J’épargne, je m’engage !

Retour sur les temps forts du débat dans la salle du comité de rédaction de Libération, alias la salle Hublot, lors de la Semaine de l’Entrepreneuriat Social. Ce mercredi 5 novembre 2014, l’épargne solidaire est à l’honneur. Philippe Brochet, journaliste du quotidien partisan, anime l’échange entre différents acteurs du secteur : Patrice Garnier (président de la société d’investissement France Active, première société de finance solidaire française), Patrick Lamy (directeur des relations extérieurs à la BNP), Mathieu Cornieti (président de la société de gestion Impact Partenaires) et enfin Emmanuel Jaffelin (philosophe).

L’épargne solidaire n’est plus un ovni

L’année 2008 apparaît comme un tournant dans la finance solidaire : dès lors, la loi rend obligatoire pour toutes entreprises ayant mis en place un Plan d’Épargne d’Entreprise (PEE) la proposition de fonds solidaires en plus des fonds traditionnels. L’avantage principal est de faire fructifier son épargne tout en ayant la sensation de donner du sens à son argent. D’autant que, comme le soulignait Patrice Garnier, l’épargne solidaire possède les mêmes caractéristiques essentielles que l’épargne traditionnelle : sécurité, liquidité, rendement.

Néanmoins les placements solidaires ne se retrouvent pas uniquement dans l’épargne salariale. Plusieurs niveaux de participation existent pour financer les projets sociaux : l’investissement direct dans le capital de l’entreprise, le versement des intérêts de contrats classiques et l’investissement partiel.

Les fonds 90/10 représentent 75% de l’épargne solidaire: 90 à 95% du montant collecté est placé sur le marché monétaire, dans des actions ou des obligations. Les 5% à 10% restants sont utilisés pour financer des projets solidaires. Mais ce type de fond connaît des limites structurelles : pesant plusieurs dizaines de millions d’euros, les fonds 90/10 concentrent leurs placements sur les financeurs les plus solides (Habitat et Humanisme, France Active, Association pour le Droit à l’Initiative Economique).

Se pose alors la question de la fiabilité de ces nouveaux produits. Actuellement, le seul label de qualité et de fiabilité est délivré par l’association Finansol. Plus de 130 produits d’épargne solidaire, dont une trentaine de fonds 90/10 sont labellisés par ce collectif. Le label a été créé en 1997 selon « des critères de solidarité et de transparence » : les projets doivent être liés aux thématiques du logement, de l’accès à l’emploi, de l’entrepreneuriat dans des pays en développement tandis qu’un correspondant doit veiller au bon fonctionnement du produit labellisé.

Quelle pertinence pour la loi ESS de 2014 ?

Cet été, une nouvelle loi englobant toute l’ESS a été votée. Ayant été nous-mêmes très enthousiastes à l’annonce de cette loi, nous nous retrouvons au départ quelque peu sceptiques face à ce discours très incisif de Mathieu Cornieti. Au-delà des grands mots de la dite loi, il en décortique l’enveloppe et nous apporte l’éclairage suivant : la loi ESS s’est contentée d’une vision statutaire de l’entrepreneuriat social, en imposant des requis qui entravent voire rendent impossible un projet économique. Un fonctionnement entièrement démocratique ou l’obligation d’un placement de 50% de résultat en réserve sont tant d’impératifs difficiles à coordonner avec un projet d’entreprise viable et pérenne. Comment gérer durablement une entreprise dont chaque projet peut être remis en cause du jour au lendemain ? Comment attirer des fonds si le retour sur l’investissement n’est pas avantageux ?

Il rappelle ainsi l’importance du côté économique d’une entreprise, même sociale, dont l’impératif premier est le rendement. A l’inverse, il pointe du doigt l’absence de contrainte sur le reporting du résultat social de l’entreprise et la mesure de son impact. Car finalement quelle est la priorité première ? Se concentrer sur la partie déclarative (« je vais faire ça ») ou sur le résultat (« voilà ce que j’ai réalisé ») ?

Mesurer l’impact social : LA difficulté

Pour ne pas œuvrer dans le vide, certains acteurs de l’épargne solidaire cherchent donc à évaluer l’efficacité de leurs actions. Le premier pas consiste à chiffrer le résultat : nombre d’emplois créés, nombre de logements construits etc. Néanmoins, la notion d’impact social ne concentre pas qu’un aspect quantitatif mais aussi, et surtout, un côté qualitatif, bien moins aisé à jauger de manière objective.

Un noiseur demande, à juste titre, si une agence de notation pour les projets sociaux, qui établirait donc des critères adaptés d’évaluation, ne pourrait pas être envisagée. Si la pertinence de la question est soulignée par les professionnels présents, tous remarquent que ceci est économiquement non-réalisable : une agence de notation nécessite des auditeurs, donc des coûts supplémentaires, dans un domaine qui est déjà à la recherche de financement. L’alternative serait alors un label. Mais attention à ne pas commencer à trop normaliser, donc entraver, ce monde d’innovation qu’est l’ESS …

Si les chiffres relatifs à l’épargne solidaire sont prometteurs (multiplication par quatre en cinq ans des encours pour atteindre six milliards d’euros), elle ne concerne aujourd’hui que 0,15% du patrimoine financier français. Reste ainsi à savoir, comme l’a si bien formulé notre philosophe du débat, si l’ESS est là pour panser la société là où elle est blessée ou pour réellement penser un nouveau modèle de société …

Nina Mazuir / Thomas Person / Antonin Bibal

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