C’est qui la pute ?

Sam Metzener
Aug 8, 2017 · 6 min read

Dès qu’un journal relaie des informations sur la vie sexuelle d’une personne de genre féminin, hop, les commentaires abondent. Dans la masse des gens qui réagissent, il n’est pas rare de lire par ci par là des injures. Ces dernières, hélas, se suivent et se ressemblent. Le mot « pute » a tendance à revenir assez souvent. Rien de nouveau. À défaut de se taire, les personnes hostiles à la liberté du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes pourraient au moins faire montre d’un peu plus d’imagination… Et puis, merde, la prostitution, ce n’est pas un métier pire qu’un autre. Dans mon échelle de valeurs, les filles de joie figurent même d’ailleurs largement devant les traders alimentaires ou les gérants de hedge funds, mais passons.

Déclaration d’intention

La goutte d’eau ayant fait jaillir ce billet est survenue sur la page Facebook du Journal « Le Temps », canard fort respectable malgré une approche économique un peu trop néolib’ pour moi, mais ce n’est pas la question. J’y lisais un article intéressant, publié dans le numéro du jour. La journaliste Marie-Pierre Genecand y dressait le portrait d’une certaine Léa, jeune femme de 26 ans ayant choisi de vivre une sexualité libérée, hors de la vie de couple et sans considération de genre. Même si le terme n’était jamais employé, Léa avait donc une orientation pansexuelle. Ce qui est un choix tout à fait légitime. Non seulement parce que c’est le sien, mais surtout parce qu’elle a l’air de le faire sans chercher à créer de la souffrance autour d’elle. En d’autres termes, elle paraît (vouloir) le faire dans le respect de ses partenaires. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Les réactions ont abondé en suivant le théorème de la « pizza à l’ananas », c’est-à-dire un débat fortement clivé entre les personnes pour et contre. En a émergé une spirale négative assez horripilante où certains se répondaient avec cette forme de mépris si caractéristique des débats sur internet. Et là, le mot magique a enfin été prononcé. PUTE. Vu qu’elle n’était pas en couple et qu’elle avait une vie sexuelle très active autant avec des hommes qu’avec des femmes, Léa était une pute. Quatre lettres pour signifier que la différence, quand on a un vagin, mieux vaut ne pas trop l’étaler. Même en 2017. En Europe. En Suisse. Un pays où on tolère pourtant les suisses allemands et où Kim Jong Un a fait une partie de sa scolarité.

Mon principal étonnement est venu du fait que c’est une femme qui a proféré cette insulte. Une femme en a insulté une autre. Une femme qui avait dû forcément elle-même subir des discriminations au moins une fois dans sa vie. Victime d’un syndrome de Stockholm social, elle avait manifestement biberonné les schémas de pensée patriarcaux qui enferment ses consœurs dans des corps qui ne leur appartiennent pas. Comme si les femmes faisaient partie du paysage ou du domaine public…

Mais plus encore, par son injure, cette personne a tenté de m’enlever mon droit à la parole. Parce qu’elle avait un vagin et moi un pénis, si je lui avais répondu vertement, elle aurait pu arguer que moi-même je faisais du mansplaining, cette façon condescendante qu’ont certains hommes d’expliquer aux femmes des choses qui les concernent. En me montrant paternaliste, je serais d’une certaine manière allé à l’encontre de sa propre liberté d’expression. Et elle aurait eu raison. En partie. Certes, je ne suis pas une femme. Je suis un mec blanc hétérosexuel. Autant dire qu’en termes de discriminations à subir, la loterie génétique m’a placé dans un endroit assez peu défavorable. Ceci dit, je ne m’en glorifie pas plus que je ne m’en plains. Je regarde l’histoire et je constate les faits.

Explication du mansplaining par Docteur Who.

Pour autant, j’ai la chance d’avoir des parents tolérants ; en particulier une mère très ouverte d’esprit. Elle m’a appris à ne pas juger une personne sur la base de son sexe ou de son orientation sexuelle. À voir des individus avant des groupes. À juger du mérite de chacun avant de me demander si la personne était correctement épilée sous les bras, maquillée ou pas. À demander à la personne qui me sert au restaurant de servir mon accompagnatrice éventuelle pour la dégustation du vin. Elle m’a surtout appris que le ton fait la musique et que l’argumentation est un boomerang au carré. Quand tu sèmes un vent argumentatif, le risque est grand de te prendre en retour une tempête rhétorique dans la gueule. Autrement dit, répondre à l’injure par l’injure n’est pas la chose la plus constructive qui soit. Merci maman, j’ai répondu pacifiquement.

Mais bon, au fond, répondre, à quoi est-ce que ça sert dans ce genre de cas ? Cette femme insultante ne changera probablement pas d’opinion malgré ma réponse. Et la cause des femmes n’avancera pas plus suite à ce billet. C’est un fait, mais il se trouve que je n’aime pas le fatalisme et le renoncement. L’enfer est pavé « d’à quoi bon ». En tant qu’homme, je peux être pour l’égalité entre femmes et hommes. Je peux être féministe. En y réfléchissant bien, ce n’est pas une question de pouvoir mais de devoir. Je dois l’être, bon sang ! Il y a encore tant à accomplir, alors même à ma modeste échelle, je fais des petits actes quotidiens. Et malgré nos différences chromosomiques, je peux répondre à une femme patriarcale. Sans condescendance. En soulignant l’importance des décisions personnelles et la primauté absolues des femmes à disposer de leurs corps. Un corps dont elles sont les maîtresses et décident avec qui en partager — ou non — les fruits. Même si c’est à mes dépends. Parce qu’on est en 2017. Et on a beau être à 50–50 en termes de pourcentage de population sur cette petite planète bleue, même si on a tous les mêmes aspirations au bonheur, on n’a visiblement pas encore les mêmes droits d’y parvenir.

Pour en revenir à Léa, quel besoin avons-nous de lui dire quoi faire ? Tant qu’elle se protège et qu’elle se montre honnête avec ses partenaires, elle est en droit de mener l’existence qu’elle souhaite. Une existence en dehors de pas mal de cases que les gens ont érigées à propos de la vie de couple mais qui résulte de SON choix.

À l’inverse, on a le droit de ne pas être d’accord et d’avoir une vision plus conservatrice du couple. Un papa et une maman de manière exclusive jusqu’à ce que la mort nous sépare. Mais cela n’autorise pas à dire à Léa comment elle doit se comporter, ce qu’elle doit faire de son corps, de ses poils, de ses cheveux, de ses seins et de son appareil reproducteur. Et encore moins à l’insulter. Insulter, ce n’est pas s’exprimer, c’est battre quelqu’un avec des mots. C’est un acte de violence qu’internet banalise parfois, en raison de l’impunité dont certains se sentent bénéficiaires derrière un écran. Et les violences, les femmes en subissent déjà assez comme ça.

Si même Obama le dit

Le féminisme est un combat pour l’égalité. Je me rends compte que c’est aussi une bataille pour l’élégance. Les putes ne sont pas toujours où on les attend.

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