Pour la liberté d’expression sur Internet

Facebook n’est pas la cause de la victoire de Donald Trump

Arrêtez un peu votre délire sur l’enfermement dans les bulles idéologiques et les appels à la “régulation des plateformes”.

1/ Les électeurs ont toujours été enfermés dans des bulles. Pourquoi croyez-vous que certains naissent et restent de gauche et d’autres de droite ? La différence, dans le monde d’hier, est que le système médiatique se faisait l’écho des seules élites au lieu de révéler les discussions et les idées des “vraies” gens. Grâce au numérique, les discussions entre ces gens font irruption dans la sphère médiatique. Si ça choque les élites, tant mieux.

2/ La mise en scène d’une pensée “consensuelle” par une presse “objective” est une caractéristique de l’économie fordiste, qui donne la prime aux médias de masse — qui sont par définition les moins engagés. Ce “consensualisme objectif” est apparu au XXe siècle et disparaîtra au XXIe siècle. La presse va redevenir partisane et pamphlétaire, comme elle l’a longtemps été. On verra moins les François de Closets, Jacques Attali et Luc Ferry à la télévision. Qui s’en plaindra ?

3/ La gauche doit en finir avec sa fascination pour les faits. Jamais aucun fait n’a convaincu un électeur de changer d’avis. Je ne sais pas à quel moment dans l’histoire la gauche est devenue le parti de la démonstration plutôt que celui de l’inspiration — mais ce qui est sûr c’est que depuis, elle n’a fait que perdre les élections. Comme l’a écrit Seth Godin,

Les gens ne croient jamais ce qu’on leur dit. Ils croient parfois ce qu’on leur montre. Ils croient souvent ce que leur disent leurs amis. Ils croient toujours ce qu’ils se disent eux-mêmes — dans leur for intérieur.

4/ Le consensus et l’objectivité sont d’autant plus absents aujourd’hui qu’on est dans une période de transition d’un paradigme à un autre. Personne ne voit la même chose à sa porte. Certains sont déjà dans l’économie numérique, saisissant ses opportunités mais aussi exposés à ses nouveaux risques. D’autres sont encore dans l’économie fordiste et s’imaginent qu’on peut la rétablir dans son intégrité et revenir tous ensemble aux Trente glorieuses. Comment voulez-vous défendre l’objectivité et parvenir à un consensus dans un contexte pareil ?

5/ Il y a une manière de faire sortir les gens de leur bulle idéologique, c’est de porter des GRANDES IDÉES (je mets en majuscule comme David Ogilvy). La raison pour laquelle l’électorat américain était si polarisé cette année, c’est que cette élection, comme celle de 2000, était une élection sans grande idée. L’incapacité des deux candidats à prendre un avantage durable pendant la campagne en témoigne. À l’inverse, en 2008, Obama a porté une grande idée : il a ainsi fait bouger les lignes et forcé les électeurs à sortir de leur bulle. Nous attendons nos politiques inspirants et leurs grandes idées.

6/ Quant aux articles qui nous expliquent qu’il faut réguler Facebook pour le forcer à ressembler un peu plus au Monde à l’époque où il soutenait Édouard Balladur, je leur réponds : n’avez-vous aucune décence pour vous en prendre ainsi au principe fondamental de la démocratie, la liberté d’expression ? La démocratie numérique est plus brutale et infiniment plus polarisée que la démocratie fordiste. La seule conclusion à en tirer, c’est qu’il lui faut des candidats plus forts et plus inspirants, capables de porter des grandes idées et d’aller les défendre eux-mêmes sur le front. C’est dire si François Hollande et Hillary Clinton n’ont aucun avenir dans cette démocratie-là — qui sera dominée par des Obama, des Trump, des Sanders et des Elizabeth Warren.

7 / Laetitia Vitaud et moi avons consacré un chapitre de notre livre Faut-il avoir peur du numérique ? à cette question. Par chance, c’est l’un de ceux disponibles en ligne — je le partage donc ici à nouveau, tout en ayant conscience des biens tristes circonstances après la victoire de Donald Trump.