Famille, sauce blanche

VOST

En 3 saisons et 52 épisodes, Family Mix, diffusée en Allemagne entre 2006 et 2008, raconte le quotidien d’une famille recomposée germano-turque. Multiprimé et vendu dans le monde entier, le programme a su faire dialoguer deux cultures par le rire.

Début 2006, ARD, la principale chaîne de TV allemande, s’apprête à lancer la diffusion de sa nouvelle série intitulée Türkisch für Anfänger (Family Mix en “VF”). Dilemme pour les patrons de l’antenne : le soap raconte les errements d’une famille recomposée turquo-germanique et s’amuse des divergences culturelles et religieuses. L’Europe est alors en pleine polémique sur les caricatures de Mahomet, le sujet est pour le moins sensible. Pour s’en tirer, ils décident de faire visionner les épisodes à un djihadiste qui croupit dans une cellule d’un centre pénitentiaire allemand. Verdict : le terroriste se bidonne devant sa télé, les patrons sont rassurés et Family Mix est mis à l’antenne. Durant deux années, la série a gardé le cap : assez politiquement incorrecte pour titiller les raideurs de la société allemande, et assez gentillette pour qu’un djihadiste ne lance pas une fatwa.

Que se passe-t-il quand des Turcs et des Allemands vivent sous le même toit ?

Stéréotypes. L’histoire déployée au fil des trois saisons tient en quelques lignes : Doris Schneider, une psy gaucho de 45 ans, tombe amoureuse de Metin Özturk, un commissaire de police d’origine turque. Au grand dam de leurs ados respectifs, le couple emménage dans un pavillon berlinois, qui devient vite le théâtre des déboires de leur néo-famille biculturelle. Que se passe-t-il quand des Turcs et des Allemands vivent sous le même toit ? Pour répondre tout en divertissant, la série met en scène des personnages très stéréotypés : Doris incarne la mère biberonnée au féminisme d’Alice Schwarzer ; Lena, sa fille, 16 ans et le nombril à l’air, rêve parfois de règles strictes ; la fille de Metin, Yagmur, est voilée et pense que le maquillage est cancérigène. Dans la chambre d’à côté, règne Cem, le frère de Yagmur, tout en jogging à pressions et chaine plaqué-or. Quant à Metin, loin du patriarche turc à moustache, il incarne un autre cliché, celui du père de famille allemand : un peu plan-plan mais profondément fier de soulever la lunette avant d’uriner sa bière.

Linge sale. Tous les jours à 18h50, à grand renfort de pop mainstream, la tribu Özturk-Schneider ouvrait au téléspectateur les portes de sa maison chahutée par le choc des cultures. Derrière cette écriture au tac-au-tac, il y a Bora Dagtekin, le créateur germano-turc de la série. Ce fan de blockbusters et de séries U.S. est le fils d’une enseignante allemande et d’un médecin d’origine turc. Il concède avoir mis un peu de lui : « Forcément, j’ai vite compris que certains conflits étaient typiques, qu’un Turc s’appropriait les choses de façon plus intuitive qu’une femme allemande, plutôt guidée par son cerveau. Disons que ce sont des connaissances générales qui évitent les grosses bourdes. » Mais, preuve que son projet n’était pas biographique, Doris est timbrée, et Metin, plus allemand que l’inspecteur Derrick. Tout en étant la matière brute du récit, les clichés sont tantôt assumés, tantôt renversés.

Family Mix reflète une certaine réalité de la société allemande.

Rafraîchissants. Alors, pur entertainment ou mission éducative de l’ARD ? C’est indéniable, Family Mix reflète une certaine réalité de la société allemande. Outre-Rhin, un mariage sur neuf est mixte et statistiquement, la femme allemande choisit un mari turc. Derrière la blague, la série questionne aussi la représentation des Turcs à la télévision nationale, tout en revendiquant un certain droit à la fiction, et surtout à la comédie : « Dès qu’il y a des immigrés dans un film, les Allemands attendent le récit d’existences dramatiques. Dans Family Mix, ce sont juste de bons personnages, peut-être un peu plus rafraîchissants que ceux qu’on voit ailleurs ».

Isabelle Foucrier