Séries et polar : autopsie d’un renouveau

Article initialement paru dans Episode, le magazine web de toutes les séries par ARTE

Depuis soixante ans, les histoires de crimes prennent le pouls de la créativité sérielle comme aucun autre. Et à l’heure où les enquêtes qui s’étendent sur une saison se multiplient, les caractéristiques du polar sont parfois remises en question.

Illustration de Isabel Seliger / Sepia

Le trio a sa photo accrochée au mur. Invariablement, chaque élément des investigations ramène à lui. Au dessus des notes, des images, des flèches et des points d’interrogation, il y a écrit, en gros, « Comment renouveler la série policière ?». Cela fait plusieurs semaines que l’on cherche à comprendre où va la série policière aujourd’hui. Et à chaque fois, trois figures reviennent dans la bouche des témoins. Leurs noms? L’Enquêteur (professionnel ou non), le Criminel et la Victime.

Si la série télé était une scène de crime, le flic chargé de résoudre l’énigme se rendrait compte que ces trois-là sont sur place depuis le début. En plus de soixante ans d’histoire, les séries ont toujours composé avec des enquêtes policières. Notamment pour tester de nouveaux formats. Des intrigues bouclées en un épisode comme dans Columbo au récit hyper-feuilletonnant façon The Wire. Du récit semi-feuilletonnant tel que The Shield aux nouvelles anthologies comme True Detective.

Tous coupables ?

Les auteurs ne sont plus dans une mécanique d’enquête

Depuis que le monde des séries est monde, Enquêteur, Criminel et Victime s’agitent sans cesse. Et tout cela à travers des histoires qui doivent adroitement combiner « une enquête et un mystère », comme l’explique Olivier Dujols, connu pour son travail sur Falco. Ces dernières années, pourtant, les données évoluent sensiblement. « Une partie du public est plus en recherche de séries feuilletonnantes que d’intrigues bouclées en un seul épisode. Du coup, les auteurs ne sont plus dans une mécanique d’enquête répétée semaine après semaine », poursuit l’auteur.

Les habitudes ont changé. Le trio doit se réinventer. Lionel Olenga, cocréateur de Chérif, confirme : « Avec une série comme Broadchurch, on explore d’abord la façon dont fonctionne une communauté ou un groupe d’individus ». La culpabilité n’est plus « réservée » au seul criminel. Loin s’en faut. Le drame humain devient aussi important, si ce n’est plus important, que le crime.

L’humain d’abord

« Pour moi, des séries comme The Missing ou Thirteen reprennent un peu l’esprit du travail de Frank Miller dans la BD, continue le scénariste. Quand Miller se penche sur les super-héros, il se demande ce qu’il se passerait vraiment si une personne recevait des pouvoirs extraordinaires. Là, c’est pareil : les dommages collatéraux suscités par la perte d’un enfant ou le retour d’un autre sont étudiés plus finement. Les investigations servent de prétexte assumé. Dans Broadchurch, ce qui intéresse c’est l’intime, plus que le polar ».

L’enquête ne suit pas toujours une progression très logique

La Victime se retrouve en pleine lumière pendant que l’Enquêteur galère. Dans la saison 1 de Broadchurch, l’enquête ne suit pas toujours une progression très logique. La rigueur des investigations de The Night of dope le premier épisode avant que la suite ne s’étiole. Et dans la saison 1 de True Detective, « certaines phases des recherches sont complètement débiles », tranche Olivier Dujols.

Des formats qui évoluent avec la société

Le rapport à l’œuvre évolue également. Si l’investissement est fort pendant toute une saison, il peut brutalement retomber une fois l’enquête résolue. Surtout si les personnages et l’arène de l’histoire changent. Involontairement, le Criminel et le caractère extrême des bouleversements qu’il provoque (meurtre d’enfant, kidnapping) concentrent le pouvoir d’attraction de la série. On veut savoir, on veut comprendre. Jusqu’au dénouement. Après, plus rien n’est pareil.

« J’ai adoré la saison 1 de Forbrydelsen (la version originale de The Killing). Vraiment. Mais à la fin, pour moi, c’était fini. Je n’avais pas le même rapport avec la série que celui que j’avais avec The Leftovers par exemple », ajoute le même interlocuteur.

L’enquête avance, mais la filature continue. Où vont aller nos trois suspects? Difficile à dire. Pour Olivier Dujols, « Les miniséries, comme Ne le dis à personne ou l’adaptation de The Fall (en préparation, NDLR), suscitent un intérêt certain en France ». Lionel Olenga, lui, considère que la suite dépendra autant de « l’évolution des formats » que de celle de la société. « Avec l’élection de Trump aux Etats-Unis, je suis curieux de voir comment les scénaristes américains vont réagir ».

Nous aussi. L’affaire, en tout cas, est loin d’être classée.

Nicolas Robert — Illustration de Isabel Sellier / Sepia pour Episode/ARTE

Like what you read? Give EPISODE a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.