deux garçons plutôt que de chercher à faire un bébé. « Cette série montrait aussi le regard des gamins sur leurs parents homosexuels, où on se rend compte que c’est pas si simple. Je trouve que c’est intéressant que dans les séries l’enfant ait un regard qui n’est pas exactement le regard tolérant qu’on attend de lui ». Car à vouloir trop normaliser, on finit par ennuyer, et The New Normal, annoncée comme la grande série normale sur la famille gay totalement normale, n’a pas séduit le public qui s’est probablement désintéressé… de tant de normalité.

Reste qu’aujourd’hui une série comme The Fosters, où un couple de femmes élève une famille mixte et complexe, produite par ABC Family a beau marcher très bien outre-Atlantique depuis trois ans, elle n’est toujours pas diffusée en France. « C’est dommage, j’aurais aimé pouvoir la regarder avec ma fille », regrette Judith Silberfeld. Et que pour une fois elle voit une famille qui ressemble un peu à la sienne.

Maxime Donzel

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