The Knick : à la pointe du bistouri

Article initialement paru dans Episode, le magazine web de toutes les séries par ARTE

Dépeignant dans The Knick le quotidien d’un chirurgien dans le New York des années 1900, Steven Soderbergh signe une série où s’exprime sa vision toute personnelle d’une oeuvre filmée.

Illustration de Nicolas Gazut

Quand il achève le tournage de Ma vie avec Liberace en 2012, Steven Soderbergh n’a qu’une seule chose en tête : mettre entre parenthèse sa carrière de cash machine du grand écran. Primé à Cannes à seulement 26 ans pour Sexe, mensonges et vidéo, auteur d’une bonne dizaine de films mondialement acclamée (de Erin Brockovich à la série des Ocean’s Eleven en passant par le remake tarkovskien Solaris), le réalisateur américain dit vouloir se tourner vers des expériences visuelles plus complètes. Comprendre : quitter le business des studios pour retrouver, espère-t-il, le goût de raconter et de filmer des histoires.

L’oxymore de la “série d’auteur”

On y suit les aventures de Dr John Thackery cocaïnomane et pionnier de la chirurgie

Choix surprenant pour qui connaît un peu les cuisines de la réalisation de séries TV : oeuvre collective par excellence, soumise plus que tout autre création au diktat du temps qui passe, la fabrication de série a été ces quinze dernières années rationalisée à outrance. Le travail sur et en dehors des plateaux a été découpé à la mode fordiste : il faut aller vite et selon des recettes archi validées par l’audience, au gré de cahiers des charge élaborés par les chaînes, quand elles ne poussent pas des algorithmes à faire le boulot à leur place. Deux ans plus tard, on retrouve Soderbergh aux manettes de la série The Knick. On y suit les aventures de Dr John Thackery (joué par l’ubermensch Clive Owen) cocaïnomane et pionnier de la chirurgie dans le New-York du début du XXème siècle, quand la pénicilline n’existait pas encore et qu’il était finalement assez courant de mourir d’un (gros) rhume (pour mémoire, les premiers pas de la théorie microbienne furent portées par l’obstétricien hongrois Semmelweis dans la seconde moitié du XIXème siècle, à peine). Dr John Thackery donc, promu chef de service, se démène pour maintenir ses patients en vie, tente des expériences plus ou moins convaincantes sur certains d’entre eux (surtout quand ils ont le nez ravagé par la syphilis), assure la survie de l’hôpital dont les finances sont mises à mal par les investissements farfelus d’un comptable véreux, compose avec le racisme qui lui serre le ventre quand il voit débarquer un nouveau collègue noir, et s’injecte avec une précision d’horloger une bonne dose de poudre entre les doigts de pied avant de filer à la fumerie d’opium pour finir sa nuit. Un personnage autant animé par sa part d’ombre que son charisme solaire, ambivalent, fiévreux, parfois cruel, qui confère à la série une force incandescente plutôt rare par les temps qui courent.

Réalisateur VS showrunner

Soderbergh renoue ici avec une réalisation quasi artisanale

Soderbergh renoue ici avec une réalisation quasi artisanale dans laquelle il maîtrise tous les aspects de sa création, car même s’il n’en n’écrit pas le scénario, il en réalise tous les épisodes et en assure l’image et le montage, signés sous pseudo. Une manière d’ébranler le mythe du showrunner, cet auteur-producteur garant du respect de la bible d’écriture, apparu dans les années 90 et devenu ce demi-dieu adulé par tous les étudiants de la Fémis et du CEEA, là où la place du réalisateur est souvent reléguée à celle d’un technicien interchangeable : « J’aimerais voir se reproduire ce que nous faisons sur The Knick, déclarait-il en décembre dernier au sujet de la saison 3, c’est-à-dire une série d’auteur, dans laquelle un réalisateur s’empare de la série dans son ensemble, et la conçoive entièrement. Je suis convaincu que l’on parvient ainsi à un meilleur résultat, plus uni et plus spécifique qu’une série où différents réalisateurs sont impliqués. »

The Knick, série d’auteur ? Soderbergh l’affirme, et on est tenté de le croire avec lui, tant la série correspond à ce que l’on entend de ce côté-ci de l’Atlantique par « film d’auteur » depuis que la thèse a été formulée par le critique André Bazin à la fin des années 50 : l’expression d’une subjectivité, celle du metteur en scène, qui crée à l’écran un jeu de correspondance entre des éléments disparates. Le réalisateur américain n’est pas un nouveau venu dans le monde des séries : en 2003, il signait K-Street (produite par HBO), plongée dans les eaux saumâtres des lobbyistes de Washington ; depuis la première saison de The Knick, il a produit l’adaptation en 13x30 min de son long métrage The Girlfriend Experience, diffusée aux Etats-Unis au printemps dernier. Pourtant, c’est avec ce précis de chirurgie balbutiante qu’il touche du doigt son désir d’auteur : s’approprier complètement le propos et nous livrer sa vision de ce que doivent être des personnages, une histoire et un contexte éminemment contemporains ; tracer des lignes de forces, des circulations, des plis, des variations et des extinctions, là où trop souvent les archétypes et l’efficacité du pitch dominent. Ici, chaque personnage pourrait s’évanouir pour donner naissance à son contraire, dans un simple mouvement de caméra. A l’image de la mise en scène, et des tonalités rappelant les toiles de Turner, d’un certain usage de la lenteur aussi qui n’épargne pas le spectateur (les scènes hallucinantes d’opération en mode bricolo au milieu d’un amphithéâtre rempli de scientifiques au bord de l’apoplexie), The Knick est une série à la cool : rien ne presse, mais tout est là, précis, à sa place, sans effet de manche, doté d’un charme fou.

Bruno Masi- Illustration de Nicolas Gazut pour Episode/ARTE

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