Notre démocratie en danger ?

25 questions sur le numérique

Par Nicolas Colin et Laetitia Vitaud

(Le texte ci-après est extrait de notre livre Faut-il avoir peur du numérique ? 25 questions pour vous faire votre opinion.)

Depuis trois décennies, chaque fois qu’ils sont en difficulté dans les sondages d’opinion, les présidents de la République prennent la parole à la télévision. Leur modèle est l’intervention du président Mitterrand, interviewé en 1984 par Yves Mourousi. Sa prestation, dit-on, avait permis de redresser de façon spectaculaire sa courbe de popularité. Mais cette prouesse n’a jamais été reproduite dans la période récente. Chaque fois que le président de la République, quel qu’il soit, paraît à la télévision, sa popularité continue à plonger.

La raison est la fragmentation de la société. Grâce aux applications numériques, on peut s’informer sans pour autant se plier aux règles des médias de masse. On ne consomme plus les médias comme dans l’économie fordiste — quand tout le monde se plantait devant la télévision pour regarder la même émission, se retrouvait sur les mêmes stations de radio, lisait les mêmes journaux achetés le matin au coin de la rue.

Tony Schwartz a théorisé le principe de la corde sensible, essentiel pour comprendre la communication. Un média ne sert pas à communiquer un message, mais à entrer en résonance avec une audience à laquelle on peut ensuite, parce qu’on vibre à la même fréquence, transmettre des messages de façon beaucoup plus subtile et suggestive. Dans l’univers médiatique, après la révolution numérique, cette résonance est plus forte entre les individus eux-mêmes qu’entre les individus et les organisations. Le résultat, de façon contre-intuitive, n’est pas le rassemblement de tous les individus dans une même grande communauté unifiée par des valeurs partagées, mais au contraire la dispersion et l’enfermement dans des petites communautés où sont à l’œuvre des boucles de rétroaction positives. Tout le monde y pense la même chose. Les uns et les autres s’y confortent dans leurs opinions. Le résultat est la polarisation de la société et l’incapacité à se rassembler pour améliorer les choses.

Ce phénomène est particulièrement à l’œuvre aux États-Unis, avec le paradoxe que constitue la présidence de Barack Obama. Il a été élu en promettant de rassembler les Américains (le fameux discours de 2004) et a fait campagne en utilisant, plus qu’aucun autre, les nouveaux outils mis à disposition par l’économie numérique. Mais sa présidence a été un record de polarisation. Radicalisé, le parti républicain s’est marginalisé dans une opposition systématique. En réaction, le parti démocrate est à son tour tenté par le virage à gauche, comme en témoigne la candidature de Bernie Sanders aux primaires démocrates de 2016.

La campagne présidentielle de Donald Trump est un cas encore plus emblématique. Jouée en grande partie dans l’univers numérique (Donald Trump tient lui-même son compte Twitter, outrances et fautes d’orthographe incluses), elle a nourri des inquiétudes sans précédent au sein de la société américaine : sommes-nous en train d’assister à une montée de l’autoritarisme aux États-Unis ? Les raisons du succès de Donald Trump sont-elles politiques ou économiques et sociales ?

Car il y a une corrélation entre l’affaiblissement de la démocratie et la polarisation économique et sociale. La montée de l’économie numérique correspond au creusement des inégalités, à la fois parce que l’économie fordiste en crise « serre les boulons » au détriment des plus faibles, mais aussi parce que l’économie numérique n’est pas encore dotée des institutions inclusives qui permettraient de redistribuer la richesse qu’elle crée au plus grand nombre.

De là vient l’impression de revivre les années 1930 : souffrance économique et sociale, polarisation politique, repli sur soi, tensions et violences qui traversent la société. La gravité de la situation montre l’ampleur du chemin qui reste à parcourir. L’économie est en transition. Nous vivons la crise sénile de l’économie fordiste, à laquelle s’ajoute, avec une intensité croissante, la crise infantile d’une autre économie, l’économie numérique. La transition numérique oblige les dirigeants politiques à réviser radicalement leur vision. Il leur faut faire bouger les lignes pour réconcilier les valeurs qu’ils défendent avec la réalité du monde d’aujourd’hui et les leviers d’action à leur disposition.

Faute de ce travail idéologique, les électeurs ne peuvent que se détourner de plus en plus des partis politiques traditionnels, pratiquer le culte du passé comme le dirigeant du parti travailliste britannique Jeremy Corbyn et, surtout, se tourner vers de nouvelles forces politiques emblématiques de notre période de déshérence idéologique. Dans son ouvrage majeur, La Grande Transformation, Karl Polanyi a relaté pourquoi et comment cela s’était produit à l’aube de l’économie fordiste, aboutissant au triomphe du fascisme et à la Seconde Guerre mondiale. Il y a tout lieu de penser que nous vivons aujourd’hui une situation similaire. Tous les indicateurs économiques, sociaux et politiques, dans tous les pays développés, nous le suggèrent, de la montée de l’extrême-droite à l’atomisation de la gauche en passant par la paupérisation des classes moyennes, le délabrement des services publics et la crise des relations internationales.

Le numérique ne joue qu’un rôle marginal dans tout cela. Il est une sorte de nouvelle donne, dont on peut s’emparer pour le meilleur… ou pour le pire. L’économie numérique est surtout en attente des institutions qui lui permettront de prospérer de façon plus soutenable et de redistribuer la richesse qu’elle crée au plus grand nombre. Comme le montrent les auteurs de l’ouvrage Why Nations Fail, la force de la démocratie et la prospérité de l’économie vont de pair. Si les institutions en place infligent des souffrances au plus grand nombre en favorisant les plus privilégiés, alors la démocratie est en péril. A contrario, si la démocratie réussit à accoucher d’institutions en phase avec l’économie numérique, alors l’économie peut prospérer à nouveau dans l’intérêt de toutes les parties prenantes, avec pour effet central la consolidation de la démocratie.

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