Le polar nordique n’existe pas

J’affirme !

Illustration de Thomas Pons

Après avoir triomphé en littérature avec Millenium, les scandinaves ont conquis le monde des séries, à tel point qu’on parle d’un genre : le « Scandi Noir ». Mais attention, les nordiques ont horreur des étiquettes.

“Je n’aime pas les appellations, je préfère parler d’auteurs” Aurélien Masson

«Quand j’ai commencé à faire des séries feuilletonnantes en Suède et que je partais les vendre à Los Angeles, j’étais bien content de rencontrer un assistant. Aujourd’hui, une limousine m’attend à l’aéroport ! » Ancien directeur de la fiction à la télévision publique suédoise SVT devenu producteur chez Nice Entertainment, Stefan Baron a raison d’être enthousiaste : sa série Jour Polaire vient de remporter le prix de la meilleure série au Roma Fiction Festival. Mais comment expliquer les limousines et l’engouement persistant pour la fiction scandinave ? Directeur de la Série Noire de Gallimard, Aurélien Masson, a vu la première vague du « Scandi Noir » noircir les étagères des libraires au début des années 2000, dans le sillage de Stieg Larsson et Henning Mankell. « On n’explique les succès qu’a posteriori, déplore-t-il, en déroulant un argumentaire marketing sur la critique de l’état-providence, la lutte contre les forces réactionnaires, la tradition feuilletonnante ou les personnages féminins originaux… Moi, je n’aime pas les appellations, je préfère parler d’auteurs ».

Une étiquette marketing

En télévision autant qu’en littérature, les clichés qui semblent expliquer ce label tournent autour du climat, des paysages et des physionomies. Et encore : il est facile d’opposer les nocturnes de The Killing, la pluie incessante de Bron et l’ensoleillement permanent de Jour Polaire. Justement créateur de Bron, mais aussi scénariste et réalisateur de Jour Polaire, Måns Mårlind n’a « jamais lu » Mankell ou Larsson : « C’est une étiquette qu’on nous colle, comme à d’autres qui faisaient de la musique au début des années 90 : ils ne savaient pas qu’ils faisaient du grunge, ils faisaient juste de la musique… C’est un terme marketing, mais on ne peut pas marketer du vent ». Si la cohérence a peu à voir avec le fond, de quoi ce vent froid est-il le nom ? Pour Aurélien Masson, il a tout à voir avec la couardise des producteurs, distributeurs et diffuseurs. Stefan Baron et Olivier Bibas, son homologue et partenaire sur Jour Polaire, réfutent l’hypothèse. « Notre travail de producteur, c’est de trouver un angle original parce que les diffuseurs attendent à leur tour une histoire unique, singulière, explique le Français. Canal+ avait besoin de se différencier avec Jour Polaire, ils n’auraient pas fait le Nordic Noir de plus ».

Prendre des risques

Quand les producteurs français mettront les couilles sur la table

Mais pourquoi chercher ces angles originaux à l’étranger ? « Le renouveau viendra quand on arrêtera de regarder les Américains avec notre bonne vieille haine de soi, s’emporte Masson. Quand les producteurs français mettront les couilles sur la table pour prendre des risques avec des auteurs français, sur des problématiques françaises ». Lucide, Bibas entend la critique : « La fiction française bouge, mais elle n’est pas au niveau de maturité de ses cousines anglaise ou scandinave. En dehors de Canal+ et Arte, la télévision est assez conservatrice en France, alors qu’elle a fait sa mue en Scandinavie en osant délaisser une cible plus âgée. Les auteurs français de talent n’ont pas encore l’habitude de travailler sur les formats d’aujourd’hui ». Cette mue, Stefan Baron l’a vécue de l’intérieur. « Au début des années 90, moi et quelques autres avons passé deux mois à Los Angeles pour voir comment marchaient les ateliers d’écriture, rembobine-t-il. On s’en est inspiré et l’on a privilégié le format sériel, plus propice au développement des personnages. Résultat : les programmes de la télévision publique en Scandinavie ressemblent à ceux de la télévision payante en France ou en Allemagne ».

Les limites du genre

Si l’expression artistique dépend de la logique industrielle, comme souvent à la télévision ou au cinéma, ça ne dérange surtout pas les auteurs. « L’avantage de travailler dans un média de masse, revendique au contraire Måns Mårlind, c’est qu’on peut faire réfléchir les gens, parler de notre société comme on enveloppe les médicaments dans du sucre pour les enfants. À la fin de la première saison de Bron, on voulait que les gens se disent « le tueur est fou, mais il a raison quelque part » ». Jour Polaire traite ainsi du thème très contemporain de l’intégration et des minorités en convoquant une inspectrice française jouée par Leïla Bekhti à Kiruna, à plus de 1000 km au Nord de Stockholm, en territoire Sami. Des auteurs plus mûrs, à la réflexion conceptuelle et sérielle plus aboutie qui poussent les limites d’un « genre » qui ne sert qu’à attirer l’attention des plus paresseux. Reste à trouver leurs cousins dans l’Hexagone. « J’étais en vacances en France, à l’île de Ré, se souvient Mårlind, et j’ai demandé à une amie française qui était l’auteur de polar associé à la région. Elle n’a pas su me répondre, alors qu’il n’y a pas un coin, en Suède, qui ne soit pas marqué par un auteur de polar ». Si les auteurs comptent plus que les appellations, on a hâte de lire du « Noir rétais ».

David Alexander Cassan — Illustration de Thomas Pons pour Episode

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