Prise en compte de la complexité 2/5

Anton Deums
Nov 19, 2017 · 10 min read

Cet article est le deuxième d’une série dans laquelle je pose, avec mes mots, les premières graines de ce que serait pour moi un modèle de méta-organisation/gouvernance au service du commun.

Elle se compose comme suit :

La question à la base de ce projet est : comment faire émerger des consensus d’action entre organisations, collectifs et individus des Transitions ?

Voici une première ébauche de réponse. Je vous la transmets comme un plaidoyer pour un “Réseau politique des Transitions”.

À ceux qui s’organisent.

Introduction à la pensée complexe

Il me semble essentiel pour se prêter à un exercice d’une telle complexité (définir un modèle de méta-gouvernance/organisation) de s’attarder un moment sur le fonctionnement de notre société (et celle que l’on voudrait voir émerger) et la multiplicité des facteurs en jeu. Bien que la partie qui va suivre n’a pas vocation à (et ne peut évidemment pas) résumer une telle complexité, s’y attarder un minimum me semble nécessaire pour tenter de dresser une « liste de conditions » pour qu’un tel modèle puisse a priori fonctionner. En partageant un constat commun, nous pourrons ainsi éviter nombre d’écueils dans le travail collectif titanesque à venir.

Nous allons donc faire un tour d’horizon avec quelques schémas. Pour ceux qui voudraient un résumé vidéo de cette partie, je vous renvoie vers l’explication que j’en avais donné lors de mon intervention à la rencontre sur les low-tech (basse technologie) organisée par Adrastia au Centre de Recherche Interdisciplinaire : voir la vidéo à partir de 5min jusqu’à 10min (1er Juillet 2017 à Paris). Et pour les pressés vous pouvez aller lire directement le résumé des deux schémas à la fin de chaque partie (titre en gras à chaque fois).

Anton Deums CC-BY-SA-NC

Le premier schéma que je vous propose ici représente notre société. On part d’une vision très simpliste au numéro 1 en ajoutant des facteurs supplémentaires jusqu’au numéro 5.

N°1 : on considère (pour simplifier) que chaque bulle est la représentation d’une commune/structure physique avec un ensemble de règles que la commune s’impose ainsi qu’un environnement propre. Plus on monte, plus la taille géographique va être grande (département, région, etc.), mais moins il y a de règles communes. On considère en effet que seules les règles qui ne peuvent pas être gérées à un échelon local doivent passer au supérieur et ainsi de suite. Cela afin de limiter le nombre de décisions à grande échelle qui nécessitent des niveaux de complexité bien supérieurs pour être mises en œuvre.

Exemple : Les règles d’urbanisme reprennent cette idée. Il existe des normes nationales à respecter mais un maximum de règles sont laissées aux PLU (plan local d’urbanisme) pour faciliter l’adaptation aux contraintes environnementales et esthétiques d’une région.

Les “petites structures” ont donc des approches et des ensembles de règles qui sont complémentaires les uns des autres et plus on monte, plus les règles ont vocation à être transversales.

N°2 : Ici, on va considérer l’ensemble des différentes communes/structures physiques de chaque niveau (les points oranges étant les acteurs au sein de ces communes). On ajoute alors aux seules interactions entre les “niveaux” (de département à région par exemple), les interactions au sein d’un même niveau (commune à commune) ainsi que les acteurs qui agissent, eux, dans tous les niveaux.

Exemple : deux communes voisines peuvent engager aux travers des acteurs qui y habitent un projet commun comme auto-construire quelques éoliennes.

N°3 : Bien évidemment, parler uniquement de structure physique ne suffit pas. On ajoute alors en superposition d’autres entrées thématiques “informationnelles” comme les langues, les communautés d’intérêts, etc.

Exemple : les communes francophones vont avoir des facilités d’interactions entre elles qui ne seront pas les mêmes qu’avec les communes russophones. Ainsi le niveau d’échange (les flux) entre les structures/communes/personnes qui ne partagent pas le même capital informationnel (la langue dans ce cas) sera différent.

N°4 : avec un peu d’imagination, on passe maintenant d’une image plane à une image en 3 dimensions de notre société dans laquelle on va maintenant représenter les échanges. On peut parler ici de flux de matière comme d’information. Ces flux sont activés par des acteurs entre des communes thématiques et/ou physiques, et ce à différents niveaux.

Exemple : je vais pouvoir échanger de l’information comme cet article via internet (première entrée “thématique” mais aussi si on creuse physique -> internet nécessitant une infrastructure physique pour porter le réseau), je le fais en français (deuxième entrée) et sur Medium (troisième). Ainsi le flux que je transmets va être reçu différemment selon “l’affinité” (l’utilisation/habitude) avec les différentes entrées thématiques et physiques (si j’ai accès à l’infrastructure d’internet) dans lesquels j’interagis.

N°5 : il est temps maintenant de parler du temps. En effet, rien de tout ce dont nous avons parlé avant n’est figé. À chaque seconde, l’image/la représentation, prenons la N°3 par exemple, change au gré des interactions du système modifiant ainsi sa propre structure physique et informationnelle. On peut alors s’imaginer qu’on tourne l’image plane (N°3) de 90° pour ne voir que la tranche. On peut ainsi représenter le temps comme une succession de tranches représentant chacune un instant donné.

Pour résumer cette première image, on peut parler :

  • N°1 : des différents niveaux de structures et infrastructures physiques et des règles qui les accompagnent.
  • N°2 : de l’ensemble de ces structures et infrastructures physiques.
  • N°3 : de l’ensemble physique auquel on ajoute l’informationnel.
  • N°4 : de cet ensemble physique et informationnel et des flux/interactions en son sein
  • N°5 : de cet ensemble en perpétuelle évolution dans le temps.

Mais comment est-ce que tout cela se modifie au cours du temps ?

C’est le moment de parler du rôle du pouvoir et de son action sur l’ensemble du système. Quand je parle du pouvoir, je considère que le pouvoir est une émanation du cumul des croyances des acteurs d’un système, je m’explique. Par exemple, l’État français a un pouvoir considérable de modification du système car une majorité d’acteurs croient en la capacité de ses institutions à répondre aux besoins auxquels elles prétendent répondre. Par voie de conséquence, ces acteurs se mettent en quelque sorte “au service” des institutions de l’État (direct ou bien indirect comme accepter de payer la TVA par exemple, ce qui implique que je passe une partie de mon temps à travailler pour). Un autre exemple un peu plus direct : si une décision juridique est rendue, les policiers vont mettre en œuvre cette décision car ils croient dans la, les institutions à l’origine de cette décision.

Maintenant que nous voyons un peu mieux l’origine du pouvoir. Nous allons tenter d’expliquer comment le changement dans nos croyances modifie le système en place. Dans le schéma qui suit les “P” sont des représentations de l’importance d’un pouvoir à un instant “t” donné soit, comme expliqué plus haut, le cumul des croyances des acteurs dans ce pouvoir. Bien sûr je vais simplifier ici encore une fois énormément en considérant des oppositions simples et directes entre deux pouvoirs pour rendre le tout plus intelligible. Les acteurs ont en réalité de multiples croyances parfois même contradictoires d’où émanent une multiplicité de pouvoirs comme représenté en “t(4)”.

Anton Deums CC-BY-SA-NC

À t(0) on a deux pouvoir en place. On peut imaginer par exemple pour le rendre plus réel que c’est l’Église (P1) et l’État (P2) entendu comme structure de pouvoir au début du siècle dernier. Suite à différentes oppositions/conflits, les croyances des acteurs se modifient petit à petit jusqu’à ce qu’ils pensent que P1 (l’Église) ne doit plus exercer certaines formes du pouvoir qu’elle possédait jusqu’à présent. Ainsi quelques temps après, en t(1), le pouvoir P1 a diminué au profit de P2. L’État possède donc la majeur partie du pouvoir.
On peut imaginer que le temps passant, une autre forme de croyance voit le jour à savoir que le marché (et donc les entreprises) doivent avoir plus de pouvoir sur la gestion de la société. Cette croyance est pensée en t(2) comme une utopie qui va réguler les différents pouvoir en place de manière plus ou moins juste, on la note R1. Finalement en t(3) l’élément R1 a fini par exercer son pouvoir de régulation directement pour lui même et prend le dessus sur P1 et P2. L’utopie se transforme petit à petit en dystopie. L’exemple n’étant pas ici pour lancer le débat public/privé mais seulement pour illustrer le danger inhérent à laisser trop de pouvoir à un seul modèle que l’on pense à même de résoudre tous nos problèmes.

Bien évidemment la réalité illustrée en t(4) est toute autre et bien plus complexe. Les croyances, et structures de pouvoir liées, sont multiples et interagissent en permanence modifiant ainsi le système à chaque seconde.
Qui sait, peut être que demain, le Réseau politique des Transition, aujourd’hui petit embryon sera à même de générer suffisamment de confiance et donc la croyance d’assez de monde pour avoir le pouvoir de changer en profondeur le système actuel.

Pour résumer cette deuxième image :

Les structures à mêmes de modifier un système sont celles à qui nous accordons notre croyance/notre confiance. Nous le faisons car nous pensons qu’elles peuvent répondre aux problèmes qui se posent à nous (ou en tout cas qu’elles sont les mieux placées). En modifiant nos croyances, nous déplaçons notre énergie pour la mettre au profit de nouveaux pouvoirs. Il nous apparaît parfois qu’un nouveau système régulateur est à même de contrôler les autres pouvoirs dans lesquels nous avons perdu foi, mais souvent ce système finit par s’accaparer le pouvoir pour lui-même transformant l’utopie initiale en dystopie. Ces différents phénomènes se jouent et se rejouent en permanence et ce à différentes échelles au sein de notre société.

Maintenant que nous avons une meilleur vue d’ensemble sur notre société, les interactions et structures de pouvoirs qui lui sont liées, nous pouvons nous risquer à dresser une première liste de « conditions facilitantes » à l’émergence d’un Réseau politique des Transitions (bien évidemment incomplète et non-hiérarchisée). Les liens entre l’étude de notre modèle présenté ci-dessus et cette liste peuvent ne pas sauter aux yeux. En effet, j’ai choisi d’axer principalement cette partie sur la construction de cette pensée complexe afin qu’il soit plus facile de reproduire et de compléter cet exercice pour chacun. J’ai donc fait le choix de ne pas développer chacun des facteurs qui rentrent en jeu pour la liste ci-dessous. Pourtant si l’on creuse (il faudrait des dizaines de pages et des heures d’échange — ce que l’on fait par ailleurs avec plein d’autres personnes qui travaillent cette thématique), chaque condition renvoie à une déduction faite à partir de différentes observations issues de cette “méthode”.
Voici donc maintenant cette proposition de liste. Elle nous servira de guide dans la construction de ce Réseau en nous permettant de respecter au maximum les principes sur lesquels nous voulons le fonder :

  • prise en compte du temps (rien n’est figé, l’ensemble des règles peut donc être modifié/adapté)
  • gestion des conflits (sources d’évolution quand ils sont pris positivement comme simple révélateur des tensions d’un système)
  • transparence (toute l’information comme par exemple les règles d’interaction est disponible facilement)
  • responsabilité (les acteurs sont responsables de l’ensemble de leur décision et ne peuvent donc pas décharger leur responsabilité sur une personne ou un organisme tiers comme leur supérieur hiérarchique par exemple)
  • produire du “commun” (toute utilisation du Réseau doit être en accord avec la charte pour prévenir les utilisations qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt général)
  • prise de décision au consentement (une décision ne doit plus rencontrer d’objections traitables pour être approuvée, ceci afin d’éviter par exemple que la majorité fasse fi des minorités)
  • décentralisation (par essence, le Réseau doit éviter toute centralisation du pouvoir, que celui ci soit politique ou physique -centralisation des infrastructures porteuses par exemple-)
  • complémentarité (le Réseau ne peut en aucun cas imposer un ensemble de règles à une structure locale — ces approches stratégiques différentes sont considérées comme complémentaires les unes des autres)
  • transversalité (en revanche, les règles fondatrices du Réseau à savoir la charte et la constitution devront elles être transversales et s’appliquer à tous)
  • accessible (l’interface doit être la plus simple possible pour limiter au maximum le “coût d’entrée” dans le Réseau)
  • etc

Vers un minimum de règles communes — les 2 piliers

Après avoir listé les « conditions facilitantes » pour l’émergence d’un modèle de méta-gouvernance, il est temps d’en venir au cœur de ce que serait ce « Réseau politique des Transitions », les 2 piliers : la Constitution des Transitions (les règles d’interaction) et la Charte Commune (les valeurs de base du réseau).

Ces deux propositions sont par ailleurs disponible à la modification collective en dehors de cette série articles, ceci n’étant bien évidemment qu’un point de départ (les liens des documents éditables dans l’article suivant). C’est sur la base de ces deux piliers que pourront ensuite émerger les Actions Communes. La Constitution des Transitions permettant de poser les règles de « rédaction » de celles-ci, la Charte Commune définissant ce qui peut ou ne peut pas être réalisé (comme par exemple la fabrication d’armes, ça serait bien non ?)

Lire la suite… Découvrir la Constitution des Transitions.

Essai pour un Réseau “politique” des Transitions

Une série d’article pour poser le pourquoi du comment d’un…

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