Quand la sérendipité s’organise pour devenir veille.

Organisation et processus de découvertes pour nourrir son travail au quotidien

Le mot ‘sérendipité’ est entré dans ma vie au tout début de mes études supérieures. Alors encore complètement novice du jargon ‘des gens dans la com’, je découvris le sens de ce phénomène. La sérendipité faisait déjà partie de mon quotidien sans même que je ne puisse la nommer. Je ne connaissais rien de ce mot, pourtant je le pratiquais presque quotidiennement. Pour mieux en saisir le sens exact, je me suis plongée dans son origine.

Le terme ’sérendipité’ n’a fait que tardivement son apparition dans le jargon français, il y a une quinzaine d’années seulement, bien qu’apporté en France par le sociologue Robert Merton dès 1958. Le terme de ‘fortuité’ — qui semble a priori plus explicite — a rapidement été employé pour traduire la sérendipité. Il a été adapté de l’anglais ’serendipity’, qui signifie «don de faire par hasard des découvertes fructueuses».

C’est un certain Horace Walpole qui en fut à l’origine en 1754 quand il écrivit une lettre à son ami Horace Mann après avoir lu le conte persan « Voyages et aventures des trois princes de Serendip » (Serendip désigne en persan l’île de Ceylan, aujourd’hui Sri Lanka).

Un extrait de cette lettre :

« …cette découverte est presque de l’espèce que j’appelle serendipity, un mot très expressif que je vais m’efforcer, faute d’avoir mieux à vous narrer, de vous expliquer : vous le comprendrez mieux par l’origine que par la définition. J’ai lu autrefois un conte de fées saugrenu, intitulé Les Trois Princes de Serendip : tandis que leurs altesses voyageaient, elles faisaient toutes sortes de découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’elles ne cherchaient pas du tout : par exemple, l’un des princes découvre qu’une mule borgne de l’œil droit vient de parcourir cette route, parce que l’herbe n’a été broutée que sur le côté gauche, où elle est moins belle qu’à droite — maintenant saisissez-vous le sens de serendipity ? L’un des exemples les plus remarquables de cette sagacité accidentelle (…). »

On comprend alors que la sérendipité représente le fait de découvrir quelque chose sans même avoir cherché à le découvrir. C’est donc quand on ne cherche pas que l’on trouve. Ces effets de découvertes inattendues et non programmées se sont, par évidence, étendus et formalisés dans de nombreuses disciplines comme les sciences, la technique, l’art, le droit et même la politique ! Danièle Bourcier, directrice de recherches du CNRS et co-auteure du premier livre sur le sujet en France (de la sérendipité dans la science, la technique, l’art et le droit, avec Pek Van Andel, Paris, Hermann, 2e édition, 2013, 323 p.), nous met en garde sur certains écueils. Non il ne s’agit pas de hasard. Elle parle en effet du sérendipiteur comme la personne qui sait « à un certain moment tirer profit de circonstances imprévues », et surtout ne se laisse pas dominer par le hasard qui est un faux synonyme.

Certaines disciplines ont par ailleurs catégorisé et étudié le hasard sous ses différentes formes. Les sciences, avec les mathématiques par exemple, ont tenté de déterminer l’apparition d’un événement dans une série donnée : ce sont les probabilités. Ce hasard est alors rationalisé, c’est-à-dire qu’on est capable de l’expliquer par des faits et d’en anticiper les résultats.

Il n’y a donc plus aucune notion d’imprévu dans ce genre de hasard. L’idée de la sérendipité aujourd’hui semble influencée par des concepts plus encadrés, laissant peu de place à l’inattendu. Pourtant, l’inattendu est riche d’enseignements.

Dans le cadre professionnel, ou disons plutôt dans mon cadre professionnel, cet « égarement » est une véritable source de créativité. Elle vient m’alimenter, ouvrir mes chacras, me sortir de mon cadre. Mon métier implique nécessairement la créativité et le savoir. En effet, en tant que planneur stratégique, cela fait partie de mon job d’être curieuse, et de nourrir cette appétence pour l’inconnu quotidiennement, même quand les missions pour nos clients s’enchainent et ne laissent que peu de temps à ce genre de pratiques.

C’est ainsi que j’en suis venue à me bloquer une plage horaire de deux heures chaque mardi dans mon iCal… Ce moment a, dans un premier temps, été dédié à satisfaire tant ma curiosité professionnelle que les besoins de l’agence, c’est-à-dire aller explorer des sujets liés à mon travail et à nos clients. Je me suis très vite rendue compte que deux heures, c’était peu quand on avait envie d’aller explorer la terre entière en restant derrière son écran d’ordinateur. À peine avais-je le temps de me plonger dans le coeur d’un sujet que ce temps était déjà écoulé. Pourtant, dans le cadre de ce job, dans cette agence à taille humaine, j’étais au courant que le time is money, et je savais aussi que ces deux heures à vagabonder sur le web étaient déjà un luxe que tout autre métier ne pouvait se permettre.

Un jour, par hasard cette fois, je suis tombée sur cette phrase de Vincent Garel (le directeur des stratégies de TBWA\Groupe) qui disait : « la curiosité est par nature improductive, sinon, c’est juste de la veille ».

Ma première réaction fût extrêmement positive. J’étais totalement d’accord. Je n’avais pas l’impression de faire de la veille puisque je ne m’étais pas fixée d’objectif précis pour ces deux heures. Pourtant, j’apprenais beaucoup de choses, sur tout. La sérendipité prenait tout son sens au moment d’échanges collectifs avec l’équipe. Nos sessions de brainstorming et autres ateliers de co-création étaient nourris d’idées qui m’étaient justement venues en lisant ces choses qui n’avaient pourtant rien à voir — en apparence — au sujet que nous étions en train d’aborder. C’était plaisant de créer des parallèles, d’utiliser l’analogie de certaines situations pour les appliquer à d’autres.

Ma seconde réaction fût, après réflexion, un peu moins enjouée. Je compris que ces deux heures de ‘do not disturb’ n’étaient alors qu’égarement et improductivité selon la définition de Vincent… Je m’en voulu. Je ne pouvais en effet pas m’en remettre au hasard cette fois, pour nourrir la créativité sur les différents sujets de l’agence. Il fallait rendre ce temps productif, me poser un cadre et des objectifs à atteindre.

C’est ainsi que La Vigie du playgrnd* vit le jour. La pratique fût encadrée afin d’être plus ‘productifs’ et ‘efficaces’ au quotidien dans notre travail. Elle s’est alors transformée en veille, formelle, encadrée, et organisée, avec des outils pour l’automatiser et la diffuser. Je suis loin de dire que tout le process de mise en place a été une partie de plaisir, mais le résultat obtenu me satisfait et me rend fière aujourd’hui. Je me suis vite rendue compte qu’avec peu d’outils, du moins des SaaS gratuits et à la disposition de chacun, il était possible de construire ses propres outils de veille et de les adapter en fonction de ses besoins ou de ceux de l’entreprise.

Dans le cadre de ma mission interne “La Vigie” au sein du playgrnd, je combine différents outils pour agréger du contenu, le centraliser, puis le diffuser en interne. Mon rôle consiste à acculturer l’équipe — dont la veille n’est pas intrinsèque à leurs missions — sur des sujets très variés : nouvelles méthodologies, veille concurrentielle pour nos clients, outils pour nourrir notre culture geek, études de fond, événements à suivre etc. La liste est longue, et s’allonge encore chaque mardi.

La mise en place des outils de veille ne doit pas être figée mais évolutive, itérative (un mot à la mode !). On améliore au fur et à mesure en fonction des besoins de l’équipe, de nos clients, de nos prospects. On s’adapte aux termes techniques qui changent, aux différentes manières de nommer des disciplines, on met en place des stratégies pour ne recueillir que le meilleur, affiner en permanence. C’est comme cela que l’on progresse et qu’on fait grandir une équipe !


Betty Merlin

Consultante Expérience Client

Planneur Stratégique