Palabre d’un Y accoudé au comptoir

Fictions à la mords-moi-l’nœud (recueil de nouvelles)

Laisse-moi t’dire un truc mon gars, voilà ce que l’inconnu postillonne dans ma direction – alors que j'suis tranquillement accoudé au zinc – pour lancer la conversation. Ce genre d’intro ne présage rien de bon, et je ne suis pas dans le mood pour de la philosophie de comptoir. Je lui fais comprendre poliment qu’il est trop tôt, après tout ce n’est que ma troisième pinte de blanche. Je lui explique que je suis le genre de personne qui n’a pas les épaules pour supporter le poids de la vérité, que je suis plus heureux en me laissant bercer par les sérénades mensongères dont les médias nous abreuvent. J’ai envie qu’on me dise que tout ira bien. Pas que le monde marche sur la tête.

Ça fait deux semaines que Julie m’a largué, et j’en suis maintenant à la phase de réflexion. Après 2 mois et demi d’une non-relation : ni couple, ni plan cul, ni quoi que ce soit d’autre – flou relationnel simplement marqué du sceau de l’exclusivité – nous n’étions plus rien. Enfin, plus rien de rien. Moins que rien ?


C’était super, et compliqué. Donc super compliqué. Simple d’être ensemble mais un casse-tête pour nommer ça. Nous avions nos vies respectives avec leurs lots d’obligations, et il était assez difficile de trouver la place de laisser grandir et mûrir, ça. La vie c’est comme Tetris, plus tu vieillis moins t’as de place et tout se complique, et tu stresses comme un taré pour pas grand chose.

Ça est mort-né

Une rupture qui n’a pas vraiment de sens. À l’image de cette relation. Ouais, au final aucun d’nous ne voulait prendre ses responsabilités. Tous les gens qui m’entourent sont devenus fainéants. Ils sont en couple car ils ont la flemme d’être seuls, et ont besoin de quelqu’un – n’importe qui – pour les aider à gérer leur vie et leur carrière. Ou bien à l’inverse, cela demande trop de boulot à fournir de se foutre en couple.

Je dois bien admettre, certaines nuits lorsque j’étais seul chez moi j’allais faire un tour sur Tinder. Pas dans l’optique de la tromper, hein, je swipais gauche à chaque fois. Mais je voulais juste regarder : toutes ces nanas qui n’attendaient que moi… c’est sûr que ça m’ouvrait l’appétit. Et puis un jour alors que je glandais assis sur un strapontin dans le métro, je m’suis demandé comment notre relation pouvait tenir le coup, si aucun de nous avait supprimé l’application. C’est le vice des apps, on se dit c’est pas grave, ça prend pas de place et je l’utilise plus. Par contre dis à ta meuf que tu t’inscris sur un site de rencontre, et elle va te couper les couilles.

On est humain, et bien sûr on peut se prendre les pieds dans le tapis. Mais ce qui nous empêche d’être adulte, c’est le fait de ne jamais prendre de décisions.


Retour à la case départ. Ça ne me déplaît pas, j’aime ces sentiments de liberté, de nouveauté. C’est l’aventure. Mais parfois je m’dis que nouveauté, liberté et aventure, ça peut aussi se vivre à deux. Je réalise que je commence à être une espèce en voie de disparition. Une majorité de mes proches se marient, ont des gosses… c’est pas toujours pour les bonnes raisons. Donc je me dis qu’il est préférable d’être célibataire et malheureux, qu’en couple et malheureux.

Enfin, je dis ça, je dis rien. Qu’est-ce que t’en penses ?