Mad Men sous acide : le trip était bien un voyage

Article initialement paru dans Episode, le magazine web de toutes les séries par ARTE

Dans l’un des épisodes de la série créée par Matthew Weiner, Roger Sterling s’essaye au LSD dans un salon bourgeois de New York. Décryptage d’un épisode mythique.

Illustration de Sissydude

U n hymne soviétique qui retentit quand on dévisse le bouchon d’une bouteille de vodka. Une cigarette fumée en un instant dans un bruit de farce-à-attrapes. La coiffure partagée en deux, noire d’un côté et grise de l’autre. Don Draper qui apparaît dans le miroir, des dollars à l’effigie de Bert Cooper. Un match de baseball historique résonnant dans la salle de bain…

La drogue, ici, est moins le sésame d’une scène que celui de tout un épisode construit autour de l’idée de trip

C’est ainsi que le sixième épisode de la cinquième saison de Mad Men représente les hallucinations de Roger Sterling dues au LSD, un soir de septembre 1966 où son épouse a insisté pour qu’il l’accompagne à un dîner somme toute très correct. Le trip est sous contrôle : l’hôte n’avale pas le rectangle magique ; il guide la séance ; et chacun a noté ses coordonnées sur un papier, au cas où.

Aucun effet secondaire. La scène consiste en gags légers dont l’acteur John Slattery a raconté qu’à l’écriture et au tournage ils étaient plus nombreux, et plus loufoques. On sent le créateur Matthew Weiner et le réalisateur Scott Hornbacher à la fois ravis et un rien embarrassés de cette fantasmagorie. Celle-ci, sans doute, convient mieux au cinéma qu’au petit écran. Ce n’est pourtant pas l’essentiel : la drogue, ici, est moins le sésame d’une scène que celui de tout un épisode, intitulé Far Away Places et construit autour de l’idée de trip.

Trois parties, trois voyages

« Tout le monde a quelque part où aller aujourd’hui » : Bert l’annonce, et il faut toujours écouter le sage en chaussettes. Apprenant ce qui l’attend, Roger ironisera auprès de Jane : « Tu dis toujours que je ne t’emmène nulle part… ». Le récit compte ainsi trois parties correspondant à trois voyages plus ou moins simultanés, trois façons de s’absenter réellement ou en pensée, par la drogue ou par la voiture, en avalant quelque chose ou en restant couché.

Première partie : Abe reproche à sa petite amie Peggy d’avoir l’esprit ailleurs. Après l’échec d’une réunion avec la marque Heinz, la jeune femme va au cinéma où, devant le safari de La Proie nue, elle s’évade en partageant un joint avec un inconnu. Puis le soir — superbe moment — , son collègue Ginsberg lui confie tour à tour et avec la même gravité qu’il est originaire de Mars et qu’il est né dans un camp de concentration, ce que lui-même semble pourtant croire impossible.

La deuxième partie est consacrée au LSD. Au cours de la troisième, Don emmène Megan visiter un hôtel dans le nord de l’Etat de New York, et la virée donne lieu à une des premières disputes au sein de leur couple.

Chaque « déplacement » — le mot est répété — se ponctue par une plongée montrant les personnages allongés sur le dos. Mélancolie de Peggy ; désarroi des Draper ; fatigue repue de Roger et Jane, conduits par le LSD “au cœur d’une vérité” où, soudain, il leur est apparu qu’ils doivent se séparer. Belle idée : c’est le moins matériel des voyages qui se révèle le plus réel. Dans le taxi du retour, la fleur tenue par Jane l’indiquait déjà en citant celle que, selon Coleridge, on cueille en rêve puis retrouve, stupéfait, au réveil.

Mad Men ne ressemble pas à l’époque qu’elle met en scène

Ici et ailleurs

L’expérience du trip, notamment par l’emploi d’I just wasn’t made for these times (“Je n’étais vraiment pas fait pour cette époque”) des Beach Boys, souligne combien Mad Men ne ressemble pas à l’époque qu’elle met en scène. Mais la beauté de l’épisode vient avant tout de la façon dont il exprime comment Mad Men est tiraillé entre ici et ailleurs.

Si les autres prises de LSD ne feront que l’objet d’une mention, le début de la saison 6 cueillera ainsi Roger sur le divan du psy, évoquant les portes que chacun franchit au cours de l’existence d’une manière qui semble croiser les enseignements de la drogue et ceux de l’analyse. Quant à Don Draper, il pourrait tout à fait être décrit comme un homme errant de seuil en seuil — appartements, ascenseurs… — et butant contre eux sans jamais oser passer à travers.

Mad Men est travaillé par le désir de fuir

C’est cela que la drogue dévoile ou plutôt exacerbe, la profondeur avec laquelle Mad Men est travaillé par le désir de fuir : trips véritables ou métaphoriques, visions de mort, portes de la perception, séjours immobiles ou au soleil californien… Le décor doit pourtant demeurer, on le sait, et chaque épisode reprendre quasiment au même point. La leçon du LSD est donc à l’inverse de ce qu’on pourrait attendre. Far Away Places ne prévient pas contre les dangers de “l’évasion”. Il rappelle une vérité de Mad Men comme des séries télé en général : toute sortie est provisoire.

Emmanuel Burdeau — Illustration de Sissydude pour Episode/ARTE

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